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Honorius, pape

Robert ESCARPIT



FLAMMARION (Paris, France)
Dépôt légal : 1er trimestre 1967
Première édition
Roman, 254 pages, catégorie / prix : 14 f.
ISBN : néant
Genre : Science-Fiction



Ressources externes sur cette œuvre : quarante-deux.org
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Quatrième de couverture
     Parce qu'il y a dans mon roman un Pape et un ordinateur, on va dire que je suis polarisé sur la religion et l'informatique. Pour ce qui est du Pape, celui fait quinze ans que le vieil Honorius me tarabuste et cherche à me raconter son histoire. Il aurait pu être patissier ou chercheur de truffes, mais non, il était Pape. C'est ainsi, je n'y puis rien, ni lui non plus. Ce n'était une raison en tout cas pour le réduire au silence.
     Quant aux ordinateurs, ce sont de bonnes bêtes de labour intellectuel et j'éprouve pour eux le même sentiment d'affection que le paysan de jadis pour ses grands bœufs blancs tachés de roux. Il s'ensuit que si l'on classe mon roman dans la science-fiction, j'accepte la catégorie, mais refuse toute parenté avec les bêtifications attristées sur le règne des robots et des cerveaux mécaniques, qui expriment ce que les intellectuels de mon temps croient être un humanisme.
     A l'époque où j'écrivais ce livre, un metteur en scène cherchait à remuer les foules en montrant dans quelque cité future des pompiers spécialistes de la destruction des livres par le feu. Comme on le verra, c'est un problème qui s'est posé aussi à Honorius. Il l'a résolu à sa façon. Je ne suis pas sûr qu'elle plaise à tout le monde.
ROBERT ESCARPIT

     Robert Escarpit est né le 24 avril 1918 à Saint-Macaire (Gironde).
     Agrégé d'anglais et docteur ès-lettres, il dirige actuellement à l'Université de Bordeaux l'Institut de Littérature et de Techniques artistiques de masse.
     Spécialiste des problèmes du livre dans le monde contemporain, Robert Escarpit est également un polémiste dont l'humour a fait le succès d'ouvrages tels que « Le Littératron » ou « Lettre ouverte à Dieu ».
Critiques

     Le dernier roman d’Escarpit mérite de ne pas passer inaperçu des amateurs de SF. Non seulement, en effet, c’est un roman de SF, mais il l’avoue le plus nettement du monde, et ceci dès la première page de l’avant-propos : « Il s’ensuit que si l’on classe mon roman dans la science-fiction, j’accepte la catégorie, mais refuse toute parenté avec les bêtifications attristées sur le règne des robots et des cerveaux mécaniques, qui expriment ce que les intellectuels de mon temps croient être un humanisme ». On n’est pas plus net : même la réserve placée dans la deuxième partie de la phrase vise une mentalité surtout répandue chez les adversaires de la SF (bien qu’elle ne soit pas inconnue de certains de ses zélateurs). Voilà qui nous change heureusement des dénégations horrifiées de tant d’écrivains et de cinéastes, qui pillent le genre et s’empressent de renier leur dette (« mon roman se passe dans l’avenir, mais ce n’est pas de la science-fiction ; vous pensez bien qu’il n’y a aucune commune mesure entre mon œuvre et ces horribles petits livres bon marché qui n’ont, eux, ni intentions ni style, » etc.). Il est vrai que Robert Escarpit est professeur d’université, qu’il occupe une position inexpugnable et peut se permettre de tout dire ; il est, lui, alors que ceux qui se démarquent de la SF s’efforcent avant tout de paraître – et s’imaginent, non sans raison, que les critiques en place ne se laisseraient pas impressionner par un écrivain de science-fiction avoué et fier de l’être. Tout cela n’arriverait pas dans un monde où le métier de critique ne consisterait pas à se laisser impressionner.

