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Flammes sur Titan

Maurice LIMAT


Cycle : Bruno Coqdor  vol. 11 


Illustration de Gaston DE SAINTE-CROIX

FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions (Paris, France), coll. Anticipation n° 391
Dépôt légal : 3ème trimestre 1969
Première édition
Roman, 256 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 11,0 x 17,0 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Tout est en place. Tout fonctionne.
     La machine à détruire intégralement les corps humains.
     — Dans une minute et demie...
     Il aspire une goulée d'air, l'air climatisé de ce lieu funèbre malgré son aspect de clinique et, tournant le dos aux installations qu'il vient d'animer de leur vie électromagnétique, il va se coucher dans la cuve numéro 3.
     — Sylvia... Mon amour, râle-t-il.
     Encore une minute. Un peu moins d'une minute.
     Et la grande étincelle foudroyante parcourra la cuve munéro 3 où le malheureux sera désintégré, serrant entre ses doigts l'image de celle qu'il a perdue, qu'il a la folie de vouloir rejoindre par le truchement de cette impardonnable faute, le suicide.
     Sa tête est dans un étau, son coeur se serre. Quelques secondes, et puis...
     Et soudain il hurle de terreur, se redresse, halluciné.
     Quelqu'un est dans le laboratoire.
 
    Critiques    

Maurice Limat est un auteur fécond, introduite patiemment et avec modestie dans le cours publié en France, en Espagne et même au Portugal de la littérature des dernières années, son œuvre apparaît aujourd’hui dans toute son importance et sa signification.

La page de garde de son dernier volume au Fleuve Noir est éloquente, du moins pour ce qui est de l’importance quantitative de la production littéraire (quant à la qualité, nous allons y venir). Quarante titres annoncés dans la série « Anticipation », vingt et un dans la série « Angoisse » et deux ayant atteint au rang de « Grands Romans », il y a là une prolifération hugolienne. Encore (il convient de le remarquer) cette énumération ne tient-elle aucun compte de la participation limatienne au domaine de la « Série Mauve », dont l’importance sociologique sera certainement jugée, par les exégètes du futur, comme plus déterminante encore. À supposer bien entendu que notre société à venir se détermine selon les schémas prévus par notre auteur, mais pourquoi en douterions-nous ?

Et que l’on n’aille pas croire, devant des genres si différenciés, à un talent au polymorphisme commercial. Limat a su, bien au contraire, imposer l’unité à son œuvre, et son dernier roman de la série « Anticipation » le prouve abondamment. Le caractère moderne de ce livre, en effet, semble dépasser, après les avoir intégrés, aussi bien la relation atomistique des Butor et des Robbe-Grillet que la recherche et la description des courants et des relations d’états de conscience du type proustien ou faulknerien.

Après avoir montré (dans l’épopée) l’homme aux prises avec les forces d’un cosmos inconnaissable, on sait comment (après quelques avatars encyclopédistes puis romantiques) la littérature accéda au stade du « roman bourgeois » et à l’aventure de l’homme lui-même, se complaisant, ainsi que le signale si justement F. Bordes, « aux minutieuses dissections de sentiments d’hommes-insectes, créés et nourris par la civilisation des villes, supportés et étouffés par elle ». Comprenant combien l’écrivain se trouvait, à ce niveau, dans une impasse, Maurice Limat lui ouvre la porte du futur par le truchement d’œuvres comme ces Flammes sur Titan. Qu’on en juge :

Le héros voit mourir sa femme. Désespéré, il tente de se suicider. La société l’en empêche et le « nomme » volontaire d’un « commando-suicide » (sic !). En compagnie de deux « suicidés manqués » comme lui et sous la direction de l’ineffable « Chevalier Coqdor », il rencontre un astronaute asocial qui (re-sic !) leur sauve la vie et une nouvelle genèse, déterminée sur Titan par de mystérieux extragalactiques. Il tombe amoureux de la nouvelle « Ève ». Après quoi l’asocial hors-la-loi est détruit (à moins, ce qui est possible, que nous ne le retrouvions dans un roman ultérieur). La nouvelle création est atomisée sans que l’on songe à s’interroger sur sa valeur ou à se renseigner sur les intentions de ses auteurs à l’égard des hommes (on ne sait jamais, n’est-ce pas, ils sont peut-être amicaux, mais…). Bref, le « Martervenux » est sauvé ! Coqdor réprouve vertueusement cette action, mais il y participe non moins vertueusement.

