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Nouvelles fantastiques

Adolfo BIOY CASARES

Traduction de Françoise-Marie ROSSET

Robert LAFFONT (Paris, France), coll. Pavillons poche
Dépôt légal : octobre 2016
Recueil de nouvelles, 432 pages, catégorie / prix : 11,00 €
ISBN : 978-2-221-12943-2
Format : 12,2 x 18,2 cm



Quatrième de couverture
     Un recueil qui révèle le talent d'Adolfo Bioy Casares à imaginer la réalité invisible se cachant dans les interstices de la vie quotidienne.

     Dans le sillage de son chef-d'oeuvre L'Invention de Morel, Adolfo Bioy Casares nous offre ici un recueil d'onze nouvelles ayant toutes comme trait commun l'élément fantastique. Que ce soit dans un domaine perdu au fin fond de l'Argentine, dans un club sportif de Buenos Aires, sur un bateau de croisière, dans un hôtel suisse ou un bistrot africain, sous les éclairages les plus divers – romanesque, angoissant, tragi-comique ou baroque –, on retrouve dans chacune d'elles « Monsieur Tout-le-Monde » aux prises avec des événements insolites. Si Adolfo Bioy Casares nous mène à la lisière imprécise et mouvante qui sépare le connu de l'inconnu, son imagination part toujours d'une réalité vivante et quotidienne. L'ironie et la satire sont présentes à chaque page – sans jamais exclure la chaleur ni la tendresse humaines. C'est cette balance délicate qui marque toute l'oeuvre de Bioy Casares, et que son ami, le grand écrivain Jorge Luis Borges, a caractérisé en disant que « si son invention est fantastique, elle n'a rien d'impossible ».
Critiques des autres éditions ou de la série
Edition Robert LAFFONT, Pavillons (1973)

