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Pygmy

Chuck PALAHNIUK

Titre original : Pygmy, 2009

Traduction de Bernard COHEN
Illustration de Colin ANDERSON

DENOËL (Paris, France), coll. & d'ailleurs
Dépôt légal : mars 2010
288 pages, catégorie / prix : 20 €
ISBN : 978-2-207-26132-3   
Genre : Hors Genre



    Quatrième de couverture    
     Une bande d'ados sectaires, venus d'un mystérieux pays totalitaire, débarquent aux États-Unis pour un séjour linguistique. Sur fond d'échanges culturels, ils décryptent l'american way of life pour mieux infiltrer le pays et mettre en œuvre une action terroriste sans précédent, opération Dévastation.
     Comme toujours, Palahniuk souffle le chaud et le froid, titillant les nerfs du lecteur jusqu'à la limite du supportable : de l'angoisse au burlesque, il n'y a qu'un pas qu'il franchit à grand renfort d'humour déjanté. Servis par un langage aussi malmené pour l'occasion que nos idées reçues, les rapports d'opérateur numéro 67, alias Pygmy, sont un délice du genre : s'y dessine une Amérique inculte, fermée sur elle-même, indolente et goinfre jusqu'à l'épuisement. Par contraste, la conviction de ces jeunes fanatiques, le caractère implacable de la haine qui les anime saisit le lecteur d'effroi.
     Dans ce petit bijou d'indécence, Palahniuk poursuit le travail de dépeçage des fondements de la culture de masse américaine en mettant en scène ce grand cauchemar qui la tenaille, celui du terrorisme.

     Chuck Palahniuk est une star du roman américain contemporain : l'univers très noir et extrême de ses romans a fait de lui un auteur culte. Il vit dans l'Etat de Washington et se consacre à l'écriture. Après Choke et Le Festival de la couille, A l'estomac et Peste, Pygmy est le cinquième ouvrage de Palahniuk publié chez Denoël.
 
    Critiques    
     Grâce à un échange culturel, des étudiants étrangers débarquent dans une modeste ville du Middle-Ouest américain. Ces jeunes que des familles accueillent comme de gentils petits écoliers viennent en réalité d'un mystérieux pays totalitaire pour fomenter un attentat sur le sol américain. Mais leur entraînement de super-soldats va permettre à Pygmy, le narrateur, de sauver l'école d'une fusillade provoquée par un élève. Un acte qui le rend célèbre, au risque de compromettre sa mission...

     Remarqué pour son excellent Fight Club, Chuck Palahniuk a ensuite été quelque peu décrié pour son manque d'innovation. En effet, ses romans Survivant, Choke, Monstres invisibles, ou Journal intime (respectivement très bon, bon, bon et dispensable) conservent les mêmes bases : une critique sociale mélangée à une dualité dominant / dominé des personnages. Même si ses dernières œuvres semblent continuer dans cette voie, l'auteur se renouvelle grâce à des expérimentations littéraires. Ainsi Peste se présente comme un témoignage polyphonique brossant le portrait d'un mystérieux individu, une forme littéraire qui sans être exceptionnelle (voir dernièrement en France l'Outrage & Rébellion de Catherine Dufour) reste assez marginale pour être qualifiée d'originale et séduire le lecteur.

     Dans Pygmy, Chuck Palahniuk va encore plus loin : il déconstruit totalement ses phrases sans respecter l'orthographe, la grammaire ni la conjugaison et sans employer aucun article ou pronom. Voir par exemple l'incipit du texte : « Céans commence rapport agent-mézigue, opérateur num. 67, arrivé airoport Moyen-Ouest amer-ricain, région XXX, vol XXX, date XXX. Priorité : accomplir mission avec succès top-eksellent. Nom codé : Opération Dévastation. »
     Ce parti-pris est au départ franchement déstabilisant, voire repoussant, mais heureusement on s'habitue. Cependant il paraît évident qu'un lecteur qui ne connait pas Chuck Palahniuk et/ou qui ne souhaite pas fournir l'effort nécessaire (ce qui est tout à fait compréhensible) ne pourra pas dépasser la deuxième page. Néanmoins, il passera à côté de quelque chose et, heureusement, le texte reste toujours beaucoup plus lisible que d'autres essais de style, comme la nouvelle ouvrant le recueil La voix du feu d'Alan Moore.

