Site clair (Changer
 
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Le cauchemar de Lovecraft

Traduction de Bruno Para, Eric Massera et Claire Belmas.
Les citations du Cauchemar d'Innsmouth sont reprises du recueil La Couleur tombée du ciel, traduit de l'américain par Jacques Papy (éditions Denoël, collection Présence du Futur).

Valerio EVANGELISTI

nooSFere, mars 2000
 ITALIE 
Traductions disponibles

Page 2 sur 3. Revenir page 1          En fait, les dialogues sont inexistants par manque d'interlocuteurs. Il semble incroyable que Lovecraft compose ses récits les plus connus à l'époque même où, à ma connaissance, un Dashiell Hammett écrivait La Moisson rouge et  La Clé de verre. Chez Hammet les descriptions sont réduites au strict minimum, et les dialogues pétillants menés avec un rare brio. On dirait que Lovecraft et lui vivent dans deux Amériques différentes. Et l'impression est confirmée par les traits caractéristiques de leurs personnages littéraires. Les lignes où le narrateur du Cauchemar d'Innsmouth se présente à nous peignent le portrait au pastel d'un jeune homme bien comme il faut, de bonne famille et de bonne éducation, que nous nous figurons habillé d'une veste de sport à carreaux et d'un noeud papillon. « Je fêtais ma majorité en parcourant la Nouvelle Angleterre à des fins touristiques, archéologiques et généalogiques  ». « Le bibliothécaire me donna une lettre d'introduction pour la conservatrice, une certaine Mlle Anna Tilton, qui habitait tout près. Après une courte explication, cette vénérable personne eut la bonté de me faire entrer dans le bâtiment fermé ». « Tandis que la conservatrice me raccompagnait jusqu'à la porte... »

          Séparées de leur contexte, ces phrases peuvent paraître comiques, mais au contraire, on ne rit pas du tout en les lisant, parce qu'en jetant dans l'inconnu des jeunes gens de bonne famille (probables répliques de lui-même), Lovecraft livre à sa froide morsure les êtres les plus fragiles et sans défense. Imaginez Continental Op et Sam Spade aux prises avec une antique divinité remontée de la nuit des temps. Dans ce cas, oui, le résultat aurait été comique. En revanche un dandy involontairement drôle constitue la proie idéale des ténèbres. Et de ce qui s'y cache.

          Mais revenons à Innsmouth. Avec le conducteur du bus, le narrateur a une idée anticipée de ce qu'il trouvera dans la ville. Et même, mieux qu'une idée, une ébauche. « Il devait avoir trente-cinq ans environ, mais les plis bizarres qui creusaient les deux côtés de son cou le faisaient paraître plus âgé quand on ne regardait pas son visage morne et sans expression. Il avait une tête étroite, des yeux bleus saillants qui semblaient ne jamais cligner, un nez plat, un front et un menton fuyants, et des oreilles curieusement atrophiées ». Si l'on ajoute que l'individu a des paumes et des pieds énormes, et qu'il dégage une horrible odeur de poisson, il est facile au lecteur de subodorer ce qui l'attend.

          Mais il ne peut que le subodorer. Car si la rencontre avec le chauffeur se fait en pleine lumière, et si la description (bien plus développée que le fragment que j'en ai rapporté) est presque trop détaillée, le choc de la confrontation aux créatures qui peuplent Innsmouth aura lieu de nuit, dans la pénombre. Nous ne découvrirons donc pas l'entière apparence des monstres (ou tout au moins de leurs premiers spécimens) mais seulement quelques détails que nous compléterons nous-mêmes d'après l'ébauche que nous avons pu observer, avec la certitude que ce qui se cache dans l'ombre est cent fois pire.

          Voilà donc le narrateur qui pénètre dans la ville — un agglomérat d'édifices délabrés dont l'intérieur est condamné, fermé aux visiteurs, et peuplé d'individus ambigus qui portent les signes d'on ne sait quelle innommable maladie —, et par les battants entrouverts d'un ancien temple maçonnique consacré à l'Ordre Esotérique de Dagon, il voit une figure qui le bouleverse. C'est une créature bossue qui passe la porte en traînant le pas, enveloppée dans de curieux atours et coiffée d'une tiare. Il s'agit clairement d'une seconde ébauche, une ébauche du pire cette fois.