     Adolfo Bioy Casares honore depuis longtemps les lettres d'Amérique Latine. Il est aux côtés de Jorge Luis Borges, son ami, l'un des plus prestigieux nouvellistes de notre époque — une époque vouée de plus en plus au roman, pour le meilleur et aussi souvent pour le pire ! Les amateurs de fantastique ont lu L'invention de Morel qu'on vient du reste de rééditer, ce chef-d'œuvre comparable au Désert des Tartares de Buzzati... Bioy Casares a écrit en collaboration avec Borges deux recueils de nouvelles pseudo-policières sous le pseudonyme commun de H. Bustos Domecq, textes qui atteignent à une perfection rare. On évoque aussitôt la virtuosité du grand G.K. Chesterton — auteur bien méconnu en France ! — mais aussi Kipling, Stevenson et bien sûr Poe. Les mêmes influences mêlées se retrouvent dans ces Nouvelles fantastiques traduites aujourd'hui en français par Françoise-Marie Rosset dans la collection « Pavillons ». Tous les textes ont parus en Argentine entre 1961 et 1967 et, chacun à sa manière, dégagent au travers de leur excellente traduction l'emphase subtilement « détournée », l'érudition malicieusement subvertie, l'humour détonnant, la folie des images, le délire savamment contrôlé... Conteur hors pair, Borges excepté, Bioy Casares m'a fait penser, en cette suite de contes-à-déguster, au Chesterton du Club des fous et du Livre maudit.
     La première histoire qui nous fait pénétrer dans cet univers inquiétant et factice, fantasmatique tout autant que fantastique, s'intitule Le crime de Carlos Oribe. Deux récits emboîtés l'un dans l'autre, selon la grande tradition anglo-saxonne, vont mettre en valeur la narration des terribles et mystérieux événements qui survinrent à General Paz (district du Chubut) sous l'impulsion d'un bien curieux poète  maudit, Carlos Oribe. Le narrateur, Juan Luis Villafane — les contes de Bioy Casares sont munis de serrures, au lecteur de trouver les clés...  — pénètre avec son ami dans la demeure à l'abri du monde et du temps du Danois Louis Vermehren. Cet exilé vit avec ses trois filles en une réclusion qui est selon lui le seul moyen de conjurer le destin. Fasciné par cette existence fantastique, Carlos Oribe se laisse emporter par ses instincts. L'humour et l'angoisse se disputent l'enjeu de cette histoire désespérée où Villafane n'est pas la moindre victime, aveuglé par l'importance excessive qu'il donne à la « gloire littéraire ». Une histoire exemplaire aussi de la démarche de l'auteur, depuis toujours préoccupé de sonder le mystère de la durée et de la perception. Son projet est ici éclairé d'une clarté aveuglante.
     Le narrateur de A la mémoire de Pauline nous raconte un amour fou et décrit les conséquences extrêmes de cet amour. Doit-on dire : les tragiques séquelles de cette passion ? Bioy Casares ne l'aimerait peut-être pas, lui pour qui précisément l'amour monstre est une raison de vivre et de conjurer son angoisse. Dans ce conte, le temps dérape curieusement, une dimension nouvelle s'en vient servir les fantasmes amoureux de cette Pauline qui a délaissé son amant pour un homme peu digne d'elle. Mais Pauline est morte : l'amour peut la faire revivre, un court moment, une autre vie.
     Une histoire extraordinaire est un pur chef-d'œuvre. Son narrateur, écrivain bien sûr, est invité par son éditeur, Roland de Lancker, dans sa propriété de Monte-Grande. Il s'y rend, plein de pressentiments. Dans le train qui roule à travers l'Argentine, « je me plongeai, » dit-il, « dans Magique de Chesterton : un petit volume vert reçu dernièrement dans nos  librairies. Vers la fin du trajet, un orage avait éclaté dans la comédie de Chesterton et il avait cessé de pleuvoir sur Monte-Grande ». C'est la mise en évidence, ô combien poétique, du récit qui se prépare. Bioy Casares nous fait signe, d'un clin d'oeil furtif : le texte générateur est là, sous les yeux émerveillés — comme ceux de tous ses héros — du protagoniste de cette histoire légendaire. Dès lors, le surnaturel au sens chestertonien du terme s'empare de tous les éléments du récit pour mieux nous ravir. Roland de Lancker est un être intolérant, superbement donquichottesque, qui ne croit ni à Dieu ni à diable. Son intolérance est telle qu'en dépit des manifestations les plus alarmantes de l'au-delà, il persiste en son incroyance avec une impudence qui fait trembler son entourage. Sa jeune et belle protégée, Olivia, fervente catholique, voit son existence menacée par ce conflit dont l'issue lui semble fatale. Lancker ira jusqu'au bout de sa folie hérétique en un délire à faire pâlir Father Brown ! Au cours d'un bal masqué à l'agencement magnifiquement symbolique, tout se précipite. Le Diable lui-même est là, sous un travesti évocateur, et provoque l'hérétique en duel...
     La servante d'un autre commence comme un vaudeville. Tata Laserna, femme du monde, donne un cocktail où se presse le tout Buenos Aires des arts et des lettres... Un explorateur belge fait soudain irruption, se dirige vers Tata et lui présente sans préambule... la tête momifiée de son industriel de mari ! La pauvre femme s'effondre, tandis que ses invités font montre d'une flegme étonnant ! On se met à comparer les mérites des sauvages passés maîtres en l'art de réduire leurs victimes ; là-dessus se greffe l'abominable histoire de l'écrivain Rafaël Urbina. Une histoire à la logique irréfutable, qui se déroule en la demeure inquiétante et hantée de la belle Flora. Quel est donc le secret de cette énigmatique jeune fille ? Qui donc se terre dans ses appartements ? Quel monstre tapi... ? Rafaël voudra partager l'existence de Flora, à ses risques et périls.
     La mouche et l'araignée conte la brève et classique histoire d'envoûtement à quoi nous ont habitués tous les auteurs fantastiques. Mais c'est dans la peinture hallucinante de types d'humanité grotesques et avilis, une peinture souvent atroce, que l'auteur se rachète, qui a plus d'un tour dans son sac. Une sorte d'horreur physiquement perceptible à travers les mots s'installe et déforme la réalité pourtant à peine entamée...
