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Mademoiselle B.

Maurice PONS



DENOËL
Dépôt légal : 1973
262 pages, catégorie / prix : 24 F
ISBN : néant   


 
    Critiques    
 
     Voici un grand roman fantastique français. C'est un événement assez rare pour qu'on le souligne ! Maurice Pons avait déjà écrit, avec Rosa, un récit d'une eau mystérieuse à souhait. Cette fois, en ce très singulier et pathétique témoignage — car c'est bien de cela qu'il s'agit — sur l'existence ( ?) de Mademoiselle B., cet écrivain sensible et fin nous donne peut-être son chef-d'œuvre. Ce livre est à la fois, et c'est là son originalité douloureuse et ce qui lui confère son authenticité, une confession sans coquetterie et un récit de mystère mené avec une diabolique virtuosité de conteur. D'abord, les deux courants d'écriture s'entrelacent assez harmonieusement, quoique de manière artificielle (croit-on) et quelquefois même irritante. Avec ce que l'on prend ingénument pour de la complaisance, Maurice Pons décrit sa vie solitaire dans un pavillon forestier près de Jouffe, sur les bords tranquilles d'une petite rivière, la Flanne. Il s'attarde sur ses problèmes d'écrivain retiré de la vie parisienne, d'époux délaissé, de père copain, d'amant comblé — jusqu'à la rupture — par une jeune amie assez fantasque mais charmante, ses relations avec les gens du pays, etc. Puis le récit (la fiction ou la réalité, encore ?) prend en charge ce déroulement légèrement désenchanté, cette vacance propice à tous les rêves D'étranges rumeurs circulent à Jouffe sur une certaine Mademoiselle B., créature étrange, insaisissable, « sans père ni mère » aux dires de certains et qui vit à l'écart du village, dans une drôle de maison derrière la digue où des messieurs viennent consommer l'adultère en sa compagnie. On jase, comme on sait le faire en province, et toutes les femmes du pays vouent cette Lorelei aux feux de l'Enfer... Jusqu'au jour où l'on retrouve le premier cadavre ! Un matin, de bonne heure, les gendarmes réveillent Maurice Pons, réquisitionnent sa barque et s'en vont repêcher le corps à demi putréfié d'un homme connu à Jouffe pour avoir injustement convolé avec Mademoiselle B. C'est la terreur et la surenchère aux hypothèses les plus folies. Maurice Pons décide de mener son enquête. Il recueille les témoignages et commence à avoir son idée sur l'affaire lorsque sur son chemin apparaît le second cadavre : un autre amant de Mademoiselle B., qu'on trouve pendu à un arbre ! Poursuivant son enquête, avec l'aide d'un jeune ami journaliste à la feuille locale, Pons découvre qu'il s'agit d'un ecclésiastique ! L'affaire, scandaleuse, est soigneusement étouffée par les « autorités compétentes », comme il se doit. Et l'auteur ne se prive pas, à cette occasion, de dénoncer l'hypocrisie du système et la lâcheté des gens en place — sans oublier les abus de pouvoirs de la classe possédante, il le fait avec humour et un désenchantement qui donnent à ses propos une vigueur et une amertume rares. Mais le récit continue, Maurice Pons tâchant, autant qu'il peut, de cerner cette « absence » remarquable de son héroïne tragique. « Il y avait trop de mystère autour du personnage énigmatique, des apparitions et des légendes de la dame blanche, pour que je ne redoute pas de déclencher contre moi, par une approche incongrue, les forces incontrôlables de je ne sais quel maléfice. Non, je ne crois ni au dieu ni au diable, mais j'incline à penser qu'il existe encore de par le monde, chez certaines personnes d'apparence très humaine, des pouvoirs qui échappent au commun des mortels et aux lois sommaires de la nature. Tout me portait à croire que Mademoiselle B. était de celles-là. » Voilà qui donne le ton et la tournure prise, après une longue approche poétique en quelque sorte du sujet, par l'événement tel qu'il transparaît aux yeux de l'écrivain, acteur du drame. Lui