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Le Regard des furies

Javier NEGRETE

Titre original : La mirada de las furias, 1997
Première parution : Barcelone : Ediciones B, 1997

Traduction de Christophe JOSSE
Illustration de LERAF

L'ATALANTE (Nantes, France), coll. La Petite Dentelle
Dépôt légal : mai 2018, Achevé d'imprimer : mai 2018
448 pages, catégorie / prix : 9 €
ISBN : 978-2-84172-860-2
Format : 10,8 x 17,8 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
« Je ne suis pas un homme, se répétait-il. Il était plus et beaucoup moins. Un prédateur doué d’une intelligence et d’une efficacité extrêmes ; une machine à tuer. Les bêtes, les machines, les Parques et les génètes n’obéissent à aucune morale, ils ne peuvent choisir entre le bien et le mal. »

   À la suite d’une loi interdisant les humains modifiés, dont les capacités physiques en faisaient essentiellement des tueurs à l’usage des puissants, ils ont tous été supprimés...
   2116. Sur la planète bagne Radhamante à 57 années-lumière de la Terre, un « Objet » mystérieux est apparu et un vaisseau triton s’est abîmé. Le plus grand secret entoure l’affaire, et les Tritons réclament la restitution des deux sous peine de détruire l’humanité. Nul doute qu’il s’agit d’un moyen d’accéder au voyage interstellaire.
   La puissante compagnie HONYC délègue sur place incognito Érèmos, un « génète » conservé clandestinement, afin qu’il résolve l’énigme du mystérieux Objet et que son usage leur revienne en priorité. Il a 13 jours, voyage compris.

   Un grand roman de science-fiction en même temps qu’une parabole sur l’exercice de la responsabilité.
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition L'ATALANTE, La Dentelle du Cygne (2002)


     S'il est vrai que l'Espagne n'a pas vraiment la réputation de nation maîtresse du genre, il semblerait que certains de nos éditeurs hexagonaux aient décidé de s'intéresser d'un peu plus près à ce qu'il se passe chez nos voisins ibériques du côté de la science-fiction (on se souvient de l'excellent La Folie de dieu d'Aguilera Au Diable Vauvert). Doit on s'attendre, comme pour l'Italie, à une avalanche de textes en provenance d'Espagne ? Une chose est sûre : au regard du talent d'Aguilera et de Negrete, on en redemande...

     Une firme, l'HONYC, fabrique des « génètes », sorte de cyborgs très évolués, et s'en sert comme agents dans les situations « délicates ». Jusqu'au jour où une loi interdit ces « abominations » et où il faut les détruire. En dépit de cette loi, certains spécimens représentent un tel investissement dans le domaine des implants et de la nanochirurgie que les dirigeants de l'HONYC préfèrent les congeler discrètement, gardant à l'esprit qu'après tout, ils pourront toujours resservir... C'est le cas pour Erémos, « génète » ultime, « 007 » idéal, professeur de linguistique au civil mis au placard du jour au lendemain pour en être ressorti vingt ans plus tard. Sa mission est simple : être envoyé comme condamné sur Rhadamante, la planète-bagne des Terriens, pour tenter de résoudre une crise à la fois scientifique et diplomatique.

     Résumons la situation interplanétaire qui n'a, pas plus que le canevas de base du roman, rien de très novateur. Les Terriens subissent la tyrannie des Tritons, un peuple dont on sait peu de choses, si ce n'est qu'il a le gros avantage de disposer du secret de la vitesse supra-luminique et que, bien sûr, il ne veut pas le partager. Or, peu de temps auparavant, un vaisseau triton semble s'être échoué « par erreur » sur Rhadamante. Les extraterrestres veulent à toute force le récupérer avant que les hommes ne l'étudient de trop près. Dans le même temps, ils semblent s'intéresser à un autre objet, une sphère mystérieuse également tombée sur cette planète, avec laquelle les « technos », un groupe de chercheurs qui vivent en marge sur ce monde infernal, tentent en vain d'entrer en communication. Bref, l'ensemble est assez convenu : des extraterrestres, une planète pleine de terriens pas toujours sympathiques, et un objet étrange dont on ne comprend pas le message. On en vient à craindre que l'auteur s'enlise, et ce malgré son évidente capacité à donner vie et corps à son univers.

     En fait, au moment où les choses deviennent critiques dans leur complexité — et où l'on a du mal à suivre les machinations des grandes puissances politiques et industrielles en présence — la force du personnage d'Erémos vient littéralement enlever le récit. Solitaire — c'est le sens du mot grec « érèmos » — , programmé pour tuer, dénué de tout sentiment humain, l'agent de l'HONYC se découvre lentement bien plus humain que ses concepteurs ne l'avaient prévu, et peut-être plus qu'il ne le souhaitait lui-même aussi. Dès lors, le lecteur oublie les fils périphériques de l'intrigue — et l'auteur aussi, qui se concentre, et c'est tant mieux, sur ce qui fait le réel intérêt du texte : Erémos en lutte avec son humanité naissante.

     Celle-ci se manifeste, dans la plus pure tradition des tragédies grecques — à laquelle le titre nous invite à nous référer — par la présence d'un oracle en la personne d'un vieil ivrogne drogué qui a été par hasard en contact avec la mystérieuse sphère et en est ressorti doté du pouvoir de connaître la date de mort de chaque homme qu'il rencontre. Ce Tirésias moderne, Moralles, prédit la mort de notre héros pour le 1er décembre 2116. Or, nous sommes le 25 novembre de cette même année... Dès lors le roman confine vraiment à la tragédie, et son prologue, « vingt ans plus tôt », apparaît après coup comme un épisode nécessaire du destin d'Erémos, épisode auquel la conclusion du roman, « vingt ans plus tard », répond de façon magistrale et place Erémos au rang des héros mythiques comme Oedipe. Ajoutons qu'il y a trois femmes importantes dans la vie du « génète » : Uranie, une séductrice joueuse, Amara, « génète » venue venger son aïeule clonale, et enfin Clara. Trois masques pour Tisiphone, Mégère et Alecto, les trois Furies.

     La tragédie du « génète » renouvelle à la fois le mythe de Frankenstein et le thème de l'amour impossible. Sans complaisance pour le trop facile « happy end », la fin du texte impose au contraire sa cruauté, celle du Destin. C'est là ce qui fait toute la beauté de l'œuvre : la part de la science et de ses progrès, la libération de l'humanité, disparaissent complètement et explicitement derrière la destinée tragique du Solitaire.

     Il faut lire ce roman pour en apprécier toute la force. L'histoire en elle-même n'est rien : la psychologie, le mythe, sont tout. Un très beau livre.

Sylvie BURIGANA
Première parution : 1/7/2002
dans Bifrost 27
Mise en ligne le : 11/9/2003




 

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