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La Saison des Singes

Sylvie DENIS


Cycle : La Saison des Singes vol. 1 


Illustration de MANCHU

L'ATALANTE (Nantes, France), coll. La Dentelle du Cygne n° (166)
Dépôt légal : septembre 2012
448 pages, catégorie / prix : 21 €
ISBN : 978-2-84172-606-6   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
    3976 : Gabriel Burke, enquêteur privé, monte à bord de l’Abondant, un gigantesque vaisseau chartiste. La cible que poursuit Gabriel Burke – une mystérieuse et dangereuse criminelle – intéresse aussi deux agents de l’Office pour l’application de la Charte, Anna Rank et Anton Margos, qui ont pour mission de l’arrêter. Mais lorsque la « rencontre » a lieu, rien ne se déroule comme prévu : la criminelle parvient à s’attaquer à l’Abondant, qui fait naufrage.

    Gabriel Burke se retrouve seul sur une planète inconnue où il va entamer une planque de plus de mille ans qui le conduira très loin de sa petite vie tranquille d’enquêteur hédoniste.

    Au fil des siècles et du sommeil cryogénique renouvelé de Burke, nous suivons l'évolution de cette planète où des humains obscurantistes et les autochtones, les Ninhsis, sont en train d'entrer en contact. Tandis que d'autres survivants au naufrage réapparaissent. Or, aucun d'entre eux n'a renoncé à ses projets d'origine...

    Roman d'aventure et de suspens, ce space opera qui se déroule sur plus d'un millénaire est aussi une réflexion sur le rôle de la technoscience.
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition L'ATALANTE, La Dentelle du Cygne (2007)


     Dans un lointain futur, l'humanité s'est modifiée génétiquement et nanotechnologiquement de multiples manières. Certains « grands modifiés », devenus des consciences qui n'ont plus d'apparence humaine, ont fusionné pour former de gigantesques vaisseaux spatiaux. Ces derniers ont ouvert la voie des étoiles et de nouveaux mondes humains sont nés. La plupart ont adhéré à la Charte des Amis de l'Humanité, qui définit entre autres l'usage des technosciences, réservant certaines avancées technologiques aux seuls chartistes.
     L'histoire débute lorsqu'une criminelle modifiée surpuissante, Kiris T. Kiris, s'embarque sur L'Abondant, un de ces vaisseaux de « grands modifiés », avec à ses trousses un détective privé et deux agents de l'Office chartiste. Le vaisseau va s'écraser sur une planète et nous suivrons l'évolution sur plusieurs siècles d'un certain nombre de rescapés : le détective maintenu en sommeil artificiel par des « polytechs » mécanisés, la criminelle qui tente de développer sa société idéale, des entités issues du vaisseau, les descendants des passagers qui ont oublié leurs origines et ont fondé une société primitive, ainsi qu'un peuple autochtone, les Ninhsis...
     La société issue d'un naufrage oublié — dont le souvenir subsiste à travers des mythes dont s'est accaparée une église dogmatique et obscurantiste — est un thème rebattu en science-fiction. Mais, sous l'apparence du clacissisme, Sylvie Denis le traite de manière originale, notamment en n'employant guère les ressorts habituels du roman d'aventures.
     La première partie — qui peut se lire comme une nouvelle indépendante 1 — est par exemple une sorte de fable intemporelle où une jeune institutrice parvient à comprendre les bouleversements de son monde grâce à la version primitive d'un vieux mythe. La deuxième partie revient sur les circonstances du naufrage de l'Abondant, en 3976, et survole les deux cent trente cinq ans qui suivent. Enfin, la troisième partie, la plus longue, située environ sept cent ans plus tard, se consacre de manière erratique et inégale aux divers survivants, pour compléter par petites touches cette fresque qui s'étend d'un hiver à l'autre.
     Bref, au lieu d'une classique quête des origines, Sylvie Denis a plutôt choisi une structure narrative faussement chaotique, qui tend au contraire à gommer les effets de progression dramatique. Plus qu'une intrigue basée sur le suspense, les péripéties et la progression des individus, il s'agit d'une « construction » dont le lecteur a déjà globalement en tête le dénouement — prévisible puisque le lecteur possède d'emblée la plupart des clefs de cet univers, au contraire des personnages.
     Ceux-ci ont d'ailleurs relativement peu d'importance. Nombreux, ils jouent chacun leur rôle, mais on ne connaît rien ou pas grand chose de leurs passés et leurs personnalités ne laissent guère de place au trouble ni à l'émotion. En bref, ils n'ont rien d'attachants et font plutôt figure d'abstractions, comme si les histoires individuelles avait peu d'importance, simples fragments qui composent une fresque globale qui pourtant met elle-même en relief ces diverses histoires individuelles : « la communauté doit servir l'individu doit servir la communauté doit servir l'individu... » (p.438)
     Pas le flot de péripéties d'une quête ordinaire, pas de personnages attachants... et pas non plus de vrai méchant : ici une église obscurantiste convenue et effacée, simple menace non réellement incarnée ; là, le personnage étonnant de Kiris T. Kiris dont le crime est le point de départ du récit mais qui se comporte également comme une abstraction. Kiris ne veut ni plus ni moins que créer une utopie, « son » utopie, qui ne serait « ni le monde sauvage et soi-disant efficace des consortiums ni le monde mou et rose de la Charte. » (p.368) Autrement dit, en ces temps d'élection, ni la soi-disante efficacité du libéralisme/capitalisme, ni le rose ramolli du socialisme... Et ce que Kiris se propose comme alternative, c'est le comble de l'individualisme, de l'égoïsme, du narcissisme, c'est-à-dire une société de clones tous réunis dans une seule pensée par une interconnexion psychique. Elle court ainsi « le risque de l'utopie, laquelle conduit sur un sentier très étroit que bordent d'un côté le ridicule et de l'autre le meurtre de masse » (citation de Pascal Jouxtel, p.55), comme tous les extrémismes.
     Ainsi, sous couvert d'un space opera distrayant — on ne s'y ennuie pas une seconde — et fort riche — il est impossible de développer ici tous ses thèmes, comme le devenir des post-humains, les dérives possibles des modifications génétiques avec l'ajout de gènes défectueux comme celui du « grand sommeil », et bien sûr la rencontre avec l'Autre, l'enrichissement par la différence et la résolution des conflits par la compréhension — , La Saison des singes prend davantage la forme d'une sobre construction intellectuelle au sous-tendu sociologique et politique que celle de simples tribulations spatiales colorées. Le sense of wonder n'y réside pas dans des péripéties trépidantes ni dans des personnages auxquels on aime à s'identifier — ce qui manquera sans doute à certains lecteurs — mais dans le plaisir d'une réflexion élégante, intelligemment illustrée par une remarquable fresque futuriste. Sans doute parce que Sylvie Denis doit faire siennes les paroles de l'institutrice Aleshka : « Le sérieux est un trait essentiel de mon caractère. Je suis incapable de prendre l'existence à la légère. Je pense d'ailleurs que vous êtes comme moi : du genre à espérer que le monde sera meilleur demain au lieu d'en profiter aujourd'hui. » (p.397)