qui s'est d'abord voulu détaché de son sujet (mais ce n'était pas un roman, bien plutôt la réalité), qui s'y est intéressé par désœuvrement volontaire (il a décidé une fois pour toutes de ne pas écrire), le voici qui sombre dans le malstrom d'angoisse que suscite l'existence de cette femme invisible. Son jeune fils Fabien, qui a suivi l'enquête à son début puis s'en est allé pour un long périple à moto vers les pays nordiques, revient un beau soir en compagnie d'une jeune fille très blonde, et le jeune ménage improvisé s'établit pour quelque temps dans la demeure forestière de l'écrivain. Celui-ci, que la solitude envahit, étreint même douloureusement — sa petite amie vient de le laisser tomber — est ravi de cette présence. Curieusement, Fabien se prend d'intérêt, se passionne même pour l'affaire qui préoccupe tant son père. Il échafaude en sa compagnie un tas d'hypothèses pertinentes sur la véritable personnalité de cette femme. C'est l'occasion pour l'auteur de consigner quelques notations subtiles sur la nature du fantastique. « Et je sais trop bien, » dit-il notamment, « que ce qui nous paraît fantastique n'est que la projection extrêmement réelle de nos terreurs et de nos tentations. » Et puis, un matin, au lever du soleil, c'est le drame, atroce, imprévisible, obéissant pourtant à la plus froide logique de l'horreur déclenchée. Pour Maurice Pons, le cauchemar. Fabien a enfourché sa moto et le voilà parti à fond de train en direction de... son père n'ose y croire : la maison de Mademoiselle B. ! Il se lance en auto à sa poursuite, mais c'est trop tard : il croise Fabien qui revient, les yeux fous. Il a vu Mademoiselle B. Il roule vers la grand-route, vers nulle part, vers la mort... Il s'écrase contre un pylône et meurt dans les bras de son père à bord de l'ambulance. Une sorte de bonace vient alors faire se languir le récit. Maurice Pons puise en lui — même un remède à la peine immense qui l'a tout d'abord submergé, hébété, puis jeté dans des abîmes d'angoisse : il a d'admirables mots sur la disparition de son fils, pour dire l'outrage fait à la chair, à l'innocence encore grande de l'adolescent ; mais le mystère reste entier, nullement entamé par la succession d'événements tragiques qui l'ont jalonné, lui ont donné une forme mais jamais de consistance. Cette épaisseur, ce serait la très fugitive Mademoiselle B. Or, celle-ci, vertigineusement absente, comme par lassitude en l'esprit meurtri de l'écrivain qui lui a déjà tant sacrifié, a disparu, s'est effacée comme elle était apparue vraiment, en dehors des ragots et de sa légende, au travers des deux suicides. Et c'est là, justement, que nous touchons à la spécificité de l'œuvre. C'est celle, avant tout, d'un grand écrivain, non point d'un styliste mais d'un témoin remarquable du réel et de l'horreur qui s'y cache. Maurice Pons est un œil qui sait voir et, surtout, une plume qui sait restituer dans toute sa vérité l'arcane de la réalité embusquée, épouvantable et cruelle. Ce que n'ont jamais cherché à faire nos grands conteurs fantastiques — Maurice Renard, Jean-Louis Bouquet — lesquels se sont contentés d'évoquer, de manière quelquefois subtile, certains grands mythes, en romantiques qu'ils sont restés. Maurice Pons se situe du côté de l'auteur du Seuil du jardin et du Parc des Archers : André Hardellet. La même ambiguïté d'un quotidien bouillonnant de possibles sous sa morne apparence, donnée comme telle, nous y est révélée avec une rare sensibilité. Mademoiselle B. est un livre pour ceux qui voudront bien lâcher les proies horrifiantes d'un fantastique à grand spectacle pour l'ombre capricieuse, mais séduisante et combien superbement hallucinante, du mystère qui se dérobe sans cesse pour mieux nous empoigner.

François RIVIÈRE
Première parution : 1/7/1973 dans Fiction 235
Mise en ligne le : 8/10/2017


 

 
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