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Un monde en morceaux

Barry N. MALZBERG

Titre original : Herowit's world, 1973
Traduction de Alain DORÉMIEUX & Daphné HALIN
Illustration de Jean-Chrétien FAVREAU

OPTA (Paris, France), coll. Nébula n° 7
Dépôt légal : décembre 1975, Achevé d'imprimer : 31 décembre 1975
Première édition
Roman, 256 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : 2-7201-0040-4
Format : 13,5 x 19,0 cm
Genre : Science-Fiction



Quatrième de couverture
     Il s'appelle Jonathan Herovit. Il est auteur de science-fiction. Un auteur prolifique et populaire, spécialiste de l'aventure interplanétaire en série. Il signe du pseudonyme de Kirk Poland des romans consacrés au valeureux Mack Miller, commandant de la Patrouille Spatiale de Surveillance.
 
     Tout allait bien pour lui. Jusqu'au jour où tout se déglingue. Herovit ne tient plus la forme. Son alcoolisme commence à le perdre. Sa femme le méprise. L'inspiration lui fait défaut. Tout lui fond entre les mains.
 
     Mais Herovit est à lui tout seul une trinité : il est aussi Kirk Poland, son double littéraire, et Mack Miller, le héros à travers lequel il se projette. Et Poland et Miller sont là pour intervenir dans la vie d'Herovit et reprendre la situation en main – pour tenter de recoller ce monde ne morceaux au milieu duquel il part à la dérive.
 
     BARRY N. MALZBERG écrit depuis près de dix ans. Une quinzaine de romans (certains sous le pseudonyme de K.M. O'Donnell), quatre fois plus de nouvelles et des parutions dans des dizaines d'anthologies l'ont placé au tout premier rang des jeunes auteurs américains.
     Son style féroce et démolisseur s'exerce contre tous les poncifs, que ce soit ceux de la science-fiction ou ceux de l'érotisme. Un autre roman de lui paraîtra prochainement dans la présente collection.
Critiques
 
     Ce monde en morceaux, c'est celui de Jonathan Herovit (en anglais : Herovit's world), stéréotype de la cible favorite des écrivains de S.F. : l'écrivain de SF qui, depuis Kilgore Trout, a une belle postérité. Ce portrait-d'un-minable en butte à sa quotidienneté banale (ennuis conjugaux) et spécifique (talent en chute libre, bisbilles avec l'agent littéraire, hargne des fans) est traité par Malzberg avec des accents tellement convaincants (dans le sarcasme drolatique, mais aussi dans le petit déchirement de la lucidité vraie) qu'il en a un parfum autobiographique et que le signataire de cette notice s'y est en maints endroits reconnu. Dommage qu'en seconde partie le récit se disperse avec le phagocytage d'Herovit par son pseudonyme, puis du pseudonyme par son héros littéraire. Cette dimension fantastique (qui a bien sûr des connotations psychanalytiques) semble surajoutée, et reste inaboutie. Malzberg écrit beaucoup, il écrit vite sans doute, il écrit n'importe quoi, ce qui l'amène souvent à ne pas bien savoir recoller les morceaux de ses mondes.

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire) (site web)
Première parution : 1/5/1976 dans Fiction 269
Mise en ligne le : 1/1/2014


     En 1976, paraîtront plusieurs romans de Barry N. Malzberg (et de son double K.M. O’Donnel) qui ne manqueront pas, j’imagine, d’attirer l’attention des lecteurs attentifs : ceux-ci feront l’apprentissage, plutôt que la connaissance d’un talent encore inconnu de ce côté de l’Atlantique – sinon par deux romans parus trop tôt et dont un, Crève l’écran !, vient d’être réédité – et qui ne peut laisser indifférent. La question à formuler est celle-ci, qui à mon sens résume tout : « qui a peur de Barry Malzberg ? » et la réponse gît bien sûr en nous-même, dans cet espace voué à l’appréciation des œuvres littéraires qui ont autre chose à dire que de simples histoires. Il me semble assez significatif (et symptomatique) de voir Malzberg apparaître dans des collections dites de science-fiction. Celles-ci en viennent de nos jours à jouer le rôle qui fut jadis celui du Monde Entier, de Feux Croisés et du Chemin de la vie, chez de prestigieux éditeurs plus attachés à présent à la quête des best-sellers qu’à la promotion d’œuvres fortes et actuelles. Mais qu’importe – j’ai même envie de dire « tant mieux ! » – puisque les lecteurs des séries de S.F. ont l’âge qui sied aux découvertes et possèdent un pouvoir réceptif très grand.

     Un monde en morceaux n’est sans doute pas, sur le plan du style, le roman le plus achevé de Malzberg, ni, au niveau anecdotique, le plus fourmillant (je songe à Underlay et Overlay), mais ce n’en est pas moins l’une de ses œuvres les plus métaphoriques. L’étrange aventure fantasmatique du romancier Herovit, spécialisé dans la fabrication de récits de S.F. populaire sous le pseudonyme de Kirk Poland (vous savez, les Aventures de Mack Miller !) fait surgir avec une simplicité du ton qui déconcerte à première vue un problème fondamental, celui de l’écrivain pris au piège de son double. Gaétan Picon, jadis avait parlé de cela dans un livre admirable que personne n’a lu, L’œil Double. Cette fois, Malzberg s’adresse à tous, et c’est peut-être mieux : l’univers de l’écrivain, du feuilletoniste sans cesse hanté par les (d’ordinaire) inavouables interactions entre l’activité textuelle et l’activité sexuelle (les deux choses sont inséparables, alors pourquoi vouloir toujours le cacher ?), cet univers est un univers déchiré, une sorte de formidable bordel où la mégalomanie se double d’une dérision permanente. Un monde de désespoir dont Malzberg nous montre qu’il ne permet même pas à l’Auteur de porter plus longtemps le masque de la décence – celle-ci s’est envolée, comme la fleur, au premier contrat !

