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Enchantements sur Paris

Jacques YONNET



DENOËL (Paris, France)
Dépôt légal : 1966
Réédition
Roman, 300 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 18.0 x 21.0

Reliure cartonnée sous jaquette illustrée d'une photo de Jacques Doisneau.


Autres éditions
   DENOËL, 1954
Sous le titre Rue des maléfices
   PAYOT, 1995
   PHÉBUS, 1987, 2004

Critiques

      Entre l’Histoire et la littérature le guide touristique et l’aventure, la parapsychologie et le conte fantastique, s’étend une région singulière où Jacques Yonnet se meut mieux que personne à propos de Paris, ou plus précisément du très ancien Paris, celui des deux îles, du Marais, de la place Maubert, de la Mouffe. La ville change, et vite, de nos jours. Mais sous la plume de Jacques Yonnet se manifeste une permanence, et coule à nouveau la Bièvre, à ciel ouvert. La Paris dont il traite est à la fois anachronique, asocial et irrationnel, fait de légendes, de superstitions, de croyances et de coïncidences qui tissent une surréalité de la ville. Les pierres se mettent à parler comme les vieux artisans, comme les clochards, comme les auvergnats de zinc. Je ne sais qu’un livre qui ait, pour des quartiers connus où j’habite, où je vis, la même valeur de dépaysement ; c’est le Paris insolite de Jean-Paul Clébert. Les deux ouvrages, récits, autobiographies, explorations du réel et (ou) de l’imaginaire sont à ranger sur le même rayon, hélas trop peu fréquenté par les écrivains français.

     Jacques Yonnet se veut chroniqueur et se définit comme tel dans son premier chapitre. Il y revient dans le dernier chapitre, écrit à l’intention de la présente réédition. Il n’invente rien, dit-il : « J’interviens dans ce livre beaucoup plus comme un témoin... qu’en tant qu’affabulateur uniquement soucieux des chimères par lui suscitées…» il rapporte du « fantastique à hauteur d’homme ». Je veux bien. Je le soupçonne néanmoins de rêver pour notre plus grand plaisir, car c’est un très grand écrivain. Ses pages ne sentent pas la littérature. Elles vivent.

     C’est à Jean Ray que je le comparerai le plus volontiers. De même que le grand écrivain belge savait donner une profondeur inquiétante aux villes du nord, au monde clos et feutré des bourgades de l’Angleterre, Yonnet sait « hanter » Paris. On trouvera dans son œuvre beaucoup de « ruelles ténébreuses ». Roger Caillois ne s’y est pas trompé, qui a retenu l’une des « histoires vraies » de Jacques Yonnet, Minna la chatte, dans son « Anthologie du Fantastique ». Je lui en avais fait grief, non sur la qualité de l’histoire, mais sur sa représentativité du thème du loup-garou. Elle trouve ici son cadre exact.

     J’avais lu, voici plus de dix ans, la première édition de ce livre. Je viens de le relire. Quoique le Paris de la guerre, qui sert de premier cadre à ce tableau où les perspectives temporelles s’entremêlent, nous paraisse incroyablement éloigné aujourd’hui, l’ouvrage n’a pas pris une ride. En un sens, ce Paris de la guerre, pauvre, voire misérable, dépeuplé de voitures et rendu par là à un visage ancien, et parce que pauvre, désœuvré, en somme replié sur lui-même, lui est une toile de fond nécessaire. Qui rêve dîne, pourrait-on dire. Le fantastique devient une porte de l’espoir quand le fait d’espérer est en soi fantastique. La géographie des villes fantastiques est aussi celle des villes ou des quartiers riches surtout du souvenir de leur splendeur passée. Ainsi la vieille Prague du Golem. L’Incertain s’installe avec l’incertitude du lendemain, selon les chemins du désordre, dans les interstices croissant comme herbes folles entre les pierres. Mais la tendresse dont fait preuve Jacques Yonnet à l’égard des simples et des pauvres, de leur culture particulière, de leur fraternité nécessaire, ne s’abaisse jamais à la sensiblerie, à l’Image d’Épinal, tout juste bonnes à servir de lacrymogènes aux « bourgeois ».

     Cette réédition est illustrée de dessins de l’auteur, dont le talent n’est pas mince, et de photos de Robert Doisneau. On regrettera seulement à propos de ces dernières, qui sont l’œuvre d’un des plus grands photographes de notre temps, une impression trop noire, trop grasse, qui ne leur rend pas tout à fait justice.

Gérard KLEIN
Première parution : 1/9/1967 dans Fiction 166
Mise en ligne le : 12/11/2022

Critiques des autres éditions ou de la série
Edition PHÉBUS, Libretto (2004)

     C'était la guerre, celle contre l'envahisseur allemand, en 39-45... Le jeune poète Jacques Yonnet prit le Maquis, mais, comme il était parisien, il demeura dans sa ville : il eut la chance de trouver d'abord un petit hôtel assez louche (en haut d'un bistro que fréquentait un autre jeune poète, un certain Robert Desnos), puis diverses autres planques. Et il disparut aux yeux de la société — en plein cinquième arrondissement !

     Car à cette époque, survivait encore dans Paris un petit peuple depuis disparu, cette humanité populaire que tous les réaménagements urbains et toutes les destructions du « vieux Paris » n'avait pas encore totalement chassé. Ce fut d'ailleurs plutôt l'époque, l'évolution de la société, que la réhabilitation urbaine, qui finalement eut raison de ces bas-fonds étranges, à la fin des années 1950. Mais en attendant, Jacques Yonnet découvrit ces héritiers de la Cour des Miracles, un Paris ancien, populaire, secret, discret. Et entre deux opérations de résistance, il nota ce qu'il entendait. Des tonnes et des tonnes de notes, qu'il ne se résolut pas à transformer en une thèse : il aurait pu, il avait la matière. Et nulle doute qu'un tel travail ethnologique aurait été fort intéressant.

     Mais Yonnet était poète, et c'est en poète qu'il rendit donc son témoignage sur ce « peuple invisible ». Témoin privilégié, il métamorphosa ses notes en un quasi-roman, presque-recueil de nouvelles qui fut d'abord publié en 1954. Les éditions Denoël avaient alors décidé de rebaptiser ce manuscrit « Enchantements sur Paris ». Les éditions Phébus, puis Payot, et de nouveau Phébus aujourd'hui, ont rétabli le titre désiré par l'auteur : Rue des maléfices.

     Jacques Yonnet ne laissa pas d'autre œuvre : pourtant admiré par des artistes tels que Queneau, Béalu, Prévert ou Seignolle, l'animal préférait vivre qu'écrire, c'était un fainéant, génial mais indolent. Enfin : reste donc cet étrange livre. Inclassable et captivant, il nous lance sur les pas de Yonnet pour recueillir, mi-amusé mi-médusé, les légendes du petit peuple de la rive gauche. Légendes, oui : une véritable mythologie, formée de superstitions, de récits bizarres, de faits inexpliqués, de magie urbaine et de sortilèges ancestraux... Il y a du Moyen-Âge là-dedans, et d'ailleurs Yonnet s'excuse parfois d'ainsi retranscrire les faits divers sous la forme de contes. Quelque part entre anthropologie, fantastique et merveilleux ; du côté d'une poésie urbaine qui séduira les amateurs de Michaud et de Réda ; mais aussi vers les « territoires de l'inquiétude » qui plaisaient tant à Alain Dorémieux... Un livre intemporel et formidablement beau, osons le mot.

André-François RUAUD (lui écrire) (site web)
Première parution : 1/7/2004
dans Bifrost 35
Mise en ligne le : 4/8/2005

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