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Lysistrata 80

John BOYD

Titre original : Sex and the high command, 1970

Traduction de Claude ELSEN
Illustration de Richard LEMAIRE

STOCK , coll. Stock - evasion n° 1
Dépôt légal : 1er trimestre 1971
256 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Que se passerait-il si les femmes, lassées de la manière dont les hommes mènent le monde, décidaient de se passer d'eux et de prendre le pouvoir ?
     Tel est le postulat qui sert de point de départ au roman de John Boyd, où l'on voit le gouvernement et le Haut Commandement des Etats-Unis aux prises avec un vaste complot politico-militaire mis sur pied par une puissante organisation féministe, laquelle réussit à mettre en échec le pouvoir « mâle ».
     Ce livre désopilant, qui ressortit à la fois à la science-fiction, à la politique-fiction et à la satire pure et simple, est une manière d'épopée drolatique, où ne sont épargnés ni les militaires, ni les politiciens... ni même leurs adversaires du « deuxième sexe ».
     Il est dédié à la mémoire d'Aristophane et de l'humoriste américain Lenny Bruce : c'est dire que son auteur n'a pas pris au sérieux l'histoire qu'il a imaginée. Est-elle, pourtant, tellement invraisemblable ?...
 
    Critiques    
     La très vénérable collection Présence du Futur et une nouvelle série, Stock-évasion (qui vient de rééditer Les humanoïdes de Jack Williamson et se propose de mêler allègrement SF, politique-fiction, espionnage et aventures) nous ont donné, le même mois, deux livres d'un même auteur, John Boyd, sujet américain né en 1919 et dont il ne me semble pas qu'on ait déjà vu la signature auparavant en France.
     Il était naturel de parler en même temps de Dernier vaisseau pour l'enter (science-fiction) et de Lysistrata 80 (politique-fiction), car ces deux livres possèdent indéniablement un petit air de famille. C'est bien normal, en raison de leur auteur commun, mais cette convergence va plus loin qu'une simple question de style : le Denoël comme le Stock sont, incontestablement, des livres « contestataires ». Cette contestation ne va certes pas bien loin ; elle ne se situe pas sur le même pôle que celle des jeunes auteurs américains comme Disch ou Malzberg. Mais elle tranche agréablement sur la production courante, par son côté « nature » (bien que certainement roublard) et son aspect acidulé (quoique pas assez soutenu par une écriture assez terne).
     Le livre le plus réussi est certainement Dernier vaisseau pour l'enfer. En apparence, John Boyd y a dressé un tableau pas trop original de la sempiternelle société bloquée, régie par des lois strictes, morcelée en castes et soumise au joug de l'Eglise. Cependant, cette société n'est pas un enfer concentrationnaire tel que nous le décrivit, par exemple, Orwell ; c'est un monde où règne un certain bien-être matériel et où, pour peu qu'on en suive les règles et rites, la vie peut présenter un caractère relativement heureux. Déjà cette façon de concevoir une société fictive relève d'une certaine nouveauté. Et nul doute que John Boyd ne donne là une image métaphorique des Etats-Unis, qui présentent effectivement, étroitement mêlées, une face de libéralisme et de surconsommation, et une face de racisme, d'impérialisme et de puritanisme désolante.
     Le côté « dictature religieuse » n'est pas non plus poussé à l'extrême, comme dans A l'aube des ténèbres de Fritz Leiber. On va à la messe le dimanche, les prêtres forment une des castes les plus haut placées dans l'échelle sociale, mais nous sommes loin de l'Inquisition, bien qu'un procès pour déviationnisme soit toujours possible, si le besoin s'en fait sentir. La théorie religieuse est fixée une fois pour toutes dans les entrailles d'un pape électronique qui « siège » dans la Cité de Dieu, en plein cœur de la Death Valley : on goûtera l'humour de cette précision géographique, mais aussi l'adresse de l'auteur qui, faisant du gardien du dogme une machine, verrouille plus encore le blocage qui maintient stable la société décrite.
