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Récits en peau de hérisson

Svetoslav MINKOV



FRANCAIS REUNIS
Dépôt légal : 1966
Première édition

ISBN : néant


Critiques

     Minkov est l’un des grands écrivains bulgares contemporains, représentant son pays à des congrès du Pen-Club, voyageant et résidant en Europe, en Amérique, au Japon, esprit cosmopolite qui, dans ses nouvelles réalistes, fera fi de tout provincialisme, de toute couleur locale, et nous brossera, en quelques traits, des scènes qui pourraient se passer n’importe où dans le monde, partout où des hommes peinent et s’affrontent.

     Mais pourquoi avoir intitulé roman ce recueil qui est une anthologie, à travers trente-cinq années, de contes et de nouvelles ? Pourquoi également (à moins que ce ne soit pour des raisons d’édition) n’offrir qu’une traduction tronquée de The lady with the X-ray eyes (présenté dans un En bref du n°151) ? Des trente contes initiaux, il n’en reste que dix-neuf. Mais l’amputation s’est faite sans préjugés : contes réalistes, de S.F. ou fantastiques sont également restés sur le carreau. Et c’est dommage, car l’échantillonnage initial était des plus réussi.

     Comme auteur, Minkov ne s’apparente en France qu’à Marcel Aymé. Quel que soit le thème choisi, c’est, chez tous les deux, avec une logique goguenarde que le conteur avance, détaillant, presque sans y attacher d’importance, les conséquences les plus absurdes de la donnée initiale. N’était le style de Marcel Aymé, on douterait de l’identité de l’auteur, à la lecture des sujets suivants :

     Un mannequin de paille, vêtu d’une vieille défroque militaire, sert depuis des années aux exercices à la baïonnette des conscrits ; qu’un farceur lui couse sur le bras des galons d’adjudant, et le voilà qui prend vie et réclame un traitement plus digne de son grade. Un fantôme ne peut convaincre un mathématicien de son existence réelle et devra se jeter à l’eau de désespoir. Un vieillard, s’étant fait greffer ou rembourser par Voronoff, se verra père d’un mignon chimpanzé. Héraclite Galilée invente les pilules de clair de lune, qui vous rendent poètes pour deux heures ; un trust se forme, la production s’intensifie, tant et si bien qu’usée, la lune disparaît.

     Il y avait même un conte non traduit, A story packed with vitamines, qui reprend exactement le thème de La peintura efficace. Et sans qu’il y ait inspiration, le conte ayant été écrit dix ans avant.

     Cette verve calme, semblant ignorer ses exagérations et vous contant tout uniment, tout simplement des fantaisies qui s’amplifient jusqu’à l’énorme, se retrouve dans les contes purement satiriques, narrés avec un flegme parfait. Une histoire philanthropique présente un condamné à mort, dont jamais personne ne s’est soucié, mais avant de le griller sur la chaise on l’opérera en hâte pour le sauver de l’appendicite, et on le gavera d’un plantureux repas. Satirique, ai-je dit ? Non, réaliste et quasi photographique, et d’une vérité universelle. Et, à tout prendre, le récit imaginaire est moins répugnant que la réalité, où l’on put voir un condamné, s’étant empoisonné, ranimé, rendu à la vie par lavage d’estomac et piqûres, avant de se voir exécuté sur une chaise.

     Les morts rouges, écrit au temps du maccarthysme, nous montre un paisible citoyen yankee possesseur d’un cimetière privé, le plus beau, le plus sélect qui se puisse voir – mais où s’abritent des morts qui jadis serrèrent la main à la belle-sœur du chauffeur d’un homme dont le petit cousin était communiste. Bref le champ de repos est un repaire de conspirateurs, et voilà notre homme pris dans l’engrenage qui va le broyer. Le conte est bon, mais moins que cet autre, non gratuit, dont le héros est un soldat noir revenu de Corée qui, dans une ville du sud, veut passer la ligne. À la guerre, il était l’égal des blancs ; il entend l’être encore. Bien sûr, il sera tué par les hommes du Klan. Mais l’auteur s’est gardé d’élever la voix ; il s’est borné à nous montrer les avertissements et les conseils qu’il reçoit, les visites que lui rendent les chefs de la communauté noire qui le comprennent, mais veulent lui faire admettre qu’il ne faut point vouloir trop brûler les étapes. Et ce calme, presque ce constat judiciaire, porte – et combien plus que les œuvres de propagandes écrites à grand renfort d’épithètes indignées.

     Mais qui est donc visé dans le dernier conte, celui du Nain Tintérin ? Ce petit bonhomme venu d’Orient joue si bien de la flûte de bambou qu’il devient le favori du roi Carotte V, qui le nourrit, l’élève, lui apprend tout. Et un jour Tintérin grandit, devient un géant, chasse son bienfaiteur et contraint le peuple à l’écouter jouer de la flûte. Et « tous les jours à midi, les Carottiens l’applaudissent en pensant à autre chose. Mais ce à quoi ils pensent est leur propre affaire ».

Jacques VAN HERP
Première parution : 1/9/1967 dans Fiction 166
Mise en ligne le : 5/11/2022

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