Site clair (Changer
 
  Critiques  
 
  Livres  
 
  Intervenants  
 
  Prix littéraires  
 
  Adaptations  
    Fiche livre     Connexion adhérent
Les Fruits du Métaxylia

Doris LE MAY & Jean-Louis LE MAY


Cycle : Le Métaxylia vol.


Illustration de Gaston DE SAINTE-CROIX

FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions (Paris, France), coll. Anticipation n° 524
Dépôt légal : 4ème trimestre 1972
240 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 11 x 17 cm  
Genre : Science-Fiction 



    Quatrième de couverture    
     Il est possible que le réseau cristallin du Metaxylia ne soit jamais déchiffré en totalité. mais ce qui est certain, c'est l'extraordinaire diversité des interprétations des éléments déjà traduits. Il en existe au moins deux fois autant que d'unités fondamentales de culture. A notre connaissance, un seul ouvrage, dans un tout petit domaine spatio-temporel, a connu semblables distorsions, le Grand Livre des Archaïques.
     Nous nous sommes intéressés au XXXIIIe Singulea en raison de son universalité et nous espérons en toute humilité que ceux qui prendront connaissance de cet ouvrage, seront amenés à se poser des questions sur ce qui Précède, ce qui Est, ce qui Suit.
 
    Critiques    
     Un lecteur difficile et dédaigneux pourrait dire que Les fruits du métaxylia n'est qu'une version plus prétentieuse de Mickey à travers les siècles, cette bande dessinée signée Walt Disney mais exécutée par un quelconque tâcheron de l'usine, dont les enfants au goût peu raffiné (les miens, par exemple) se régalent chaque semaine dans Le Journal de Mickey, et où le vaillant souriceau reçoit immanquablement à la fin de chaque épisode un coup sur la tête qui le projette à nouveau à une autre époque, tantôt dans les bottes du mousquetaire, tantôt sous la livrée d'un valet de Louis XVI, pour faire toute la besogne dont la gloire reviendra à d'Artagnan ou à Beaumarchais. (Qui a récupéré les ferrets de la reine ? C'est Mickey ! Qui a ramené à Napoléon ses plans secrets à Boulogne ? Encore Mickey ! Qui a fait triomphantes les « Trois Glorieuses » ? Toujours Mickey !) De même, le héros de J. et D. Le May est dans le premier récit un émule de Rahan sous le nom .de Jil, puis sous celui de Gilles d'Ailleurs un Prince Vaillant de moyen âge légendaire, ensuite sous celui de Gil del Mas Alla un Zorro galopant à travers les pampas, enfin sous celui de Giles Elsewhere un Guy l'Eclair patrouillant dans le cosmos.
     En face de lui, il retrouve toujours les trois mêmes figures sinistres, sous des noms à peine modifiés, comme Mickey rencontre toujours sur sa route Pat Hibulaire et Oscar Rapace ou, pour choisir une comparaison moins désobligeante, comme Olrik se retrouve toujours sur le chemin de Blake et Mortimer chez Edgard P. Jacobs.
     Mais ce que rencontre toujours aussi le héros aux multiples avatars de J. et D. Le May, c'est une jeune femme à l'étrange beauté (corps doré et élancé, cheveux de flammes, yeux mauves) : aussi, rendons grâce de n'être pas dans une bande dessinée (car nul, pas même Forest, n'aurait pu lui rendre justice), ni dans un Fleuve Noir d'il y a quelques mois (car la Zétha des Landes d'Achernar des mêmes auteurs perdait beaucoup de son charme à avoir été représentée par un mauvais illustrateur, d'ailleurs anonyme), et de pouvoir rêver à loisir cette Alb, cette Aube de Vaur, cette Aurora, cette Dawn — noms adaptés aux époques mais évoquant tous « aurore, début, commencement » avec laquelle le héros recommence sans cesse à tisser un même amour.
     « La Treizième revient... C'est encore
     [la première,
     Et c'est toujours la seule — ou c'est
     [le seul moment. »
     Eh oui ! à l'autre pôle, c'est à Gérard de Nerval que peut penser un lecteur enthousiaste, à ce poète du siècle dernier qui a si sublimement exprimé dans des proses poétiques et dans les sonnets des Chimères sa folle quête d'un unique amour à travers « les soupirs de la sainte et les cris de la fée », d'une unique aimée à travers des incarnations aussi diverses que l'actrice Jenny Colon, la châtelaine Adrienne, la jeune Anglaise Octavie, Marie Pleyel, et une brodeuse de Naples.