     L'échelle des castes est, elle aussi, tout à fait significative. Les prêtres, les sociologues et les psychologues occupent les premières places. Les mathématiciens ne suivent qu'au sixième rang. Quant aux poètes et aux littéraires, ils sont tout en bas. Les théoriciens de la stase sociale ont donc la main haute sur ceux qui pourraient faire évoluer la société, soit par l'esprit, soit par la technologie : toutes les issues sont bouchées. Et pourtant, comme on l'aura deviné, le sujet du livre se trouve tout naturellement centré sur les efforts d'un homme qui tente de briser le carcan, de faire avancer à nouveau la machine. Encore un sujet bateau, penserait-on : et pourtant, c'est avec beaucoup d'adresse que Boyd s'en est emparé. Son héros, Haldane IV, jeune mathématicien qui étudie à Berkeley, n'est pas de la race des démembreurs d'Empire ; c'est plutôt une victime qui, parce qu'il a eu de coupables relations sentimentales et sexuelles avec une jeune fille qui n'était pas de sa caste : Hélix, étudiante en lettres, se voit précipité dans un procès qui l'envoie en exil sur Enfer, la planète-prison, seul monde interstellaire ayant des relations avec la Terre : car la société, bloquée dans le temps, l'est aussi dans l'espace...
     Un amour mutuel qui est la cause d'une prise de conscience, cela non plus n'est pas nouveau. (Godard, dans Alphaville, en avait donné une mouture célèbre). Mais, chez John Boyd, la rencontre a aussi des justifications plus profondes, plus structurales : Haldane faisant l'amour avec Hélix, c'est d'abord !a conjonction du mathématicien et de la littéraire, donc la brisure du mur des castes. Mais, plus important encore, cette rencontre se produit parce que les deux jeunes gens ont en commun l'étude d'un personnage légendaire du passé : Fairweather 1er, un grand mathématicien du siècle précédent, qui découvrit la propulsion interstellaire et créa le pape électronique, avant de se faire excommunier parce que son fils tenta une révolution. Qui plus est, Fairweather était aussi un poète. Son existence concrétise donc l'effondrement du système des castes (il était mathématicien plus littéraire), donc l'évolution : il a engendré un révolutionnaire.
     La figure mythique de Fairweather (dont un jeu de mot — fair weather : beau temps — accentue la signification) est donc le signe symbolique sur lequel Haldane et Hélix fondent leur révolte. Il s'agit, certes, d'un signe qui étincelle dans le passé, mais il montre la route du futur. Et d'ailleurs, passé, présent, futur, toutes ces notions, par le détour de l'espace-temps, ne peuvent-elles être remises en question ? Bien sûr... et c'est par un bouleversement de la trame temporelle que s'achève le livre de John Boyd.
     Car, et c'est là encore un autre point d'intérêt, la société bloquée dont il est fait mention ici ne se situe pas dans notre futur : c'est bien d'un univers parallèle qu'il est question. L'auteur ne découvre ses batteries que peu à peu, et le déclic ne se produit (car aucune date n'avait été mentionnée précisément jusqu'alors) que lorsqu'on apprend que la création du pape électronique par Fairweather a eu lieu... en 1850 ! L'action, en réalité, se déroule pendant la seconde moitié du XXe siècle, un XXe siècle, s'entend, qui suit son cours parallèlement au nôtre mais qui, nous souffle Boyd, n'est pas si différent au fond de certaines de nos sociétés.