Gardons-nous cependant de juger cette histoire. Ne disons pas qu’elle est ridicule. Constatons qu’au contraire Maurice Limat « refuse » l’intrigue, récuse le récit. Seul l’intéresse l’homme et peu importe dans quelle situation.

Les personnages humains de ce livre sont au reste montrés avec une divine simplicité, il convient de noter au passage comment Limat utilise avec originalité certains termes et thèmes psychanalytiques : à côté de leur sens ou de leur objet, leur conférant ainsi une valeur universellement signifiante et les mettant définitivement à l’abri de toute édulcoration usuelle. Témoin ce passage de la page 170 : « Mais il gardait en lui, avec sa jeunesse, sa fougue, sa virilité, un immense potentiel d’amour (ô libido !) à donner et il le catalysait (ô divin transfert !) inconsciemment, sur une vision (ô représentation !), lui ayant donné subconsciemment un nom, un nom de femme… »

La psychologie individuelle, cette plaie de tant de romans, est enfin ramenée à un unique schéma. Obtenant ainsi l’effet stéréotypé valable dans tous les genres littéraires et pour tous ses personnages, Limat détermine typiquement les motivations. La réaction aux divers stimuli est toujours prévisible, qu’il s’agisse de l’amoureux, de l’aventurier, du savant, du policier, du truand ou du prêtre, à l’infini… Encore un exemple, si l’on veut bien : Claude Dalbret, le héros, se sauve à quatre pattes (car à hauteur normale de tête il n’y a plus d’air à respirer) pour échapper aux « bulles » qui veulent capturer les personnages. Il s’avise tout à coup de la « honte de sa posture, de sa progression de brave chien » (page 107). Un peu plus tôt, isolé sur un satellite de Saturne, sans air, sans nourriture, sans eau, sans espoir, il avait « commencé à trouver la situation dramatique et tapé du pied avec colère ».

Les conditions extérieures de l’action (cadre, moyens techniques) négligent en les méprisant avec une rare conviction toutes les considérations scientifiques qui lassent si souvent le lecteur et alourdissent le récit (après avoir fatigué l’auteur). La physique, la chimie, la mécanique sont reléguées au futile domaine des détails négligeables. L’auteur, libéré, peut ainsi s’occuper exclusivement des idées de ses personnages, elles-mêmes réduites comme on vient de le voir à leur plus simple et donc idéale expression. On peut voir de la sorte nos héros respirer dans les « flaques d’air » et suffoquer, par contre, à d’autres moments, en rencontrant soudain des « trous de vide » (page 105).

Enfin, sur le plan de la forme, le style haché, négligé, montre combien l’auteur tient peu à de telles vanités. L’histoire débute au présent, se continue au passé, retrouvant l’un ou l’autre mode d’expression au hasard de l’action. De petits passages choisis montrent par ailleurs que Limat sait ampouler son langage, le boursoufler, autant et même plus que tous ses prédécesseurs, mais sans jamais attacher à ce fait autrement d’importance.

Il lui arrive de parler de « lumière smaragdine », à propos de Saturne (page 33), de revenir (page 122) sur l’« esméraldin » de Saturne, qui domine les autres coloris, de dire (page 181) : « Il ne paraissait pas apprécier le fait hautement important d’avoir réussi à s’arracher à la force pesantoriellede Titan. »

Mais tout revient bien vite aux idées. Voici l’exposé (remarquable par sa clarté et sa concision) de la théorie cosmogonique et marsupiale (ai-je dit que le « Marsupial » était le nom du hors-la-loi, terme digne de celui (immortel) de « Bibi-Fricotin » ?) : « On ne croit plus aux autres dimensions. Il y a trois dimensions, plus l’action, ce qui fait quatre, et le temps constitue le total. »

Comme on le voit, après les efforts des philosophes, des historiens, des poètes et des romanciers qui ont extrait l’art d’écrire au chaos antérieur des inconscients tant collectif qu’individuels, Maurice Limat paraît bien proche de l’amener à son point de perfection. On l’a compris, il s’agit de la stricte mesure d’un certain nombre de litres d’encre, déposés par la société industrielle du futur « Martervenux » sur un tout aussi certain nombre de kilogrammes de papier.


Martial-Pierre COLSON
Première parution : 1/11/1969 dans Fiction 191
Mise en ligne le : 22/3/2020


 
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