     Cette référence à une tradition poétique est explicite dans Les fruits du métaxylia, avec notamment , les quatrains d'alexandrins rimés qui décrivent les diverses périodes de la journée cosmique et en même temps (à part le premier et le dernier, tous deux intitulés Nuit) préfigurent chaque aventure du héros et de l'héroïne. Reconnaissons pourtant que ces vers ne sont pas parfaits, ni comme forme (il y a page 234 une « lueur » bien difficile à articuler en une seule syllabe, et page 147 un « féerique » qui ne peut en faire trois qu'au prix d'une prononciation « féérique » assez répandue mais injustifiée) ni comme inspiration : quand on a compris que « le mauve » c'est Aube et le gris c'est Gil à cause de leurs yeux, et que « le noir » c'est le coursier et « le rouge » Vaur le père à cause de leur poil, le charme disparaît, et il ne reste plus que des énoncés cadencés d'un didactisme plutôt prosaïque ; car ces nouveaux « vers dorés » contenaient un secret, non un mystère comme ceux de Nerval.
     C'est plutôt dans leur prose que les auteurs sont poétiques et cela, ils l'avaient déjà démontré depuis longtemps ; je songe en particulier à la très belle description des couleurs (déjà !) d'un ciel extraterrestre au début des Landes d'Achernar (Fleuve Noir n° 462). Dans ce livre-ci, les envolées lyriques côtoient les dialogues familiers, voire argotiques ; citons, parmi tant d'exemples possibles, cette main de femme vue par un étalon : « Cette petite forme ouverte comme des pétales de fleur. » Les auteurs aiment les mots, et c'est avec amour qu'ils en jouent (ainsi des métamorphoses des noms des personnages, rappelant le jeu sur les lettres grecques pour ceux des Landes). Cependant, la pure poésie de mots, à la Nathalie Henneberg (ou à la Leconte de Lisle !) est rare ; citons seulement, page 217, « les fruits des cycadales » rappelant les « fruits du métaxylia » du titre : ornements un peu gratuits, encore qu'on puisse trouver dans ce « métaxylia » un répondant à l'arbre de la connaissance du bien et du mal de la Bible (xylon, en grec, c'est le bois, et meta peut exprimer l'idée d'au-delà ou de quête).
     Il s'agit donc souvent d'une poésie profonde, à la fois images bien intégrées au récit et aperçus de perspectives universelles, comme, à propos de l'étalon (p. 227) : « Il se contenta ( ... ) de partir au galop, s'allongeant progressivement jusqu'à ce que son encolure soit presque horizontale, enveloppant des vagues sombres de sa crinière le corps de la femme couchée sur lui et qui ne semblait rien peser, tant il avait soudain conscience de réaliser l'acte pour lequel il avait été créé. » Et tant pis si cette philosophie de la prédestination (déjà exprimée ailleurs, notamment dans Les landes, p. 102 : « Depuis sa création, le monde sur lequel s'était écrasée leur machine (...) avait été préparé, patiemment, au cours des millénaires, à les recevoir ») est réactionnaire, Andrevon : elle est poétique, parce qu'elle donne au livre une beauté non pas superficielle mais profonde, c'est-à-dire tenant à sa structure même.
     Car, si la cohérence de chaque récit est d'ordre logique, celle de l'ensemble du livre est purement poétique. Elle repose sur le retour d'éléments modifiés par les temps et les lieux mais foncièrement semblables ; le livre pourrait s'appeler L'éternel retour, si le titre n'était déjà celui d'un film avec lequel il a d'ailleurs un point commun : sa conception surnaturelle de l'amour. Et l'on peut aussi évoquer à nouveau Nerval, car, dans cette perspective métaphysique, les personnages prennent la dimension de mythes.
     Il y a l'éternel féminin, dont nous avons déjà noté chez Nerval les incarnations humaines, mais qui prend aussi des formes surhumaines (Myrtho, Sainte Gudule, Isis, Artémis), non sans rapport avec l'héroïne de Le May, à la fois jeune fille de chair et personnification de l'aube du jour, du monde et de l'humanité. En face, le héros des Fruits fait pendant au jeune dieu souffrant représenté dans Les chimères, en un curieux syncrétisme, à la fois par Caïn et Abel, lacchus et le Christ, Orphée, Horus, Atys, Icare, Antéros et même Napoléon. Ces figures prométhéennes se heurtent, chez Nerval, à celle du père, Kneph ou Jéhovah, de façon très freudienne avant la lettre, tandis que, chez Le May, la violence dont a usé Jil contre le chef de tribu Voor pour enlever sa fille Alb constitue la faute originelle, qu'il doit expier en se sacrifiant pour le Père (devenu successivement le roi de Vaur, Roy de Vaur et King de Vaur), sacrifice qui fait pendant à celui du Christ (voir notamment p. 216 cette référence explicite à la Passion : « L'homme nu, étendu face au ciel bleu, les bras ouverts en croix, respirait faiblement ») et qui se répète en divers lieux de l'espace-temps, grâce à une version nouvelle de la résurrection et de l'incarnation, qui fond en un seul Adam et Jésus. Sans cesse l'amour est brisé, et les amants avec lui, au moment même de trouver l'épanouissement : brisé en apparence par la méchanceté des autres et la fatalité matérielle, mais plus profondément par une fatalité interne, qui ne lui permettra de trouver cet épanouissement qu'au « crépuscule ».