     La fin du livre qui, je l'ai déjà dit, remet tout en cause, est sans doute un peu vite amenée, encore qu'elle se résolve par une belle pirouette. Une fois sur Enfer, la planète-bagne, Haldane et Hélix découvrent vite qu'il ne s'agit nullement, en réalité, d'une prison, mais qu'au contraire tous les révoltés, tous les exilés, y ont fondé, sous la direction de Fairweather II, une société harmonieuse qui a fait siennes les découvertes prodigieuses du vieux savant : maîtrise du temps, secret de la longévité, etc. Haldane, volontaire pour la grande plongée, est alors réexpédié sur la Terre à l'époque du Christ, car de son passage sur Terre dataient les germes de la théocratie. Et Haldane, qui doit modifier le passé pour changer le présent, doit trahir le Messie. Son nom restera dans l'histoire modifiée comme le synonyme de toutes les trahisons : Judas Iscariote ! C'est déjà assez fort... Mais Haldane-Judas, son « mauvais coup » fait (auquel, d'ailleurs, on ne nous fait pas assister), continue de vivre sur la Terre, ayant été doté de la longévité absolue. Il traverse ainsi les siècles pour créer une autre légende et hériter un autre patronyme : le Juif Errant... Notre héros parvient donc jusqu'au XXe siècle, mais un XXe siècle « modifié » qui, cette fois, est le nôtre — et un court épilogue nous le fait retrouver, sur un campus, mêlé à des contestataires chevelus.
     Tout n'est donc pas parfait dans cette trame historique non plus, conclut John Boyd. On s'en serait douté, et c'est ce qu'il nous avait murmuré, par allusions, tout au long de son livre dont on se rend un peu mieux compte, maintenant, du nombre d'idées à la page qu'il charrie. Avoir réuni aussi structuralement le thème de la société oppressive et celui de l'univers parallèle était déjà une belle gageure. Y avoir ajouté le tour de passe-passe temporel et historique de la fin le hausse à un niveau grandiose.
     Aussi je ne serais pas loin de considérer Dernier vaisseau pour l'enfer comme une sorte de chef-d'œuvre, si... (car il y a un si) le livre n'était aussi platement écrit, et s'il ne souffrait d'un certain défaut de construction. L'auteur met en effet beaucoup trop longtemps (plus des trois-quarts du roman) à en arriver à la cassure que provoque la déportation d'Haldane et d'Hélix sur Enfer ; et une certaine monotonie règne dans toutes ces pages sociologiques, notamment pendant le très long procès central — qui, pourtant, est là pour bien nous préciser le climat psychologique et social des castes supérieures, avec les discours et plaidoiries du mathématicien, du prêtre, du sociologue, etc.
     D'autre part, la société bloquée souffre d'une grave lacune : on ne sait presque rien des « prolétaires », donc de la force de travail brute qui doit pourtant permettre à l'ensemble (comme c'est le cas partout) de vivre. Il y est fait allusion parfois, et toujours avec sympathie (« Comment les gens pourraient-ils se rassembler derrière des barricades, s'ils ne savaient même pas qu'on peut en élever ? » : p. 187), de même que le chant d'un Noir permet à Haldane de réviser ses conceptions au sujet du prolétariat (« Il avait sous-estime ces brutes. Leur chant, c'était leur manière à eux de raconter l'histoire » : p. 191). Mais ce n'est pas trop grave non plus : nous avons affaire à une histoire d' « intellectuels », et il est à tout prendre normal que les « récitants » soient peu informés de ce qui se passe dans les niveaux inférieurs.
     Quoi qu'il en soit, je ne privilégierai jamais le contenant sur le contenu, c'est-à-dire le style sur les idées. Si le « style » de John Boyd demande encore à être révisé et resserré, un roman comme Dernier vaisseau pour l'enter mérite amplement l'estampille Excellent.

