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L'Institut

Stephen KING

Titre original : The Institute, 2019
Première parution : Hodder & Stoughton, 10 septembre 2019


ALBIN MICHEL
Date de parution : 29 janvier 2020
Dépôt légal : janvier 2020
Première édition
Roman
ISBN : 978-2-226-44327-4
Genre : Fantastique


Quatrième de couverture

Aussi terrifiant que Charlie et aussi puissant que Ça, Stephen King revient avec une saisissante histoire d'enfants luttant contre des forces obscures. Dans ce combat du Bien contre le Mal, qui, cette fois, l'emportera ?

Critiques

    Voici longtemps que Stephen King fait partie du paysage littéraire, et pourtant il m’a fallu quelques décennies pour me laisser tenter par l’un de ses romans. Auparavant, je le connaissais – ou pensais le connaître – sans  l’avoir lu : les nombreuses adaptations cinématographies (pas toujours réussies) ont aidé à populariser son œuvre. J’avais donc une certaine idée de ce que je pouvais trouver dans l’un de ses romans, une idée très éloignée de la vérité, je le confesse. J'ai donc choisi The Institute, son dernier ouvrage paru, pour commencer mon exploration de l’univers King. Je n’en suis pas revenu indemne.

Aéroport international de Tampa, côte Est des États-Unis, dans un avion de la compagnie Delta, Tim Jamieson abandonne sa place d’avion à un agent fédéral en mission pour deux mille dollars et une chambre d’hôtel miteuse : New York attendra. Cette amorce d'errance  – une habitude, semble-t-il – l’amènera à faire plusieurs rencontres et le conduira finalement jusqu’à la bourgade fictive de DuPray, Caroline du Sud, où il semble vouloir se fixer un moment comme veilleur de nuit avant de repartir : un plan qui se verra contrarié par la suite des événements. A plus de deux mille cinq cents kilomètres de là, plusieurs mois avant que Tim Jamieson n’arrive à DuPray, Luke Ellis, un enfant surdoué de 12 ans en bonne voie pour intégrer le MIT et l’Emerson College (excusez du peu), voit sa vie basculer et ses projets balayés un soir de printemps. Ce soir-là, ses parents sont assassinés et il est enlevé par une équipe d’extraction aux ordres d’une organisation secrète aux objectifs obscurs : l’Institut. A partir de ce moment-là, Ellis n’aura plus pour objectifs que survivre, comprendre et vaincre.

C’est prisonnier des murs de cette organisation, a l’Avant (nom donné au sas d’accueil), dans une réplique quasi exacte de sa chambre de Minneapolis – l’imitation n’allant pas jusqu’à la fenêtre, vous vous en doutez – qu’Ellis comprend l’importance d’avoir une famille, un groupe sur lequel compter – sa relation avec ses géniteurs s'étant limitée aux politesses d’usage.  Ainsi, il rencontre des adolescents comme lui, certains plus âgés, d’autres encore enfants, qui se sont vu confisquer eux aussi leurs vies par les adultes de l’Institut. C’est le moment que choisit Stephen King pour commencer à nous livrer, au compte-goutte bien sûr, les justifications d’un tel traitement, dont Ellis apprendra qu’il est massif, bien rodé et assez ancien. Ainsi, nous apprenons que tous les enfants enfermés à l’Institut ont des capacités spéciales, ils sont même classés selon celles-ci, soit TK ou TP (pour télékinésie et télépathie). Dans tous les cas, ils sont torturés – différemment selon leur classe – afin de développer leurs capacités et être finalement transférés a l’Arrière (d’où aucun enfant/adolescent n’est jamais revenu). L’Arrière qui n’est finalement que l’antichambre du Pavillon A, un endroit plus mystérieux encore et d’où s’échappe un bourdonnement persistent : trois blocs, trois enfers.

Luke Ellis finira par s’en échapper (non sans dommages) et arrivera par hasard à DuPray, où il rencontre Tim Jamieson, qui fera tout pour aider l’adolescent malgré l’invraisemblance de son histoire. S’en suit un règlement de compte sanguinolent... Toute l'histoire se termine sur une mise en perspective et sur une cascade d’informations glaçantes sur les ramifications de l’Institut.

Vous vous dites pourquoi tout cela ? Qu’est-ce qui peut amener des adultes à traiter des enfants de la sorte ? Il vous faudra le découvrir par vous-même, si apprendre la vérité ne vous effraie pas trop.

