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Révolte sur la Lune, La révolution libertarienne selon Robert Heinlein

Francis VALÉRY

Cyberdreams n°10, avril 1997

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V — L'Anarchie Rationnelle

     Bien que les motivations du Professeur de la Paz ne soient pas davantage exposées ou analysées que celles des autres personnages, Heinlein s'étend longuement et à plusieurs reprises sur la philosophie politique qu'il prête à son personnage : « l'anarchie rationnelle » qui fonctionne sur un principe voulant que tout être humain soit l'unique responsable de ce qui lui arrive. Dans le contexte de la colonie lunaire, cette anarchie rationnelle est symbolisée par le slogan s'inscrivant par ses initiales sur le drapeau des révoltés : TANSTAAFL. Ou, plus prosaïquement : « There ain't no such thing as a free lunch » !
     Révolte sur la Lune est ainsi émaillé de citations que l'on croirait sorties en droite ligne d'un manifeste politique libertarien — il n'est pas inutile de préciser que la mouvance libertarienne est très fortement implantée dans et « autour » de la SF : de la rédaction de la revue Analog à l'état-major des Éditions Baen, du groupe L5 militant pour l'installation d'une station orbitale au cinquième point de Lagrange aux diverses associations assurant la promotion du vol à propulsion solaire, des laboratoires de la NASA à ceux de l'Université de Californie... Heinlein reste aujourd'hui la principale figure emblématique de la fraction « dure » du fandom américain et une référence pour tous ceux qui, aux USA, croient encore en l'impérieuse nécessité de relancer un programme (cette fois-ci transnational et pris en main par le secteur privé) d'implantation dans l'espace.
     Quelques citations, pour le plaisir :
     Il est évident que le plus fondamental des droits humains, c'est le droit au libre arbitre, (p. 34).
     Il ne faut jamais compter sur la solidarité, (p. 52).
     Dans quelles circonstances est-il moral pour un groupe de faire ce qui ne serait pas moral qu'un membre de ce même groupe fasse seul ? (...) C'est la question clef (...). Une question fondamentale qui est véritablement le fond du problème de tous les dilemmes gouvernementaux, (p. 97).
     Je suis libre parce que je sais que je suis seul moralement responsable de tout ce que je fais. (p. 100).
     Une société s'adapte aux faits ou ne survit pas. (p. 140).
     Plus de six personnes ne peuvent jamais tomber du même avis sur rien, trois personnes valent mieux... et une est parfaite pour toute tâche qui peut être accomplie par une seule personne. C'est d'ailleurs bien pourquoi tous les parlements du monde, tout au cours de l'Histoire, lorsqu'ils ont été capables de faire quelque chose, n'ont pu le faire que grâce à un petit nombre d'hommes forts qui dominaient les autres, (p. 249).
     Je suis anarchiste rationnel (...) Un anarchiste rationnel croit que les concepts tels que ceux d'« État » et de « Société » ou de « Gouvernement » n'ont pas d'autre existence que celle qui est démontrée physiquement par les actes d'individus responsables d'eux-mêmes. Il croit qu'il est impossible de rejeter le blâme, de partager le blâme, de distribuer le blâme... car le blâme, la culpabilité, la responsabilité sont des réalités qui prennent place dans le for intérieur des êtres humains pris individuellement, et nulle part ailleurs. Pourtant, étant rationnel, il sait que les individus ne partagent pas tous son opinion, aussi tâche-t-il de vivre parfaitement dans un monde imparfait... conscient que ses efforts seront loin d'être parfaits, et il ne craint pas de s'avouer à lui-même sa propre faillite (...). Mon point de vue est qu'une personne seule est responsable. Toujours (...) en terme de morale, il n'existe aucune entité telle que ce que l'on nomme l'« État ». Il n'y a que des hommes. Des individus. Et chacun est responsable de ses propres actes, (p. 98).
     Ce qui m'a le plus irrité (...) [c'est] qu'il y avait toujours quelqu'un pour approuver ses interdictions. Ce doit être un penchant bien ancré dans le cœur humain que d'empêcher les autres de faire ce qu'ils veulent. Des règles, des lois, qui sont toujours pour les autres. Une obscure portion de nous-mêmes, quelque chose que nous avions avant que nous ne soyons descendus des arbres, et dont nous n'avons pas su nous débarrasser quand nous avons acquis la position verticale, (p. 248).
     Autrefois, les rois se faisaient sacrer par la divinité, et le problème était alors de s'assurer que la divinité oigne le bon candidat ; à notre époque le mythe actuel, c'est la « volonté des peuples » mais le problème n'a pas véritablement changé, (p. 355).
     Comme le feu et comme la fusion, le gouvernement est un serviteur dangereux et un maître terrible. (p. 377).
     L'humanité n'a pas si bien réussi quand elle a voulu s'encombrer elle-même de gouvernements. (p. 377).
     Cette planète n'est pas surpeuplée, elle est seulement mal exploitée... et le pire que l'on puisse faire à un affamé, c'est de lui donner de la nourriture, (p. 318).
     Nous ne serons pas encore libres, et nous ne le serons pas tant que quelqu'un — même si celui-ci est notre allié — contrôlera nos journaux. J'espère posséder un jour un journal indépendant, qui ne dépendra de personne. Je serais heureux de l'imprimer à la main, comme faisait Benjamin Franklin. (p. 318).
     On a trop souvent reproché — en France — à Heinlein d'être un auteur réactionnaire, d'extrême droite, voire fasciste. Cette affirmation est typique de l'aveuglement et du profond manque de culture politique de nombre de chroniqueurs et critiques français.