Notes :

1. Et pour cause : il s'agit de la reprise de la nouvelle Avant Champollion, parue dans l'anthologie Escales sur l'horizon en 1998.

Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 13/5/2007
nooSFere


 

Edition L'ATALANTE, La Dentelle du Cygne (2007)


     Voilà un roman (à la couverture d'une rare laideur) dont les lecteurs de l'anthologie Escales sur l'horizon du Fleuve Noir connaissent la première partie, « Les Enfants de l'automne », puisqu'il s'agit de la novella « Avant Champollion », description d'une société religieuse où le froid et l'hiver sont inconnus. En effet, sur leur planète (comme sur Helliconia) les saisons sont très longues et dépassent de loin l'espérance de vie d'un être humain. A la relecture, on peut se demander comment une société toute entière peut ignorer le froid, puisqu'il suffit de plonger dans l'eau d'une rivière ou d'un lac, de gravir une montagne pour profiter de cette sensation (par ailleurs, même dans les pays tropicaux, il arrive que les matins soient très froids). Il en va de même pour la glace, qui peut tomber du ciel même par fortes températures (orage de grêle). Mais peu importe, la nouvelle marchait surtout sur sa sensibilité mennonite (moi institutrice coincée, toi mauvais élève pas vilain à regarder, quand toi faire bisou à moi ?) et même si, à la seconde lecture, l'incrédulité se suspend moins, elle se suspend suffisamment pour que cela marche encore.

     Les ennuis commencent vraiment avec la seconde partie du roman, « Les Naufragés de l'hiver », où l'on change (dans un premier temps) violemment de décor et de style d'écriture. On y suit la capture d'une criminelle, Kiris T. Kiris, embarquée à bord du vaisseau chartriste Abondant, puis à son évasion. Pas contente, cela va de soi, elle échappe aux deux inspecteurs qui l'avaient arrêtée et à un détective privé lancé à ses trousses, puis infecte le vaisseau intelligent (un grand modifié, sorte de surêtre humain) avec des nanos4 et crashe une partie de l'engin sur la planète décrite dans la première partie. Tout ça pourrait être très sympathique si on y croyait, ce qui est rarement le cas (le coup de la criminelle ultra dangereuse qu'on plonge en sommeil artificiel et qu'on ne surveille pas, c'est franchement dur à avaler, surtout quand on connaît les capacités opérationnelles des grands modifiés, censés être beaucoup plus intelligents que des êtres humains « normaux »). D'autres seront gênés par la multiplicité (peu convaincante) des lignes narratives (décalées dans le temps, sinon ce ne serait pas marrant) ; multiplicité qui ne fonctionne pas dans la mesure où toute la partie sur la quête de l'institutrice s'intègre mal avec le reste. Et que dire de l'énorme influence de la S-F britannique des quinze dernières années qui caractérise cet ouvrage ? Les immenses vaisseaux qui communiquent entre eux, un petit coup de Ian M. Banks ; le personnage de Gabriel Burke condamné à un long sommeil, bienvenue chez Eric Brown ; les différents types d'humanités en présence, de machines et j'en passe, hop, nous voilà chez Alastair Reynolds et ses Inhibiteurs ; sans oublier une couche de Paul J. McAuley ici et là (Kiris T. Kiris m'a fait furieusement penser à un des personnages principaux du formidable cycle de nouvelles The Quiet war).