     On pourrait s'attendre à trouver lové parmi ces fruits de la malédiction le serpent : mais les crotales qui rampent à divers endroits de l'ouvrage s'avèrent peu dangereux et peu significatifs. En revanche, un autre animal, symbole de force et non de ruse, de noblesse et non de perfidie, joue un rôle capital : c'est le coursier, étalon sauvage au début et à la fin, monstrueux « torg » de l'épisode arthurien, mustang noir ensuite, et merveilleuse vedette spatiale pratiquement dotée d'intelligence ; ce nouveau Pégase, qui n'apparaît pas tellement comme la plus noble conquête de l'homme que comme son plus noble allié, et qui jouit de pouvoirs nettement super-animaux sinon surhumains, n'est pas sans rappeler les redoutables espélions avec lesquels Delten faisait alliance dans Les landes, au grand scandale de ses frères ; mais c'est aussi le thème récurrent de La guerre contre le Rull de van Vogt (Fleuve Noir n° 223).
     Et ceci nous ramène de la « grande littérature » à la science-fiction. Si Les fruits du métaxylia n'est pas une bande dessinée, ce n'est pas non plus un poème métaphysique : tout au plus pourrait-on y voir une nouvelle Légende des Siècles, où les évocations épiques du passé seraient colorées de fantastique et prolongées jusque dans l'avenir. Le premier récit, c'est le Rosny de La guerre du feu, avec en plus une merveilleuse communication télépathique de Jil avec l'étalon chef de harde, puis avec la fille du chef de la tribu rivale. Le second, c'est un chapitre du cycle de la Table Ronde, avec en moins le merveilleux chrétien et en plus la luxuriance de l'heroic-fantasy. Le troisième, c'est un western où le cheval, bien plus extraordinaire encore que Tornado (ou Jolly Jumper !) lance les taureaux contre les voleurs de troupeaux par la force de l'esprit. Le quatrième est une page d'anticipation classique, avec croisière interstellaire, panne électronique et catastrophique collision, sauvetage dans le vide et attraction d'une naine noire ; mais s'ajoute encore à ces données traditionnelles le choc pour le héros et l'héroïne de se reconnaître à, ce qui semble être leur première rencontre. Le cinquième enfin commence comme du Kipling, avec Ssiff le crotale et Clap-Ki le calao royal, mais se situe en un temps et un lieu indéterminés, ressemblant à ceux du premier récit préhistorique, mais sans doute comme le crépuscule du soir ressemble à celui du matin. La boucle est bouclée, les deux amants s'unissent enfin.
     Un peu trop à l'eau de rose, ce happy ending ? Un peu trop conventionnelles, les intrigues ? Un peu trop simplistes, les révélations métaphysiques ? Peut-être. Mais, même si les ambitions de ce livre ne sont pas totalement couronnées de succès, elles tranchent avec les visées médiocres de la plupart des auteurs de la collection. Et, puisque ces récits sont censés être une des interprétations possibles de l'une des innombrables sections d'un long message cryptique enregistré dans un monocristal et laissé sur Mars par « des intelligences disparues dans le gouffre du temps », puis retrouvé par une autre civilisation interstellaire et laborieusement interprété, et qu'ainsi non seulement chaque vie de Gil et Aube se situe à diverses périodes de la vie de notre humanité passée présente et future, mais que celle-ci n'est à son tour qu'une journée à l'échelle de la vie de l'univers, on voit que cet ouvrage se place dans un cycle pratiquement infini, et on souhaite que J. et D. Le May cueillent encore souvent pour nous les fruits du métaxylia.

George W. BARLOW
Première parution : 1/2/1973 dans Fiction 230
Mise en ligne le : 5/4/2018


 

Dans la nooSFere : 61069 livres, 55223 photos de couvertures, 55008 quatrièmes.
7938 critiques, 33164 intervenant·e·s, 1226 photographies, 3638 Adaptations.
 
Écrire aux webmestres       © nooSFere, 1999-2018. Tous droits réservés. Vie privée et cookies/RGPD

NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !