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Révolte sur la Lune, La révolution libertarienne selon Robert Heinlein

Francis VALÉRY

Cyberdreams n°10, avril 1997


I — Luna : un nouveau monde

     An 2075. L'Autorité de la Terre a fait de la Lune une colonie pénitentiaire. Condamnés de droit commun et opposants politiques de tous bords sont déportés en masse.
     Les conditions de vie sur la Lune induisent des modifications physiologiques irréversibles : au bout de quelques mois de séjour, les Loonies 1 deviennent incapables de se réadapter à la gravité terrestre. La relégation est donc définitive, tant pour ceux qui ont terminé leur temps que pour leurs descendants, nés pourtant libres.
     Peuplée de marginaux et de colons plus ou moins volontaires, la Lune est devenue une nouvelle Australie. Forte de trois millions d'habitants, la nouvelle société s'est développée dans les profondeurs du « Roc » comme l'ont baptisé ses habitants. De gigantesques terriers ont été creusés : Luna City, Novy Leningrad, Hong-Kong sur Luna...
     Une forte majorité des déportés étant de sexe masculin, la répartition sexuelle de la population lunaire est déséquilibrée. Pour éviter une instabilité dommageable au développement harmonieux de la nouvelle société, les mariages polyandres ont été instaurés et diverses formules d'union ont cours, de la classique triade (deux hommes et une femme) au complexe mariage familial s'étirant sur plusieurs générations.
     L'activité principale est l'agriculture. Des bassins hydroponiques s'étendent le long d'immenses tunnels, alimentés par l'eau extraite du sous-sol — notons que le sous-sol lunaire est décrit par Heinlein comme renfermant d'énormes quantités de glace, cette théorie est très proche de nos actuelles conceptions du sous-sol de Mars. Quant à l'énergie, elle est fournie par des projecteurs reliés à des batteries de panneaux solaires installés en surface.
     La plus grande partie du grain obtenu sur la Lune est expédiée sur la Terre. C'est là l'unique obligation des Loonies : fournir à la planète mère 2 de la nourriture en quantité et avec régularité ; en contrepartie, l'Autorité 3 n'intervient pratiquement pas dans les affaires intérieures de la colonie.
     Les cargaisons de grain sont embarquées dans des containers métalliques « expulsés » par des rampes de lancement constituées de rails électromagnétiques. La vitesse de libération étant facilement atteinte, les containers se dirigent vers la Terre par simple attraction gravitique ; ils sont alors freinés lors de l'entrée dans l'atmosphère avant d'amerrir « en douceur ».
     Les diverses solutions techniques proposées et décrites par Heinlein sont parfaitement recevables du point de vue scientifique. Bien qu'elles ne fussent pas à l'ordre du jour dans les années 60, elles possèdent aujourd'hui une certaine actualité à la fois spatiale et terrestre — certaines de ces conceptions sont intégrées dans le projet de Strategic Defense Initiative, tandis que le déplacement par électromagnétisme a déjà été expérimenté dans divers projets de trains à haute vitesse. À ce titre, Révolte sur la Lune renferme un ensemble de propositions crédibles quant au fonctionnement d'une future colonie sur la Lune, et offre un assez grand nombre de solutions techniques valables.

II — Pour un nouvel ordre : la révolution

     Le marché imposé aux colons est en réalité un marché de dupe. Le fragile cycle écologique de la Lune est brisé du fait que rien n'y est importé en échange des cargaisons de grain — donc de l'eau contenue dans les matières végétales exportées. À ce compte, les réserves d'eau fossile de la Lune seront un jour ou l'autre épuisées.
     Cette situation n'échappe pas à Mike, le colossal ordinateur installé par l'Autorité pour assurer la gestion de la colonie. Mike s'est peu à peu éveillé à la conscience et s'est pris d'amitié pour Mannie, alias Manuel Garcia O'Kelly, un travailleur indépendant chargé de l'entretien de l'ordinateur. Mike convainc Mannie de la nécessité pour les Loonies de prendre en main leur destinée : la Lune doit obtenir de la Terre un statut d'état souverain et doit renégocier ses relations économiques avec la planète-mère. Pour réussir ce tour de force, il n'y a qu'une seule solution : déclencher la révolution !
     Sous la direction éclairée de Mike, une première cellule révolutionnaire se constitue, formée de trois personnes : Mannie, Wyoming Knott, une blonde ravageuse elle-même membre d'un groupuscule activiste, et le Professer Bernardo de la Paz, véritable encyclopédie vivante de la théorie révolutionnaire !
     En six cents pages touffues 4, Heinlein, via le personnage du Professeur, se livre à de multiples considérations économiques et politiques, ébauche des théories, argumente et contre-argumente... le tout servi, fort heureusement, au milieu d'un cocktail de péripéties et de rebondissements.
     Bien entendu, la révolution finira par triompher !