     Il n'en va pas de même, malheureusement, de Lysistrata 80. Autant le livre précédent demandait une analyse détaillée, autant Sex and thé High Command (tel est son titre anglais) peut être rapidement envoyé ! L'intrigue de ce politique-fiction est on ne peut plus linéaire, et le titre français en donne déjà toute la substance.
     Dans les années 80, les femmes américaines, ayant décidé qu'elles en avaient assez de subir les désavantages de la domination masculine, décident tout simplement de se débarrasser d'eux. Une invention miraculeuse leur permet de passer aux actes sans compromettre la survie de l'espèce, ni même leur contentement sexuel : il s'agit du « Vita-Lerp », pilule-miracle qui provoque la parthénogenèse en même temps que, lors de son absorption par les voies adéquates, une excitation sensuelle laissant loin en arrière les effets du travail du meilleur coq de village... Familièrement appelé « V 2 », le Vita-Lerp conquiert allègrement tous les foyers des Etats-Unis et même, horreur, de l'URSS. Dès lors, et malgré les efforts d'une poignée d'officiels et de militaires qui déclenchent des opérations stratégiques toutes plus farfelues les unes que les autres (par exemple, trouver un candidat à la Présidence des Etats-Unis dont le « profil » électronique corresponde à celui des plus grands séducteurs du passé, afin de remettre les femmes dans le droit chemin), le glas de l'humanité masculine a sonné : à la fin de l'ouvrage, il ne reste plus qu'un homme (le narrateur) sur tout le territoire... Les autres ont été proprement occis pendant l'amour, les tendres épouses avant fait usage d'un « diaphragme muni d'une aiguille empoisonnée au curare. »
     Tel est donc l'objet sur lequel je dois donner mon avis (le livre, et non le diaphragme). Je dois dire que je me trouve assez partagé. Je suis passé d'un amusement de qualité, au cours de la lecture, à une indifférence bornée, quelques jours après. Et c'est un fait que si Lysistrata 80 se lit d'une traite dès lors qu'on l'a ouvert, il ne laisse pas beaucoup de trace dans l'esprit une fois qu'on l'a refermé. L'impression est donc plutôt mitigée. Une des lacunes dont souffre le livre est naturellement la minceur du sujet. L'autre tient au fait que ce même sujet est ce qu'on peut appeler une hypothèse d'école : c'est un livre fait en Amérique, sur l'Amérique, et pour des lecteurs américains. Ce qui explique que ce qui se passe sur le reste du monde soit si flou, si éludé, et cette ellipse nuit beaucoup à la cohérence de l'ensemble.
     Cependant, Lysistrata 80 est un livre fort drôle. John Boyd use constamment d'un langage très vert et d'expressions bien lestes, qui personnellement m'ont ravi. En fait, c'est un ouvrage qui a toutes les qualités requises pour choquer le « bon goût ». Sous ma plume, je précise que c'est un compliment de taille qui me porterait à l'indulgence, et même à lui donner un coup de pouce la portant légèrement au-dessus de la ligne de la moyenne (deux étoiles et demie, s'il vous plaît...).
     Dans ses meilleures pages, l'ouvrage de Boyd fait même penser à Docteur Folamour (je parle évidemment du film de Kubrick, et non du roman fort médiocre de Peter George qui l'a inspiré). Les politiciens et les militaires qui gravitent autour du Pentagone et de la Maison Blanche sont égratignés d'une belle main.
     Exemples :
     « Confidentiellement, nous sommes au point mort dans nos rapports avec les Russes : nous sommes plus forts qu'eux, mais comme ils sont presque aussi forts que nous, ce serait une folie d'exploiter notre avantage ». (un amiral).
     « Dans la marine, nous jugeons un homme selon ses mérites — même un homme de couleur (un capitaine).
     Ce ne sont peut-être que de petits détails, mais ils me réjouissent au plus haut point. Dernière curiosité : le couple-vedette du roman : le capitaine de vaisseau Benjamin Franklin Hansen et sa femme Helga, m'a fait irrésistiblement penser à Poul et Karen Anderson. Les lecteurs connaissant ces deux personnages comprendront ce que je veux dire...
     En bref, un livre de haut niveau, un autre au moins curieux : il faudra désormais compter John Boyd parmi les auteurs à suivre.


Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/7/1971 dans Fiction 211
Mise en ligne le : 15/1/2002


 

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