    Le dernier roman du Maître du suspense est dérangeant dans ce qu’il a de réel. En effet, et malgré tous les efforts que fait l’auteur pour tenir son œuvre à l'écart de la politique en général, il nous est difficile de ne pas voir en ces enfants, enlevés et torturés, certaines victimes de notre propre réalité : une inspiration possible pourrait être ces enfants de la migration sud-américaine, retirés à leurs parents, et enfermés dans un centre dédié par une administration déshumanisée, ou plus récemment, la doctrine française de rapatriement sur le territoire national des enfants d’anciens djihadistes et leur prise en charge. Ce roman se focalise donc sur la question de l’enfant et du respect de ses droits : droit à liberté, à l’éducation et à l’innocence. Des droits que l’Institut (archétype d’une administration aveuglée par la sacro-sainte poursuite de résultats) confisque à ses enfants au nom de la victoire du « bien » sur le « mal », prétextant fallacieusement qu’il existe un moindre mal et que celui-ci rendrait ses actes tolérables : une fiction bien réelle, n’est-ce pas ?

Au delà du questionnement moral, cette œuvre nous confronte aussi à la marginalité et bouscule notre rapport à celle-ci. Dans nos sociétés occidentales, la place donnée aux marginaux est celle d’un épouvantail, que l’on cache le plus souvent, mais que l’on exhibe à l’occasion pour remettre dans le rang de possibles déclassés récalcitrants – ils sont les métèques de nos cités, à la fois dans et au-delà de la société (dite normale). Stephen King, fit le choix de personnages marginaux, disqualifiés de la «normalité» pour plusieurs raisons :  Tim Jamieson entre en errance après une erreur de jugement fatale, qu’il estime être impardonnable – peut être l’est-elle ou peut être pas – et devient ainsi la figure d‘une marginalité consentie, une sorte de mise à écart expiatoire et volontaire. Au contraire, Luke Ellis, disqualifié non pas pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est, paye assez cher son intelligence hors norme – cette marginalité subie qui fera tout l’intérêt de l’Institut à son égard. Il en est de même pour Annie Ledoux, dite l’Orpheline, une sans-abris qui rode dans les rues de Dupray et qui colporte à qui veut les entendre des thèses complotistes à grands renforts de «preuves irréfutables» – le pinacle de la figure marginale de notre temps.
Il s’agit d’une surreprésentation d’un corps sociale souvent invisibilisé, qui pose question tout au long du roman : l’on se demande pourquoi suit-on ces trajectoires-là et non pas d’autres – bien que celle de Luke Ellis se passe de justifications, celle de Tim Jamieson, et à travers lui celle d’Annie Ledoux, ne paraissent pas indispensables au déroulement de l’intrigue (hormis le fait qu’ils évoluent, à un moment donné, dans la zone d’action de Luke Ellis). Puis, à mesure que l’on avance, pages après pages, l’on se rend compte d’un fait que l’on avait oblitéré (consciemment ou inconsciemment, impossible à dire) : ces trois personnages, ces exclus de notre société, sont les seuls à agir vraiment. Tous les autres, ceux qui sont plus ou moins insérés dans le corps social, n’agissent pas, ils réagissent. L’Institut lui même – tout puissant une bonne partie du roman – paraît agir en enlevant ces enfants et en les soumettant à des traitements inhumains, mais il ne le fait pas : l’exemple le plus frappant, nous glisse sous les yeux à partir du moment ou la poursuite pour retrouver Luke Ellis commence. Comme une herse qui couperait la route d’un bolide lancé à pleine vitesse, Le gros téléphone (titre d’un chapitre) brise cette illusion, lui fait faire plusieurs tonneaux, avant de la fracasser sur le mur implacable de la réalité : l’Institut n’agit pas, il réagit et cette réaction à le pire des moteurs – la peur.  Ainsi, nous nous retrouvons face à une conclusion assez attendue, voir totalement clichée (type David contre Goliath), mais qui nous surprend quand même, dans les questions qu’elle nous pose. Cette œuvre, semble vouloir nous bousculer, nous rappeler tous les compromis que nous faisons chaque jour et qui font que nous vivons en société. Elle serait une mise en garde, nous rappelant le risque que nous courrons à ne pas les remettre en cause régulièrement, voir systématiquement. Il se pourrait bien que Stephen King, avec l’aide de ses personnages marginaux, eût souhaité nous faire voir notre propre société depuis ses marges, nous en éloigner suffisamment pour apprécier l’horrible situation dans laquelle nous sommes et nous faire comprendre, peut être, qu’afin de combler notre besoin obsessionnel de compromis, nous avons d’ors et déjà commis le pire : accepté l’inacceptable.  

(Première parution de la critique : KWS n° 87)

Rémy BOY
Première parution : 10/3/2021 nooSFere

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