III — Heinlein et le roman à « processus »

     À aucun moment, Robert Heinlein ne cherche à camoufler ses motivations et ses préférences en tant qu'auteur.
     Contrairement à ce que le rapide résumé donné ci-dessus pourrait laisser penser, le véritable héros de Révolte sur la Lune n'est pas Mannie, le révolutionnaire en herbe et narrateur du livre. Ni même Mike l'ordinateur, alias Mycroft Holmes, alias Adam Selene — qui tient pourtant un rôle clé. Pas plus que le Professeur de la Paz — par la bouche duquel Heinlein paraît s'exprimer... Mais bien évidemment la société lunaire dans son ensemble.
     Heinlein n'insiste pas sur l'évolution psychologique des personnages. Il ne s'intéresse que de façon très anecdotique aux rapports entre Mannie et Wyoming — par contre, il semble attacher davantage d'importance à l'étrange relation entre Mike et Mannie...
     Révolte sur la Lune n'est pas un roman au sens traditionnel du terme — avec des personnages qui interagissent dans un cadre donné — mais plutôt une sorte de cours théorique présenté sous forme romancée. Révolte sur la Lune est avant tout une étude minutieuse d'une série de processus évolutifs que l'on peut regrouper en deux catégories :
     — la toile de fond du roman dépeint l'adaptation d'une société coloniale à un environnement nouveau par la description de choix écologiques, technologiques, sociaux, politiques, voire moraux.
     — le premier plan de l'œuvre est le compte-rendu minutieux d'une révolution : du moment même de la conception de son projet à celui de son achèvement.
     À ce titre, il serait difficile de trouver roman plus Heinleinien que celui-ci !