     Alors pourquoi un tel procédé ? Chaque chapitre se présente en réalité comme un rapport de l'agent Pygmy vers ses supérieurs, un message de type militaire dont la pauvreté n'est pas sans rappeler la novlangue chère à Georges Orwell. En effet, la simplification extrême du langage enlève aussi tout esprit à l'« agent-mézigue », toute liberté de pensée, toute faculté de raisonner subtilement. Son verbiage basique et haché n'a pour seul but que de renseigner efficacement ses supérieurs. Par conséquent, dans l'optique d'un régime dictatorial envoyant ses espions à l'extérieur, ce style « utilitariste » devient percutant et parfaitement approprié pour en souligner le fanatisme.

     Sur le fond, le schéma reste assez classique : on prend un étranger pour critiquer la société dans laquelle il arrive. On découvre donc l'Amérique à travers les yeux de Pygmy, dans un mélange de naïveté et de rejet vis-à-vis de l'american way of life. L'occasion pour l'auteur d'analyser encore une fois ses contemporains et de mettre en avant leurs contradictions, d'aborder ses thèmes de prédilection (mort, sexe, violence, éducation, religion, etc.) et d'asséner par moment le genre d'aphorismes qui font le charme de Fight Club : « ce qui me la coupe, c'est de voir que la génération de ma mère a commencé toute cette révolution de l'égalité des sekses juste pour finir par se branler dans une cave... [...] Mais enfin je pourrais critiquer pareil la génération de mon père et Internet... » (p.47). Mais ce livre-ci traite aussi de questions plus politiques comme l'ethnocentrisme ou le communautarisme.
     D'ailleurs le choix stylistique permet une critique plus diffuse, moins revendicative. Ainsi en parlant d'un rassemblement des habitants, Pygmy les voit comme une « communauté-secte » (p.146). L'ajout du mot « secte » montre que le jeune étranger appréhende les citoyens comme un groupe qui ne tend que vers une seule idéologie dominatrice. Palahniuk reproche, mais subtilement.
     Ce même système permet un mélange tragi-comique très réussi. On passe allègrement d'une scène de viol surréaliste à la vision toute personnelle qu'a Pygmy de son environnement : ses hôtes sont « père-vache » ou « frère pig-dog », une croix chrétienne devient « fausse statue plastre masle mort, cadavre factive torturationné sur double bout bois croisé, sang bidon peint rouge sur mains-piés ».
     L'auteur ne se contente cependant pas de blâmer les sociétés occidentales, il se permet, chose plus rare chez lui, de critiquer ici les régimes totalitaires. Sans vraiment insister sur cet aspect, car est-ce nécessaire ? Les quelques chapitres réservés aux « souvenances » du narrateur suffisent à montrer que Pygmy a été formaté et désindividualisé, notamment par une éducation basée sur des mensonges. L'enfant est un instrument de l'État, pas un individu.
     Comme le Tender de Survivant ou les narrateurs de Fight Club ou de A l'estomac, Pygmy est donc un dominé de plus dans l'œuvre d'un écrivain qui semble particulièrement attaché à ce type de personnages soumis à une entité extérieure – être ou organisation. Est-ce là une des recettes de son succès ?

     Malgré la grande difficulté de lecture inhérente à l'exercice, Pygmy montre donc que Chuck Palahniuk continue à se renouveler. Et si les thématiques qui lui sont chères sont toujours les mêmes, elles sont cependant appréhendées ici à travers une expérimentation stylistique fort à propos. C'est parfois trash, souvent drôle, et d'une justesse de ton parfaite.


Gaëtan DRIESSEN
Première parution : 19/4/2010 nooSFere


 
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