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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

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LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 9 : Histoire de vampires — Philip K. Dick is alive, alas !
paru in Yellow Submarine n° 113 (janvier 95)

 

     Les jeunes fans aux frimousses émerveillées qui, je n'en doute pas un instant, constituent l'essentiel de l'immense lectorat de notre fanzine de SF préféré, ne connaissent peut-être pas le quotidien d'un papi de la SF. Moi non plus — l'état de mon cerveau m'empêche de me souvenir le soir de ce que j'ai pu faire le matin. Une seule chose est sûre. Je reçois trop de courrier. Et trop peu d'enveloppes écrites à la main, si vous voyez ce que je veux dire — ma boîte à lettres déborde, mais la plupart des messages émanent de gens qui veulent se faire de la publicité, quand ils n'en veulent pas, plus ou moins directement, à mon argent. Il faut aider telle association (sans aucun doute éminemment méritante), il faut acheter tel livre génial, etc, etc. En général, je ne me plains pas : cela me tient malgré tout au courant des petits événements du monde de la SF.

 

     Pourtant, le catalogue spécial que je viens de recevoir de quelqu'un qui a pour pompeuse raison sociale « Ken Lopez, Bookseller », m'a fait sortir de mes gonds (rouillés). La page de garde annonce la couleur : on peut payer par carte de crédit, et réserver par téléphone les raretés que l'on ne veut pas rater. M. Lopez s'intéresse peut-être aux livres, il s'intéresse surtout à tout ce qui peut, rareté et passion fétichiste des collectionneurs obligent, rapporter beaucoup d'argent.

 

     Le catalogue est motivé par une vente consacrée à Philip K. Dick. On y trouvera ce à quoi on peut s'attendre : des livres signés, des manuscrits d'origine, éventuellement corrigés de la main de l'auteur, et quelques objets plus curieux, comme un exemplaire du Nouveau Testament dont la page de garde — seule — a été griffonnée par Dick. Ce qui en fait monter la valeur, enfin, disons plutôt le prix, à 475 dollars ! On peut se scandaliser encore plus de la page de carnet manuscrite qui est reproduite en 4e de couverture : « Tim : I have moved out. Won't be back for a long time. Good bye. -Phil Dick ». Il s'agit, nous informe le catalogue, d'une note adressée à Tim Powers vers 1972, par laquelle Dick prétendait avoir quitté subitement son appartement. On précise — détail authentifiant ! — qu'elle a été trouée par le passage d'une punaise (qui n'est pas, elle-même, proposée à la vente). Le prix ? Oh, une affaire à saisir, à 750 dollars. Pour une copie carbone d'un poème de sept vers, il faudra par contre sortir 1500 dollars. Pour un simple chèque endossé, 85 dollars. Que Phil Dick ait connu des périodes de vaches maigres, nous le savons, mais il a néanmoins dû endosser des centaines de chèques dans sa vie... Pour une photocopie d'une lettre de deux pages tirée, paraît-il, à 84 exemplaires, 1000 dollars ! Il est vrai que la signature est, elle, autographe.

 

     Dick se transformerait-il en icône à la Elvis ? Ce qui frappe dans le catalogue est, finalement, le peu d'attention portée à l'œuvre SF de Philip K. Dick. Ken Lopez répète constamment que le meilleur livre de l'auteur est Valis (Siva en France), ce qui est discutable, et il n'adjuge qu'entre 100 et 200 dollars pièce la série de magazines de SF des années 50 signés par Dick (parce qu'ils contenaient de ses textes). Bien moins que la copie carbone de deux pages de notes dactylographiées ! À peine plus que des exemplaires non signés des éditions poche de Dick dans les années 50. Phil aurait bien ri, lui qui s'était moqué (dans Man in the High Castle) de la fascination pour des objets censés avoir appartenu à des gens célèbres, ou avoir joué un rôle historique — alors que rien ne permet de les distinguer physiquement d'un autre exemplaire du même objet.