     Hommage servile ? Il y a de cela. En tout cas, pas ou peu d'originalité.

     Au final, cette mayonnaise (qui pourrait être goûteuse) ne prend guère. Contrairement à Reynolds, Sylvie Denis n'est pas une scientifique et ça se sent, la façon dont s'intègre la science dans le flot du récit est au mieux maladroite, souvent aberrante. Ensuite, il y a une inadéquation patente entre le style et le sujet ; même quand quelqu'un se fait décapiter (ou écorcher) la courbe stylistique reste définitivement plate (on croirait lire un compte-rendu du réunion Tupperware). A peu de choses près, c'est de la S-F écrite comme Heinlein en écrivait dans les années 50 (l'humour en moins), sauf que les thématiques sont (beaucoup) plus modernes et aspirent par conséquent à une pyrotechnie stylistique à laquelle Sylvie Denis ne se risque pas (l'apport d'Heinlein est mal digéré, la science fait des grumeaux ; celui d'Alfred Bester a été purement et simplement perdu en route). On ajoutera à cela des personnages en papier qui n'ont pas (ou peu) de pulsions sexuelles et autres problèmes de tuyauterie et qui, pour la plupart, rêvent de ne plus être de simples créatures de chair et de sang (tout le roman suinte de cette idée que le bonheur est dans la post-humanité libérée des contingences charnelles et la surintelligence qui va de pair).

     Au bout de deux cents pages (sur 440), entre deux bâillements d'ennui, on en est réduit à attendre la découverte des Ewoks Ninhsis (que promet une quatrième de couverture qui raconte à peu de choses près tout le livre). Une découverte de l'autre qui aurait pu nous donner de belles pages à la Jack Vance, mais n'offre, au final, pas grand-chose (du sous Ursula le Guin, à mon humble avis ; à comparer avec Les Fils de la sorcière de Mary Gentle et The Woman of the iron people de Eleanor Arnason).

     Evidemment, on ne peut pas dire que le livre soit mauvais (il y a même des passages fort réussis — ceux avec Kiris T. Kiris -, et l'ensemble se lit, comme on dit), mais on attendait tant du premier roman de S-F de Sylvie Denis, sans doute trop, et le résultat déçoit. Le manque d'engagement dans l'écriture, la construction ambitieuse mais mal maîtrisée, le côté pataud des scènes d'action, la mièvrerie remarquable de l'ensemble (là où on serait en droit d'attendre du vertige psychologique, un peu de cruauté, une folie liée à toute la technologie que côtoient et utilisent les personnages), tout cela donne un livre qu'on oublie au fur et à mesure de sa lecture, un fouillis un brin ennuyeux, dépourvu de vision déstabilisante, contrairement à nombre de ses influences anglo-saxonnes.

     Si on me permet une petite sortie de route, je glisserai sur un « ressenti de lecture » : plonger dans La Saison des singes m'a fait involontairement replonger dans le dernier livre de Thierry Di Rollo, Les Trois reliques d'Orvil Fisher (critiqué dans Bifrost n°46) qui est loin d'être mon Di Rollo préféré (je ne me remets toujours pas du diptyque La Lumière des morts/La Profondeur des tombes)... Quel est le rapport ? Justement, il n'y en a aucun... On est aux deux bouts du même spectre, celui de la S-F : d'un côté un livre gras/ennuyeux/mou/bordélique qui nous parle de l'autre (ninhsis, post-humains) et si peu de nous, de l'autre un texte court, cru, d'un engagement stylistique total ou presque qui nous parle de nous et si peu de l'autre (les anhumains). A force d'être dégraissé jusqu'à l'os, Les Trois reliques d'Orvil Fisher perd — à mon humble avis — une bonne partie de son impact potentiel ; à trop être grassouillet, bavard et gentillet, La Saison des singes perd tout impact ou presque. Comme j'aurais aimé que Sylvie Denis ait un engagement stylistique à la hauteur de son sujet, des mondes qu'elle veut décrire, des personnages qu'elle met en scène, de leurs dilemmes. Nous aurions eu là un grand livre, digne des meilleurs Banks, ou d'Alastair Reynolds.

     On rappellera à ceux qui l'ignoreraient que Sylvie Denis est l'autrice d'un excellent recueil de nouvelles : Jardins virtuels (Folio « SF » n°126 — critiqué dans Bifrost n°31) et d'un assez intéressant roman de fantasy : Haute-école (bien que longuet et bordélique lui aussi — critiqué dans Bifrost n°35). A ce jour, Jardins virtuels reste sont meilleur ouvrage. La Saison des singes se termine sur un cliffhanger, et appelle donc une (ou plusieurs) suite... il y a fort à parier qu'un autre que moi en fera la critique dans Bifrost.

Thomas DAY
Première parution : 1/7/2007
dans Bifrost 47
Mise en ligne le : 4/11/2008




 
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