          Cependant, c'est un flash, une vision qui s'évanouit aussitôt. Si nous sommes portés à croire que Lovecraft, défiant la chronologie, adoptera ici un langage cinématographique qui mesure les images, nous nous trompons lourdement. Il consacre une page entière à cette apparition fugace, en brodant sur toutes les nuances de l'horreur avec la débauche d'adjectifs dont il est coutumier. Mais sur cette page, seules deux lignes sont consacrées à la vision proprement dite. Tout le reste pourrait sembler superflu. Au contraire, surprise, ça marche, et comment !

          Nous découvrons donc une nouvelle particularité de Lovecraft. Quand il révèle une de ses abominations — d'abord dans sa globalité, puis avec une croissante économie de détails, tout au moins jusqu'au dénouement — il ralentit volontairement le rythme narratif. Parce que, sur la page écrite, c'est le moyen le plus efficace d'accroître la tension. Alors la pléthore d'adjectifs scandés avec insistance — « une vision rapide; d'une intensité fulgurante, m'emplit d'une horreur inexplicable », « une image de cauchemar d'autant plus affolante que l'analyse n'y pouvait déceler la moindre qualité cauchemardesque » — trouve sa pleine justification. Lovecraft est baroque quand il faut ralentir le rythme. Il cesse de l'être quand ce n'est plus nécessaire. Sublime artisanat, qui développe à l'excès les indices et restreint la place accordée aux preuves. Pour qui sait se mettre à l'unisson, la conclusion s'impose : fichtre, ce Lovecraft écrit comme un dieu !

          Retournons à Innsmouth (mais ce pourrait tout aussi bien être Dunwich ou Arkham : tous les scénarios lovecraftiens se prêtent à ces considérations). Ce qui est arrivé dans cette ville est raconté au protagoniste par un vieil ivrogne, sous la forme du monologue habituelle à Lovecraft. Nous apprenons ainsi qu'un armateur local, qui rappelle beaucoup l'oncle Cassave du Malpertuis de Jean Ray, a eu des années auparavant l'idée de gagner de l'argent en imitant certains indigènes rencontrés lors de ses voyages : ces derniers rendaient les mers plus poissonneuses en sacrifiant des vierges et des bijoux à des monstres marins mi-crapauds, mi-poissons (ici, il y a un peu de King Kong). Il a donc attiré ces créatures à Innsmouth, et convaincu les habitants de les invoquer comme des dieux. Mais les monstres divins ne se sont pas contentés des sacrifices et des prières. Ils ont également voulu s'accoupler avec les humains pour engendrer une nouvelle race. En quelques générations, la cité s'est peuplée d'êtres hybrides, humains dans leur jeunesse, de plus en plus poissons-crapauds au fil des années. Quand leur vue devient insupportable, on les enferme dans des masures aux fenêtres barricadées, jusqu'à ce que la transformation soit assez avancée pour leur permettre de rejoindre les leurs dans la mer, où ils vivront leur immortalité dans une fabuleuse cité des abysses.

          Une parenthèse. Pour qui a lu tout Lovecraft ou presque, y compris le pire, cette histoire en rappelle une autre, intitulée La Rue, écrite en 1920. Elle a pour cadre une charmante petite ville américaine, tranquille et policée. Mais ici aussi, voilà que de nouvelles races apparaissent pour déranger le tableau. « De nouveaux visages firent leur apparition dans la Rue: des figures sinistres, basanées, aux traits bizarres, au regard fuyant, dont les possesseurs parlaient une langue inconnue et inscrivaient des signes sibyllins sur les façades des maisons délabrées. Des charrettes à bras encombraient le bord des trottoirs, et une odeur nauséabonde, indéfinissable, régnait partout. L'ancien esprit s'était assoupi. » 

          Il ne s'agit pas ici des poissons-crapauds d'Innsmouth, mais des immigrés (anarchistes de surcroît !) et l'esprit qui s'est assoupi est celui de l'Amérique. Pourtant le résultat est le même : la décadence, puis la destruction de la zone habitée. Le soupçon nous vient alors que les horribles abominations de Lovecraft pourraient être beaucoup moins « cosmiques » qu'il ne le prétendait, et seraient au contraire liées à des peurs bien plus concrètes (et tant soit peu ignobles). D'autant que, dans Horreur à Red Hook, déjà cité, il y a une véritable symbiose entre les cultes innommables et les races bâtardes venues souiller l'Amérique (en l'occurrence, des Italiens « à la peau bistrée » et autre racaille du même acabit).