     Reste à savoir si le préambule d’Escarpit annonce vraiment la couleur ; n’y a-t-il pas un brin de coquetterie dans cette déclaration d’allégeance à un genre que d’autres affectent de mépriser ? Sur un point au moins, la réponse est claire et immédiate : Honorius, pape n’a rien à voir avec la littérature de genre ; c’est un roman très original, y compris dans l’œuvre de son auteur, qui n’avait pas fait de SF avant et n’en fera peut-être plus après. Pourquoi un homme comme Escarpit en est-il arrivé là ?

     Lui-même donne sa version des événements, toujours dans son avant-propos : « Cela fait quinze ans que le vieil Honorius me tarabuste et cherche à me raconter son histoire ». Simple pirouette ? Oui, mais l’indication chronologique a son importance : retenons-en qu’une œuvre si longtemps mûrie est certainement vitale pour son auteur, et que celle-ci a été écrite pour des raisons personnelles. Reste à chercher, dans les particularités d’Escarpit, celles qui ont bien pu le conduire à la science-fiction.

     L’homme est surtout connu par ses billets humoristiques du Monde, et c’est de là que je tirerai une première indication. Il n’est pas douteux qu’en son for intérieur Escarpit ne soit un homme de bonnes intentions et de bonne volonté, disons plus simplement : un chrétien. Sa Lettre ouverte à Dieu par exemple était parfois dure avec la religion, mais surtout par désir de retrouver un christianisme authentique. Il est donc à sa place à la rédaction du Monde, où l’apparente absence d’idéologie recouvre une prépondérance de fait du christianisme de gauche. La position de l’humoriste professionnel est certainement des plus paradoxales dans un milieu pareil, mais Escarpit la tient si brillamment qu’on est bien obligé de se dire que ce n’est pas par hasard : l’humoriste militant juge toujours notre monde avec un minimum de pessimisme et garde ses distances ; mais il s’efforce en même temps de le sauver à sa manière et de lui indiquer le chemin d’un art de vivre plus souriant. De l’inquiétude, donc, et une vision secrètement apocalyptique ; mais aussi une horreur de dernière minute devant cette délectation noirâtre, un refus d’aller jusqu’au bout, un désir de croire que quelque chose au moins n’a pas démérité et sera sauvé.

     De là le cadre où se déroule Honorius, pape. Bien entendu, c’est un post-atomique, un livre d’après la catastrophe et le naufrage de la civilisation ; et les accents que trouve Escarpit pour décrire le cataclysme font assez ressortir l’origine biblique et visionnaire de son inspiration (« Un temps s’écoula, sans durée, sans mesure, et la terre tremblait toujours, luttant de furie avec l’air, l’eau et le feu des volcans qui s’allumaient en chaîne. Et puis un moment vint où la colère des choses sembla s’apaiser. Longtemps après, les nuages qui fuyaient dans le vent fou laissèrent filtrer un jour pâle »).

     Pourtant, ce n’était pas encore l’Apocalypse. La plupart des hommes ont été engloutis, mais quelques îles restent émergées sur l’emplacement de ce qui fut l’Aquitaine, et plus particulièrement de l’Entre-deux mers. Escarpit connaît bien ce pays d’entre Garonne et Dordogne, puisqu’il en est originaire (il partage ce privilège avec Mauriac dont le Malagar devient d’ailleurs dans son livre le siège de la papauté restaurée) : Honorius, pape est donc un livre de SF régionale et en cela il ouvre la voie à un genre qui n’a peut-être pas été assez exploité. Qui n’a eu envie de faire un post-atomique sur sa ville ou son village natal, et d’imaginer à son gré les avenirs les plus délirants pour des gens qu’il connaît bien ? Escarpit s’en donne à cœur joie et multiplie les canulars et les clins d’œil : il fait évoquer, par son barbare du 1er siècle après le cataclysme, « la station-service de Sauveterre, l’unique chef-d’œuvre architectural de l’ancien temps qui ait survécu à la catastrophe » ; on mentionne au passage le culte totémique d’un dieu-animal, le tigre Esso, dont les adorateurs voient le responsable occulte de nos actes en chacun de nous.

