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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

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LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 8 : Brussolo goes to a con
paru in Yellow Submarine n° 113 (janvier-février 95)

     Arrivé en gare, le train recracha ses passagers d'une éructation brutale, comme un serpent d'acier dont le corps segmenté se serait gondolé sous l'insupportable pression intérieure, victime de la fermentation acide de la masse des corps trop goulûment avalés, tout couverts de leur suint suri et irritant. Une masse d'individus fourbus se dirigea à pas hésitants vers le centre culturel, comme des fourmis brutalement dispersées par un coup de pelle. Sans doute la moitié d'entre eux ne trouveraient-ils jamais le chemin du havre promis, errant pendant des jours entre rivière et voie ferrée à la recherche des galeries accueillante, sous l'œil rond et plus qu'un peu hostile des mundanes de l'endroit. « Rappelez-vous, raconterait-on plus tard dans les microcons, Edmond Le Prouzec, il était venu au festival de Vierzon — ou était-ce celui de Villefranche ? — pour amener la dernière livraison de son fanzine, il devait y sortir tous les articles bloqués au fond de ses tiroirs depuis dix ans, une édition énorme, inoubliable, un supplément de bagages apte à rattraper d'un coup le déficit de la SNCF... Et on ne l'a jamais revu, sans doute s'est-il perdu en route, lui et ses quintaux d'exemplaires sentant bon l'encre fraîche du champ littéraire fauché depuis peu. Un jour, si on drague les fonds boueux des marécages de l'endroit, qui sait, on le retrouvera étouffé sous le poids des cartons de l'imprimeur, ou bouchant le déversoir d'un quelconque barrage... »

     Pourtant, quelques chanceux réussissaient à s'introduire dans le palais de la convention, accueillis à bras ouverts par amis et organisateurs. Repus de fatigue, ces derniers dissimulent derrière de larges sourires les ravages inhérents à leur charge : yeux cernés, estomacs dévorés d'acide, au point qu'on imagine les bières filtrant immédiatement au travers de leur paroi gastrique sous forme d'une abondante sueur qui détrempe le skaï des tabourets de bars sur lesquels ils osent se poser un instant, poissant toutes les surfaces qu'ils frôleraient. Parfois, les malheureux doivent s'astreindre à ne jamais rester en place plus de cinq secondes, de peur de retrouver leur peau poissée aux murs ou aux tables, et restent constamment en mouvement, se hâtant vers un objectif ou un autre, peu importe le point d'arrivée pourvu que la course demeure leste. À la longue, on se doute que leur pieds n'y résisteront pas, semant des lambeaux de peau dans les couloirs, abandonnant des poignées de cheveux dans les spaghettis hâtivement accommodés pour la foule vorace des participants. On murmure que la sauce bolognaise de certaines conventions, loin d'être constituée de viande de bœuf, était la bien réelle livre de chair par laquelle le maître des cérémonies s'acquitta de sa dette librement consentie envers le fandom...

     On a rarement vu des fans bien mis de leur personne, taciturnes, ou de peu d'appétit — ou alors, c'est dans ces moments où ils ont déjà trop bu pour avoir de la place de reste dans l'estomac. Il n'est pas rare de voir un participant de convention échoué telle une baleine qui se noierait dans la mer de sa propre consommation, une mer mousseuse et à la pression, dont les brisants se traduisent par des faux-cols noyant le bar dans une blancheur étouffante. Mais la plupart d'entre eux se dirigent en rangs débraillés, l'œil luisant et profondément enfoncé dans des orbites décharnées, vers le pavé de la ville. « On dit, murmurent les plus audacieux, que les hamburgers turcs du faubourg de l'autre rive ne coûtent presque rien, et que le patron met assez de sauce piquante dans le pain pour qu'on croie manger quelque chose. Ah, bien sûr, il ne faut pas faire les difficiles, vous ne retrouverez pas dans ce pain les souvenirs des boulangeries de votre enfance, la mie épaisse et élastique, l'odeur de levure qui vous faisait fantasmer indéfiniment sur la boulangère aux formes amples et aux aisselles moites... Non, attendez-vous plutôt à dévorer des éponges blanches à l'extérieur vaguement beigi, prêtes au moins coup de vent sec à se réduire en une poussière de miettes sans saveur ni consistance, s'envolant le long de la rue comme un nuage de pellicules de mammouths, pénétrant dans les oreilles et sous les paupières, provoquant d'insupportables irritations des muqueuses nasales... »

     La ville, certes, comptait quelques authentiques restaurants. Derrière leurs portes hermétiquement closes, on devinait la masse fiévreuse des initiés qui avaient su mériter l'entrée du lieu, et s'empiffraient laborieusement de plats resplendissants, ruisselants d'oignons dorés et de fromages fondus. Dépourvus des mots de passe idoines, les fans de base étaient rudement refoulés, effectuant dans la rue d'involontaires cabrioles sous la poussée des vigoureux videurs, mi-hommes mi-gorilles, qui montaient la garde aux portes du palais. Les quelques établissements encore accessibles à la foule des petites gens arboraient les couleurs fanées d'une Italie bien lointaine. Ou seraient-ce plutôt celles d'un pays africain mal connu, coincé sur les cartes dans l'épaisseur du trait en pointillé gras matérialisant les frontières d'états ? Plus d'un participant à la convention en était ressorti tout vert, les mains crispées sur le bas-ventre, en jurant ses grands dieux que les spaghettis qu'on lui avait servis se tortillaient encore dans son assiette, qu'il s'agissait en fait d'une platée de vers de terre imparfaitement cuits, et qu'il les sentait en ce moment même en train de s'infiltrer dans les recoins les plus douloureux de son organisme...

     Plus raisonnables, les mères de famille faniques s'en tenaient aux pizzas, minces et dures, d'une coloration rougeâtre pour le moins suspecte. « Sais-tu ce qu'on fait aux enfants qui n'ont pas été sages durant le débat sur 'la science fiction française contre les vilains éditeurs' ? Dans l'arrière-cour du restaurant, il y a un dragon — les flammèches et l'âcre fumée qui s'échappent des cuisines en témoignent amplement — et on lui donne des enfants, qu'il piétine avec ses grosses pattes griffues, avant de les brûler de son haleine de napalm. C'est comme ça qu'on fait les pizzas ici. Regarde, c'est pour ça que les bords sont tout noirs et craquants.
     — Et les olives ? s'enhardissaient les plus impertinents des mioches.
     — Malheureux, ne vois-tu pas que ce sont des yeux calcinés ! »

     En rentrant, la nuit tombée, vers les salles encore illuminées du lieu de la convention, les jeunes fans trop voraces se voyaient parfois torturés par des flatulences insupportables. « Bah, grommelaient les vieux faneds aux doigts tachés de façon indélébile par l'encre des ronéos qu'ils n'utilisent plus depuis dix ans, qu'ils pètent, ces néo-fans, c'est toujours mieux que leur conversation ! S'ils font vraiment des efforts, la force motrice dégagée pourrait les envoyer en l'air, ils en ont sacrément besoin, les pauvres, s'ils pouvaient même se transformer en satellites hertziens, ça ne ferait de mal à personne ! »

     [Parmi les auteurs de SF français de notre époque, Serge Brussolo est le seul à avoir su imposer son style pour en tirer un succès commercial fort enviable. Il n'était que temps que ce style soit appliqué au genre littéraire le plus cher au cœur du fandom — le reportage de convention. Bien entendu, il s'agit ici d'une convention purement fictive, et toute ressemblance avec une convention s'étant effectivement déroulée ne saurait être que fortuite. — NdA]

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