 

     Rassurez-vous, le catalogue ne propose pas encore le papier hygiénique utilisé par Philip K. Dick (mais s'il le faisait, je suis sûr que les feuilles usagées coûteraient plus cher). Le pire, ce ne sont pas finalement ces bribes abandonnées au fétichisme des collectionneurs — leur existence, leur prix, prouvent au moins que Philip Dick est bien vivant dans les mémoires. Ce qui est dommage, c'est qu'il lui ait fallu mourir pour atteindre à un respect qui lui avait été trop souvent refusé de son vivant. Pensez au paradoxe suivant : quand Philip Dick était un écrivain actif, de nombreux de ses romans ont dû être acquis pour environ 1000 dollars d'avance, sinon moins — disons, entre 3000 et 5000 dollars aux prix d'aujourd'hui, peut-être moins dans bien des cas. Et cette somme achetait le droit de reproduire l'œuvre à des milliers d'exemplaires destinés à la vente. Aujourd'hui, on propose pour 22 000 dollars le manuscrit de Valis. Alors que le manuscrit n'est que l'incarnation, importante certes, mais passagère, de l'œuvre elle-même, qui réside dans la disposition des mots, et est immatérielle. Le « manuscrit » le moins cher de la série est celui de The Best of Philip K. Dick, qui n'a de tapuscrit que l'introduction de l'auteur, le reste se composant de photocopie des nouvelles déjà publiées qui constituent le livre : il en coûtera néanmoins 6000 dollars. Le prix d'une voiture neuve bon marché.

 

     Il y a pourtant de petits fragments fascinants dans cet amas de papier nostalgique. Et, maudite soit l'ânerie rapace des détrousseurs de tombes, ce ne sont pas les plus chers ! Par exemple, est proposé pour 12 500 dollars le manuscrit de Valisystem A (une première version de Valis, très différente, parue depuis sous le titre Radio Free Albemuth).
     Il s'y ajoute six pages de faux manuscrit, numérotées 85 à 90, commençant et finissant au milieu d'une phrase — elles avaient été rédigées par Philip K. Dick pour convaincre son éditeur qu'il était bien avancé dans le livre, alors qu'il n'avait rien fait ! Quel faussaire génial il était. Et on nous vend ses reliques authentiques ! ?

 

     On peut se demander comment tous ces objets se retrouvent sur le marché, alors que — le catalogue le rappelle — les manuscrits de Dick jusqu'à la fin des années 60 se trouvent dans une bibliothèque publique (celle de l'Université d'Etat de Californie à Fullerton, je pense). On peut surtout s'indigner que les prix, et la méthode de vente, interdisent désormais la réunion de cet ensemble de documents sous le toit d'une institution de recherche où ils puissent être accessibles à ceux qui veulent étudier l'œuvre de Dick, et non pas idolâtrer son souvenir — et il n'en manque pas, tant au niveau des universitaires qu'à celui des fandoms, avec les continuateurs de la Philip K. Dick Society qui, elle, publiait des fragments inédits de l'œuvre plutôt que de revenir sur les cadavres de papier des textes connus. L'esprit de la PKDS se poursuit avec le fanzine Radio Free PKD, 27068 S. La Paz, Aliso Viejo, CA 92656, USA.

 

     Mais les documents aujourd'hui proposés à la vente par Ken Lopez (dont je ne vous donnerai pas l'adresse, vous vous en doutez) proviennent de la collection privée de Tim Powers, qui avait été l'ami de Phil Dick pendant de longues années. C'est à lui que les livres et magazines sont dédicacés, et dans un cas à « Tim Powers, a good friend and drinking companion ». Curieuse manifestation aujourd'hui de cette amitié, qui pourrait rapporter d'un coup à Powers plus que Phil Dick n'en gagnait en des années d'écriture — il faut croire qu'à force d'écrire des histoires de vampires, Powers en a subi la contagion. Ou — et ça calmerait mon trouble — qu'il a dû faire face à des difficultés financières imprévues, et qu'il n'a pas le choix. Quelle sorte d'homme pourrait de bonne grâce mettre ainsi sur le marché les vestiges de son amitié passée ?

 

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