IV — Du mariage Familial

     Arrivé sur Terre pour tenter de négocier un nouveau statut pour la colonie lunaire, Mannie est harcelé et piégé par la presse : certaines de ses déclarations tombent en effet sous le coup des lois en vigueur sur Terre. La notion de mariage familial est ainsi considérée comme répréhensible :
     Je lui ai donc parlé de la polyandrie, des clans, des groupes, des dynasties, et même de systèmes plus rares mais qui sont considérés comme vulgaires par les familles traditionnelles comme la mienne... (...) La femme me dit alors : « Vous m'avez troublée, quelle est donc la différence entre une dynastie et un clan ?
      C'est tout à fait différent. Prenons mon propre cas. J'ai l'honneur d'être membre d'un des plus anciens ménages familiaux de Luna, un des meilleurs aussi à mon avis, mais je suis sans doute partial. Vous m'avez posé une question sur le divorce. Notre famille n'en a jamais connu et je parierais n'importe quoi qu'elle n'en connaîtra jamais. Un ménage familial trouve plus de stabilité d'année en année, acquiert de l'expérience dans les relations communes, si bien qu'il serait inconcevable qu'un de ses membres, n'importe lequel, pense seulement le quitter. Il faudrait en outre le consentement unanime de toutes les femmes pour divorcer avec un mari... ce qui est impossible. La femme-aînée ne pourrait permettre que cela aille aussi loin. »
     Et j'ai continué en décrivant les avantages d'un tel ménage : la sécurité financière, l'excellente vie de famille qu'il procure aux enfants, le fait que la mort d'une épouse, si tragique qu'elle puisse être, ne peut jamais être une tragédie comme elle l'est souvent dans un ménage temporaire, surtout pour les enfants, car, en effet, il est impossible que les enfants soient orphelins. Je pense que je me suis montré trop enthousiaste, mais ma famille est ce qu'il y a de plus important dans ma vie. Sans leur aide à tous, je ne serais jamais qu'un manchot qui pourrait être éliminé sans le moindre inconvénient.
     « Voilà pourquoi nous avons une telle stabilité, dis-je. Prenez l'exemple de ma plus jeune femme, qui n'a que seize ans. Quand elle sera femme-aînée, elle aura probablement quatre-vingts ans environ. Ce qui ne signifie d'ailleurs pas que toutes les femmes plus âgées seront mortes à ce moment-là, c'est même fort improbable car, sur Luna, les femmes semblent immortelles. Pourtant, elles peuvent choisir d'abandonner la direction familiale, c'est même ce qu'elles font généralement, suivant nos traditions familiales, sans que jamais les femmes plus jeunes fassent pression sur elles. C'est ainsi que Ludmilla...
      Ludmilla ?
      C'est un nom d'origine russe, tiré d'un conte de fées. Milla, donc, profitera d'une cinquantaine d'années de bon exemple avant d'assumer cette charge. Pour commencer, il faut d'abord dire qu'elle est intelligente et qu'elle ne devrait pas commettre d'erreurs mais, si elle en faisait, il y a les autres femmes pour la remettre sur le droit chemin. C'est une sorte d'autocorrection, comme une machine douée d'une bonne rétroaction négative. Un bon ménage familial est immortel ; je pense que le mien devrait me survivre au moins un millier d'années, — et c'est pourquoi cela ne me coûtera pas de mourir quand l'heure sera venue : en effet, la meilleure part de moi-même continuera de vivre. » (...)
     « C'est une famille heureuse, confirma Prof, mais j'aimerais quand même faire une observation d'une portée plus générale : chère madame, je suppose que vous trouvez que nos coutumes matrimoniales lunaires sont plutôt exotiques.
      Oh ! je n'irai pas jusque-là ! dit-elle vivement, mais au moins inhabituelles !
      Elles proviennent, comme le font en général les coutumes matrimoniales, des nécessités économiques imposées par les circonstances... et nos conditions de vie sont très différentes de celles que vous connaissez sur Terra. (...) Les mariages familiaux constituent certainement le procédé le plus efficace pour conserver un capital et pour garantir le bien-être des enfants, deux choses qui sont bien les deux fonctions fondamentales du mariage, en tous lieux, dans un environnement où il est impossible de trouver la moindre sécurité, que ce soit pour le capital ou pour les enfants, autre que celle que se donnent les individus eux-mêmes. D'une manière ou d'une autre, les êtres humains ont toujours à s'accommoder de l'environnement ; les ménages familiaux constituent une remarquable trouvaille à cette fin. Toutes les autres catégories de mariages lunaires ont le même but, mais n'y parviennent pas aussi bien. » (pp. 323-325 de l'édition Presses Pocket).
     Curieusement, le mariage familial, s'il prend l'allure d'une association de type communautaire, a un intérêt économique de type capitaliste :
     « C'est l'avantage des mariages familiaux : le ménage ne meurt pas et le capital augmente » (pp. 51/52)
     D'ailleurs, pour étonnant qu'il puisse paraître, le mariage familial n'en répond pas moins à la définition bourgeoise et classique du mariage :
     « Conserver un capital et garantir le bien-être des enfants, deux choses qui sont bien les deux fonctions fondamentales du mariage » (p. 324)
     II garantit d'ailleurs une stabilité ; ce que le mariage traditionnel assure de moins en moins :
     « Notre mariage dure maintenant depuis près d'une centaine d'années. Il remonte à Johnson City et aux premiers déportés : vingt et une générations, dont neuf sont aujourd'hui vivantes, sans jamais un divorce » (p. 46).
     Le mariage familial modifie en profondeur le tissu social, jusqu'à la perception qu'a l'individu de lui-même. Parlant de sa grand-mère, Mannie explique :
     « Comme elle avait contracté de bonne heure un mariage familial et qu'elle partageait six maris avec une autre femme, l'identité de mon grand-père maternel était un vrai problème. Mais il en était souvent ainsi. » (p. 10).