          Mais Lovecraft ne se prête pas à de semblables simplifications (même si le soupçon laisse une trace). A preuve, la suite de l'aventure à Innsmouth. Le vieil ivrogne nous a pratiquement tout expliqué. Cependant il émaillait quelquefois son récit de noms imprononçables et d'exclamations démentielles, comme par exemple : « Iä! Iä! Cthulhu fhtagn ! ». Le lovecraftien averti sait très bien que c'est déjà un élément « cosmique ». En fait, il s'agit d'une allusion à cette kyrielle de divinités extravagantes — Azathoth, qui semble les commander toutes, mais aussi Nyarlathotep, Shub Niggurath, Dagon, Cthulhu, Tsathoggua, Yog-Sothoth et d'autres tout aussi délirantes — dont Lovecraft peuple les coins les plus reculés de l'univers, le fond des mers, les fissures des caves, le sommet des clochers maudits, pour nous rappeler que sous l'écorce fragile de notre existence quotidienne s'ouvrent les gouffres glacés du chaos. Et là, objectivement, nous sommes loin d'une aventure à la King-Kong un peu plus colorée.

          Mais le meilleur reste à venir. Nous ne sommes qu'aux deux tiers de l'histoire et le mystère a été dévoilé. La conclusion devrait être imminente. Il n'en est rien. A notre grande surprise, Lovecraft nous cloue sur place avec des pages et des pages d'action pure et de pur suspense. Le protagoniste cherche à quitter Innsmouth en bus, mais le chauffeur feint une avarie. Le jeune snob est contraint de se réfugier à l'auberge, pendant que sur la place une bande de garnements au regard torve se rassemble silencieusement, comme dans une scène de La Soif du Mal d'Orson Welles. On lui donne une chambre sans verrou. Il en improvise un de fortune. Du couloir lui parviennent des murmures rauques et des bruits de pas traînants. Les lumières s'éteignent. Une main tente d'ouvrir la serrure. La chambre communique par deux portes avec les pièces adjacentes. On essaye aussi de les ouvrir. C'est la panique. Le jeune homme court à la fenêtre, mais les maisons voisines sont trop éloignées. Pour gagner un toit, il doit se déplacer vers d'autres chambres qui se trouvent plus loin. Il faut faire vite ! Par les portes communicantes, il passe d'une pièces à l'autre, essayant de barricader les issues qui se trouvent derrière lui et celles qui donnent sur le couloir. Trop tard. Les portes cèdent sous des coups puissants, dans le couloir une bande excitée traîne les pieds en sautillant...

          Je m'arrête là. Le labyrinthe des pièces est décrit avec un art digne d'un Marivaux qui se serait converti à la tragédie: la radicale monstruosité des poursuivants est de celles qui restent gravées dans la mémoire. Quand après bien des tribulations le fugitif rejoint la mer, ultime symbole de liberté, la plus horrible des surprises l'y attend : « ... l'étendue des flots entre le récif et le rivage était loin d'être déserte. Elle fourmillait d'une horde grouillante de formes indistinctes nageant vers la ville; malgré la distance, j'avais discerné que les têtes sautillantes et les bras qui fouettaient l'eau présentaient des déformations si monstrueuses que je ne saurais les décrire. »

Aller page 3
Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Biographies, catégorie Bios
retour en haut de page

Dans la nooSFere : 71652 livres, 82499 photos de couvertures, 66913 quatrièmes.
8476 critiques, 38481 intervenant·e·s, 1491 photographies, 3725 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous contacter.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2021. Tous droits réservés.