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Une rose pour Morrison

Christiane ROCHEFORT



GRASSET (Paris, France)
Dépôt légal : 1966
Première édition
Roman, 252 pages, catégorie / prix : 14 F



Quatrième de couverture
   
Critiques

    Le « prière d'insérer » de ce livre, comme les antécédents de l'auteur, ne doit pas faire illusion. Le dernier roman de Christiane Rochefort n'est pas une « histoire d'amour toute simple », mais un réquisitoire virulent de l'état tortionnaire auquel risque de nous mener dans l'avenir l'aggravation de certaines mœurs actuelles. Le thème est cher aux chroniqueurs du futur, et c'est bien dans la tradition de 1984 d'Orwell et du Meilleur des mondes d'Huxley que pourrait se situer Une rose pour Morrison, si le ton et le point de vue qui y sont adoptés ne distinguaient cette œuvre de tout ce qui a été fait jusqu'ici dans le domaine des dictatures utopiques.

    En nous décrivant la lutte de la jeunesse pour le droit de l'être à l'épanouissement total, contre une société en butte à la coercition policière et où la planification est poussée à un tel point qu'il est rare d'y voir une femme posséder des seins, Christiane Rochefort a moins cherché à nous mettre en garde contre le mal qu'à exalter le remède. L'inhumanité des Institutions, comme cette Maison Prénuptiale par laquelle doivent passer toutes les jeunes filles pour apprendre à faire des enfants consciencieusement et sans plaisir superflu, est en effet exagérée jusqu'à la caricature, pour mieux justifier le refus que la jeunesse a toujours opposé aux réglementations officielles et son entreprise de démystification vis-à-vis des tabous de tous ordres. Que l'on se souvienne, à titre d'exemple, de ces étudiants italiens récemment accusés de pornographie et d'incitation à la débauche pour avoir parlé en toute honnêteté et liberté d'esprit du problème sexuel avant le mariage dans le journal de leur lycée…

    Christiane Rochefort n'est pas de ces âmes bien pensantes qui stigmatisent sans appel les méga-cheveux, les minijupes et la guitare en bandoulière. Pour elle, ce ne sont là que les manifestations plaisantes ou folkloriques d'une révolte beaucoup plus profonde. Aussi est-ce très significativement que le moteur dramatique du roman est assuré par Triton, fille-symbole échappée de la Maison Prénuptiale où elle a été mutilée à vie pour avoir connu une fois le plaisir, qui deviendra Amoking Bird et mènera les jeunes à l'assaut de l'arbitraire en chantant des refrains de Bob Dylan. C'est d'ailleurs à ce maître du protest song que Christiane Rochefort a dédié Une rose pour Morrison, pour mieux éclairer la lanterne de ceux qui-ne reconnaîtraient pas dans la bouche de Triton les paroles de Masters of War et de Yellow Peace… Le postulat prospectif a de quoi faire sourire, mais c'est le grand mérite de l'auteur de n'avoir pas été dupe de son aspect fantaisiste. Bien au contraire, Christiane Rochefort l'a souligné et renforcé en laissant tous leurs droits à l'humour et à la verve inventive. Nous sommes loin de la sombre tension d'Orwell et de la gravité propre au moraliste. Une rose pour Morrison est un conte d'anticipation lyrique, comme aurait pu en signer le Boris Vian de L'écume des jours et de L'automne à Pékin.

    Ainsi la figure désormais trop classique du héros prenant tout à coup conscience des atteintes portées à sa liberté, et tentant de battre en brèche l'enfer social ou de lui échapper, a-t-elle été bannie au profit d'une foule de personnages représentatifs de chaque camp ennemi. Volontairement dépouillés par l'auteur de toute densité psychologique, ceux-ci n'ont qu'une présence parabolique qui se manifeste au premier chef dans les noms qu'ils portent et les fonctions qu'ils remplissent. Les « Tinageurs », qui polarisent la sympathie de Christiane Rochefort, s'appellent Sereine, Corail ou Triton, et exercent le beau métier de faiseur d'anges comme le blond Théostat. Les dirigeants et les fonctionnaires, naturellement vieux et laids, portent les noms que leur figure mérite comme Ruines, Décombres ou Sénile, le Président.

    Quant au récit, non linéaire. Il s'agence autour d'une série de séquences en chassés-croisé qui offrent en vision accélérée le spectacle des préoccupations de chaque groupe ou de leur affrontement. Tout cela a un délicieux parfum de dessin animé. Mais, comme dans les romans de Vian, la loufoquerie, l'impalpable poésie ou le côté caricatural des personnages, le cadre Insolite où ils se meuvent n'excluent pas une certaine vraisemblance. Il ne fait pas de doute que celle-ci soit véhiculée par les nombreuses allusions critiques à l'actualité que le lecteur se fait un plaisir de découvrir : mais elle tient encore plus sûrement à la singulière cohérence que finit par avoir l'univers créé par le langage. Il suffit d'accepter une fois pour toutes qu'une roue dentée puisse mordre quelqu'un en lui sautant à la figure.

    Car c'est bien à la tradition nonssensique, qui trouve son épanouissement dans le Finnegans wake de Joyce et chez Vian, que se rattache le style d'Une rose pour Morrisson. La phrase prend des contours inattendus, se bourre de néologismes savoureux et de mots-valises, rajeunit des expressions usées ou toutes faites en les baignant d'un éclairage Insolite. Il est seulement regrettable que Christiane Rochefort, entraînée par le plaisir de la jonglerie stylistique, ait parfois mal dosé ses effets. Les acrobaties verbales qui étaient à la rigueur supportables dans les textes archi-courts de En flagrant délire, œuvre du Beatle distingué John Lennon qu'elle transposa récemment, deviennent proprement illisibles lorsqu'elles s'étendent sur dix ou vingt pages d'affilée. Et c'est bien le défaut majeur d'Une rose pour Morrison d'exploiter jusqu'à plus souffle des procédés qui n'avaient toute leur raison d'être que chez leurs inventeurs.

    Ce roman n'en est pas moins fort attachant et sympathique. L'exaltation optimiste de la Jeunesse qu'il contient, la voix profondément sensible qu'il laisse entendre derrière les bouffonneries linguistiques et, au total, l'originalité et la liberté avec lesquelles se trouve renouvelé un vieux thème de SF, méritent l'attention du lecteur pour qui le débat sur la qualité de l'anticipation française reste ouvert. Une rose pour Morrison n'en est pas le monument mais vaut bien une fleur pour Christiane Rochefort.

Jacques CHAMBON
Première parution : 1/9/1966 dans Fiction 154
Mise en ligne le : 2/1/2023

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