     Manque de culture : vouloir appréhender et interpréter la réalité américaine en termes semblables à ceux permettant de décrire le fonctionnement de la société française et sa représentation politique n'a aucun sens.
     Aveuglement : ceux-là mêmes qui reprochent à Heinlein (et à quelques autres) d'avoir signé un appel en faveur de l'engagement américain au Vietnam sont les mêmes que ceux qui, au fil de l'histoire, ont soutenu Staline, Castro ou les Khmers Rouges. Que les intellectuels de gauche européens n'aient pas voulu le goulag ou le génocide Cambodgien, n'enlève rien à leur responsabilité dans l'avènement de la Kolyma ou du terrifiant « retour à la terre » imposé par les Khmers.
     Heinlein n'a rien d'un auteur fasciste. C'est un libertarien : un homme libre et conscient des limites de sa liberté. Son ennemi, c'est la pieuvre étatique qui entend régenter la vie des libres-citoyens, circonscrire leurs droits, programmer leur avenir. Pour le libertarien, l'illusion démocratique est une des armes utilisées par l'État pour maintenir sa dictature : ceux qui se reconnaissent dans des partis ou mouvements politiques non représentés à l'Assemblée Nationale (et ils sont de plus en plus nombreux !) savent bien que la « démocratie » et le fameux respect des décisions prises « à la majorité » sont ce que les gouvernements occidentaux ont trouvé de mieux pour museler les minorités, et empêcher le développement d'une véritable opposition. Mais la démocratie est une arme à double tranchant :
     « (...) nous épargner la faiblesse chronique de tous les gouvernements démocratiques, cette faiblesse qui provient des minorités qui estiment, avec raison, qu'elles ne sont pas représentées. » (page 379).
     Quelle représentation inédite mettre en place, alors ? La réponse d'Heinlein ne manque pas de sel !
     « Vous pourriez même envisager de déclarer élus les candidats qui obtiendraient le moins grand nombre de suffrages ; les hommes impopulaires sont peut-être justement ceux qui peuvent nous sauver d'une nouvelle tyrannie. Ne rejetez pas cette idée pour la seule et simple raison qu'elle paraît absurde, pensez-y plutôt ! Tout au cours des siècles passés, les gouvernements désignés par la ferveur populaire n'ont pas été les meilleurs, ils ont même parfois été pires que les tyrannies déclarées. » (p. 359).
     Plus sérieusement, une autre proposition pourrait, tout en « respectant » la sacro-sainte démocratie, aboutir à une représentation parlementaire plus juste :
     Si une forme de gouvernement représentatif vous paraît désirable, il reste encore des moyens de l'améliorer, et des moyens bien supérieurs au découpage des circonscriptions électorales. Vous, par exemple, vous représentez chacun environ dix mille êtres humains, parmi lesquels se trouvent peut-être sept mille électeurs... certains d'entre vous ont été élus avec de faibles majorités. Supposons qu'au lieu d'être désigné par l'élection, un député soit désigné par une pétition signée de quatre mille citoyens ; il représenterait alors réellement ces quatre mille électeurs, et n'aurait pas de minorité contre lui puisque, s'il y avait eu une minorité dans sa circonscription électorale, les membres de cette minorité auraient parfaitement eu le droit soit de signer d'autres pétitions, soit de signer la sienne. Tous les électeurs seraient alors réellement représentés par des hommes de leur choix. On peut aussi imaginer qu'un homme ayant réuni huit mille partisans pourrait disposer d'un double droit de vote dans cette assemblée, (pp. 378-379).
     Quant à la Constitution rédigée par une Assemblée réellement représentative, Heinlein — via la Paz — insiste sur ce principe :
     (...) plus il y a d'obstacles au pouvoir législatif, mieux cela vaut. (...) je proposerais qu'il y ait une Chambre législative et que la deuxième Chambre ait pour seul devoir d'abroger les lois. Que les législateurs ne puissent adopter une loi qu'avec une majorité des deux tiers... tandis que ceux qui abrogeraient des lois puissent annuler n'importe quelle loi à la simple majorité d'un tiers. (...) si une loi est tellement discutée qu'elle ne peut convaincre les deux tiers d'entre vous, ne vous semble-t-il pas qu'une telle loi ne peut être que mauvaise ? Et, inversement, si une loi est discutée par au moins un tiers d'entre vous, ne vous semble-t-il pas, aussi, que vous auriez avantage à vous en passer ? (p. 379).
     Il va même encore beaucoup plus loin dans l'éloge de la négation, dans l'importance de poser des bornes garantissant l'exercice par chaque citoyen de sa liberté individuelle :
     (...) insistez sur les aspects négatifs ! Que votre texte soit constellé d'articles indiquant les actions qui seront interdites à tout jamais à votre gouvernement : pas de circonscriptions... pas d'interférence, si légère sait-elle, avec la liberté de la presse, la liberté de parole, la liberté de se déplacer, la liberté de réunion, la liberté religieuse, le droit à l'instruction, le droit syndical, le droit au travail... pas d'impôts involontaires. Camarades, si vous deviez consacrer cinq années de votre temps à étudier l'Histoire pour définir toujours plus d'actions que votre gouvernement devrait promettre de ne jamais faire, si votre Constitution n'était rien d'autre que la somme de ces articles négatifs, je vous le dis, je n'aurais aucune crainte de l'avenir. (p. 379).

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