     Mais le canular n’est pas tout et l’Entre-deux mers fournit à l’auteur un cadre idéal pour développer ses problèmes personnels. Nous trouvons en lui un homme resté proche de ses origines paysannes et qui voue admiration et respect aux esprits simples, aptes à goûter la saveur immanente du monde, encore ouverts aux frayeurs naïves de l’enfance.

     Ce qui ne l’empêche pas de rester réceptif aux valeurs d’autorités représentées ici par le père Seguin, qui le premier reconvertit les survivants au catholicisme. « Les enfants du catéchisme à qui on en parle à voix basse de peur qu’il n’entende, le prennent pour une sorte de Père Fouettard. Et, oh, té, té ! ils n’ont pas tort ? » On aura reconnu là quelques traits caractéristiques du christianisme latin. Mais le paysan est allé à la ville, le fils de l’Entre-deux mers est devenu professeur à l’Université de Bordeaux. Un petit coin de l’Orbis Terrarum, situé dans la banlieue de la ville (mais toujours entre Garonne et Dordogne), a donc recueilli les savants de l’université et avec eux une série de souvenirs de notre culture l’église Saint-Sigmund de Cadillac ; les règles d’Etiemble le Bienheureux ; le dieu Haroun, seigneur des volcans ; la règle de Saint Ined. Ce petit jeu pourrait durer longtemps et nous aurions alors un deuxième Littératron, un portrait-charge de notre intelligentsia. Mais un ordinateur a été sauvé du désastre, et c’est ici que les choses se compliquent. Il n’est que trop tentant pour un intellectuel de se fier à ce merveilleux outil, et Escarpit a doté son vieil Honorius d’une confiance raisonnée dans la machine, qui est sans aucun doute la sienne.

     L’ordinateur donne des consultations qui permettent au pape et aux savants, alliés pour le meilleur et pour le pire, de reconstituer la civilisation à toute vitesse : c’est le thème de Fondation, à peine transposé (« grâce à Dieu et au Plan – loués soient-ils l’un et l’autre chacun à sa manière – nous n’avons pas trop perdu de temps »). Seulement ici l’opération échoue. Au bout d’un siècle environ, les données nouvelles sont si nombreuses que la situation échappe à l’ordinateur, et il ne reste plus qu’à le faire exploser pour le soustraire à des générations incapables de comprendre son rôle exact.

     Beaucoup d’amateurs de SF dans le genre de votre serviteur seront tentés de trouver là une manifestation du fond chrétien d’Escarpit et de se dire que ce n’était pas la peine de jouer le jeu de la SF en avant-propos pour la miner ainsi de l’intérieur dans tout le roman. Pourtant il faut, je crois, pardonner à l’auteur parce que le problème qu’il expose là est le sien et qu’il a le courage de l’avouer. Les ordinateurs dont il voit trop bien les limites sont ses compagnons de travail ; la SF qu’il tend à nier (non pas tant parce qu’il voit l’avenir en noir – d’autres auteurs de SF l’ont fait avant lui – que parce qu’il tend à nier le temps comme tout chrétien qui se respecte), il est visible qu’il lui accorde à la fois toute son estime de littéraire et toute sa curiosité de sociologue.

     Et si l’ordinateur explose, l’initiative des hommes reste, et il est clair qu’Escarpit y croit réellement, surtout quand ils ressemblent à François Carsac, ce personnage bourru et loyal, natif des plateaux barbares du Cromagnonnais, où Escarpit a certainement voulu décrire un de ses collègues à l’Université de Bordeaux et où les lecteurs de Fiction reconnaîtront sans peine un de leurs auteurs préférés.

Jacques GOIMARD
Première parution : 1/3/1968 dans Fiction 172
Mise en ligne le : 31/10/2022

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