     Comme son titre le laisse entendre, Le côté de l'ombre est un récit tragique narrant le passage d'une lumière factice, celle qui fait briller la vie de l'International Set de feux d'artifices, à l'ombre de la déchéance, mais une déchéance quasi mystique, assumée avec un désespoir qui frôle le sublime, par un bien curieux personnage. Veblen, un richissime collectionneur anglais, a connu les plaisirs de la vie cosmopolite. Il a aussi trop aimé une femme mystérieuse... Puis ce fut la ruine et le lent pourrissement d'une existence. Mais voici qu'au cœur de l'Afrique équatoriale, dans un bouge immonde où il a échoué, Veblen croit percevoir les signes avant-coureurs d'une vie neuve, fantastique. La chatte Lavinia entre en scène.
     Tout l'humour fou d'AdoIfo Bioy Casares confère aux protagonistes d'Un lion dans le bois de Palermo d'irrésistibles convulsions : le personnage principal, l'ébouriffant Dr Standle-Zanichelli, sort tout droit du Club des fous. Enfermé au Club Athlétique de Palermo avec le personnel de l'établissement, il joue avec eux la farce que suscite l'incursion dans le bois voisin d'un lion échappé, puis, ivre de paradoxes, ira se faire dévorer par le fauve ! Mais qui est le lion dans le bois de Palermo ?
     Le calmar aime bien son encre : autre divertissement, mais toujours plein d'enseignements, que ce conte drôle. Dans un bourg, le maître d'école partage la fascination des indigènes pour « l'homme fort du village », un certain Don Juan. « Son seul aspect, » nous dit-on, « témoignait du caractère de notre quinquagénaire, haute stature, belle corpulence, cheveux blancs partagés en deux demi-lunes bien régulières dont les courbes dessinaient des arcs parallèles à ceux de ses moustaches et, plus bas, à ceux de sa chaîne de montre. » Description prodigieusement graphique, typique d'un certain clin d'œil au lecteur... On apprend au café que Don Juan abrite chez lui un bien étrange pensionnaire. On se perd en conjectures. On interroge le neveu un peu simplet du hobereau. Tout cela pour un tourniquet qui a cessé de fonctionner dans le jardin de Don Juan !
     Dans Le grand Séraphin, Alfonso Alvarez, professeur surmené, a quitté Buenos Aires pour une plage tranquille. Sans imaginer un instant que son départ pour la côte coïncidait avec le commencement... de la fin du monde. A l'hostellerie du Boucanier Anglais, autour de Madame Médor, la patronne, les hôtes étranges de sa pension, protagonistes de cette dernière partie — la servante allemande, la patronne, le curé, M. Compologno, le pianiste de l'hôtel et quelques autres — jouent  leur fin du monde » avec un humour désespéré et, alors que leurs voix devraient être blanches déjà, la joute élocutoire se pare des paradoxes les plus échevelés, jusqu'au bout...
     On ne rattrape pas les miracles. L'adage crée la parabole. A bord d'un navire anglais, aux yeux éblouis du narrateur, fou de littérature, voici que paraît à deux reprises la personne physique de Somerset Maugham, pourtant absent du bord ! Au fait, qu'est-ce qu'un miracle ? nous demande Bioy Casares.
     Le raccourci. C'est le conte le plus kafkaïen du recueil, le plus amer aussi. Bioy Casares y traite de l'amour, de celui qui torture les cœurs. Un jour, après un bon repas, Guzman, voyageur de commerce, prend la route en compagnie d'un collègue. Ils empruntent un raccourci ; il se met à pleuvoir. L'auto tombe en panne au beau milieu de ce qui semble être un terrains militaire. On arrête Guzman et son ami, on les traduit devant une sorte de cour martiale... La terreur commence ! Toute l'angoisse amoureuse, tout le délire contenu de l'auteur se mettent à sourdre, semble-t-il, désespérément, tandis que cette histoire inquiétante s'achève et que s'achève aussi le recueil.
     Ce qu'il importe de remarquer, lecture faite, c'est qu'il est impossible, honnêtement, de donner une définition du fantastique selon Bioy Casares. Et d'ailleurs, à quoi bon ? La fascination se renouvelle avec chaque incursion dans une portion de son monde intérieur que nous découvre l'auteur. Aussi bien sommes-nous très éloignés de la tendance systématique souvent prônée par les chantres du récit fantastique, loin aussi des territoires et des mythes habituellement explorés. L'univers de Bioy Casares est celui d'un quotidien qui recèle d'incommensurables abîmes, c'est celui d'un démiurge dévoré des sentiments les plus absolus et en proie à la terreur des trahisons de la destinée : l'amour, la fortune sont des déesses aveugles auxquelles il faut être aveugle pour se soumettre. Et notre auteur est saisi du vertige de s'abandonner complètement — de lâcher ses héros « transis » vers ces pôles magnétiques de la tragédie... Le drame se mêle de grotesque, devient parfois tragi-comédie, lorsque ressuscitent les figures malicieuses de la grande tradition anglo-saxonne. Bioy Casares multiplie les références, doté d'un humour étonnant, facétieux au possible, semant des pièges destinés à ceux de ces lecteurs que la « connivence » ne peut écarter d'une lecture naïve. Il nous entraîne dans un tourbillon d'images cosmopolites — Bioy Casares est un voyageur impénitent ! — ou qui empruntent au folklore social de son pays. Ainsi, la descente aux enfers s'effectue presque sans heurts ; nous voilà pris par la lueur magique d'un regard séducteur, et malgré nous, peut-être, le malaise se pare des couleurs les plus chatoyantes, nous envahit malignement, nous submerge, et quand il est trop tard la hantise s'empare de notre cœur. Adolfo Bioy Casares a gagné.

François RIVIÈRE
Première parution : 1/9/1973
dans Fiction 237
Mise en ligne le : 1/10/2017

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