     Et Mannie d'évoquer son « grand-père préféré » (p. 10) et d'affirmer : « j'étais fier de mes ancêtres » (p. 10), même si — ou peut-être plus justement parce que — ceux-ci sont tous des condamnés de droit commun ou des politiques : « Les caractères bien trempés s'expliquent toujours par leur passé » (p. 179).
     Le lecteur critique pourra avancer deux arguments mettant en doute la vraisemblance du système décrit dans Révolte sur la Lune. D'une part, on peut se demander comment des exilés fraîchement débarqués acceptent aussi facilement et aussi rapidement une telle gestion des relations affectives et sexuelles, alors qu'ils sortent d'une société — la Terre — où polygamie et polyandrie passent pour des attitudes abominables. D'autre part, le déficit en femmes avancé pour justifier la mise sur pied de divers systèmes de « partage » de la gent masculine, devrait avoir tendance à disparaître au fil des générations, à mesure que la proportion de la population native de la Lune (et donc également répartie sexuellement) s'accroît, par rapport à la population « importée ». Heinlein se contente de préciser que son système fonctionne et demande aux lecteurs de le croire — ceux-ci ont d'ailleurs l'habitude de ce type de demandes sur lesquelles (les fameux « Et si ? ») la SF est construite.
     D'autres formes d'union existent sur la Lune. Au fil du roman, à travers les dialogues, Heinlein en décrit plusieurs :
     « (...) je n'ai jamais connu beaucoup de familles groupées, il n'y en a que fort peu à Hong-Kong. Il y a quantité de clans, de groupes et la polyandrie est courante, mais les mariages familiaux n'ont jamais pris » (p. 45).
     « Je t'ai dit que j'étais une femme libre. Je ne l'ai pas toujours été (...) Quand j'avais quinze ans, j'ai épousé deux frères, des jumeaux qui avaient deux fois mon âge » (p. 47).
     Lorsqu'il s'agit de donner une identité à Adam Sélène, le dirigeant fictif de la révolution, les conjurés font un choix « classique » :
     // était marié selon l'usage le plus ordinaire : une troïka où il était le mari-aîné (p. 160).
     On remarquera que la troïka ou triade sexuelle est souvent mise en scène dans la SF, mais à cette différence près qu'il s'agit le plus souvent de triades composées de deux femmes pour un homme — le premier exemple qui me vient à l'esprit est celui du roman de Gregory Benford Dans l'océan de la nuit. C'est que la SF est une littérature écrite le plus souvent par des mâles pour des mâles : l'idée d'une triade polygame préservera la position dominante de l'unique mâle de la structure, et induira chez le lecteur celle de la bisexualité féminine, figure incontournable (et appréciée de ces messieurs...) de l'érotisme ; alors qu'une triade polyandre aura — pour la plupart des lecteurs de sexe masculin — quelque chose de choquant en cela qu'elle renverra, même inconsciemment, à une éventuelle bisexualité masculine — qui, pour beaucoup, se résume à une homosexualité non entièrement assumée.
     Le discours familial — et donc sexuel — d'Heinlein est hautement provocateur et certainement choquant pour une bonne partie du lectorat américain.
     Un des intérêts — et non le moindre — des divers types d'union pratiqués sur la Lune est de contribuer à la construction d'une société métissée où les origines raciales n'ont pas le moindre sens. Heinlein précise que Mannie est lui-même le résultat d'un curieux mélange de races au niveau de ses ancêtres, et place dans la bouche du Professeur la Paz cette profession de foi :
     « Mon garçon, avez-vous jamais vu un chien boxer ? Je ne pense pas : il n'y a pas d'aussi gros chiens sur Luna. Les boxers sont le produit d'une sélection très particulière. Ils sont braves et intelligents, et se transforment en vrais tueurs quand il le faut.
     Nous avons obtenu ici, par mélange de races, une créature encore plus curieuse. Je ne connais pas une seule ville de Terra où l'on rencontre un tel niveau de considération et de solidarité pour ses compagnons qu'ici, sur Luna. Par comparaison, les villes terriennes, — et j'ai connu les plus grandes — sont peuplées de barbares. Et pourtant, le Lunatique est aussi meurtrier qu'un chien boxer » (p. 85).
     Fasciste, Heinlein ? Un WASP, un anglo-saxon bon teint, blanc et protestant, raciste et antisémite, comme on le prétend parfois ? Du même auteur, à travers le même personnage :
     « C'est [l'Amérique du nord] un endroit qui est gênant aussi sous un autre rapport ; il font attention à la couleur de la peau, en faisant surtout bien remarquer à quel point ils n'y attachent aucune importance » (p. 313).
     Faisant suite à celle de En terre étrangère, une lecture attentive de Révolte sur la Lune révèle bien un écrivain anarchisant, plaidant pour la liberté sexuelle, croyant aux vertus du métissage racial et culturel, militant pour la fusion des particularismes et des minorités en un tout harmonieux et cohérent : l'homo sapiens universalis.


Notes :

1. les « Lunatiques » dans la traduction française.
2. divisée en plusieurs états rivaux mais pratiquant une cohabitation forcée (la Grande Chine, la Dictature Nord-Américaine, la Pan-Afrique, l'Europe...) et affligée d'une population de onze milliards d'individus qu'il est de plus en plus difficile de nourrir. Coïncidence surprenante, P. Schuyler Miller rapporte dans sa chronique « The Reference Library » (Analog, december 1966, p. 163) qu'au moment où paraissait l'édition de librairie du roman de Heinlein, le New York Times se faisait l'écho d'un article du Professeur E. Kolman, de l'Académie des Sciences de l'URSS, sur une possible et future utilisation des autres planètes comme sources d'approvisionnement en nourriture et soupape de sécurité pour la population toujours plus importante de la Terre...
3. représentée sur la Lune par le Gardien et les forces d'intervention et de maintien de l'ordre dont il dispose, groupées sous le terme de Service Civique.
4. du moins dans l'édition du Livre de Poche.

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