     Jonathan Herovit est mal dans sa peau d’écrivain de science-fiction : la dérision du petit monde de la S.F., avec ses aficionados, ses conventions, ses intrigues minables le plonge dans une dérision de lui-même. Et le vertige insensiblement le gagne. Sa femme le méprise ; il croit rêver l’interminable déroulement de sa vie ratée. « Un vieux fantasme que celui-ci : depuis l’âge de douze ans, Herovit est persuadé que sa vie est une pièce de théâtre. Une pièce qui a remporté le prix Pulitzer et qui est jouée devant les habitants d’Uranus ou de n’importe quelle autre planète, lesquels constituent un public très attentif – un public immortel, cela va de soi, pas comme moi. » Sa mauvaise conscience s’accroît au contact de son ami et confrère Mitchell Wilk, dont la démarche plus intellectuelle (ou supposée telle) l’enfonce encore davantage dans son marasme moral – là viennent se superposer, au cours d’une scène étonnante, les deux vertiges de l’infortuné Herovit persuadé de la suprématie sexuelle (textuelle) de Wilk. L’obsession gagne du terrain. Son épouse décide de le quitter. Son inspiration le fuit. Rien ne va plus. C’est alors que Kirk Poland fait son apparition, comme la vierge à Lourdes…

     Le pseudonyme. « Kirk est l’homme célèbre, évidemment. » Ombre de lui-même, Herovit se laisse dépouiller de sa personnalité, envahi par cette façade de l’écrivain – auteur de space-opera « que les gens lisent dans le bus, dans les salles d’attente » – qui va continuer à jouer pour lui la comédie de l’existence. Dans la rue, Kirk Poland aborde une prostituée, couche avec elle. Est-ce une renaissance ? Le désenchantement le gagne lui-aussi. Autour de lui, les mêmes ombres s’agitent qui déjà faisaient délirer Jonathan. Janice – l’épouse de l’écrivain – fuit pour vivre en communauté. L’un des garçons venus l’aider à déménager a ces mots : « Tout cela purement métaphysique. Cela ne se situe pas au niveau de la réalité. » Mais déjà la preuve n’est plus à faire. Et ce qui devait arriver arrive – dans l’ordre de la dérision et du déshonneur de l’écrivain : Mack Miller, le Patrouilleur de l’espace, le héros favori de millions de lecteurs, entre en scène…

     Je crois qu’il ne faut jamais perdre de vue, même au comble d’un drame qui n’a rien de fictif, le point de vue toujours distancié de l’auteur ; Malzberg s’analyse, c’est indéniable, se remet lui-même en question, se défait comme un puzzle, pour ensuite pouvoir se confronter sans ménagements, sans concessions, avec tout ce passé littéraire humaniste dont il a fait sa bête noire, l’ogre de ses nuits… Il y a un humour plus que féroce dans cette peinture toute en désespérance de l’écrivain en crise, que dis-je, en décomposition, tel que Malzberg nous le montre. Le délire est moins celui du verbe que de la construction de ce récit en apparence classique, mais qui se met lentement à dériver, comme Jonathan Herovit, d’une situation sécurisante (ou qui socialement devrait l’être) à la mise en scène des fantasmes secrets de l’écrivain.

     Un monde en morceaux (le titre français a été très bien choisi) succède à ce fragile morceau du monde où le créateur se croit privilégié, pour des raisons qui ne doivent qu’à son inconscience, qu’à cette part de lui-même qui se refuse à voir la réalité en face (mais cela lui est impossible !) et qui n’est que l’îlot sur lequel sa folie l’a isolé, loin des êtres qui le fascinent vraiment, loin de la réalité tangible de ses fantasmes d’homme. Le déchirement d’Herovit n’est pas le privilège d’Herovit, et encore moins celui de Malzberg. Ce thème puissant, leitmotiv des romans les mieux réussis de cet auteur, résonne avec de plus en plus d’insistance sous le ciel de notre fin de siècle : la littérature se remet totalement en question, mais cette fois, il ne s’agit plus de s’en tenir aux chapelles d’esthètes, aux amateurs de l’art pour l’art, il s’agit de crier bien fort, de la façon la plus évidente (la métaphore de Malzberg est un exemple encourageant) l’incompatibilité d’une certaine forme de création dans le système de vie actuel. Vaste problème, envisageable sous de multiples angles, de mille et une façons par ceux qui sont concernés par lui : les vrais écrivains. Aurez-vous peur de Barry Malzberg ?

François RIVIÈRE
Première parution : 1/4/1976 dans Fiction 268
Mise en ligne le : 13/8/2022

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