Site clair (Changer
 
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

Page 12 sur 19. Revenir page 11

LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 10 : Le droit à ne pas être différents
paru in Yellow Submarine n° 114 (avril 95)

     J'ai rendu l'été dernier une visite au siège social de notre vaisseau préféré. Confortablement assis derrière un bureau directorial aux proportions de porte-avions, aux lèvres un Havane de la meilleure qualité, notre bien-aimé capitaine, en grand uniforme, se laissait aller à quelques réflexions nostalgiques : « On en a marre, nous, de lire tous ces bouquins qui ne parlent que d'hétérosexuels ! Ça nous fait chier, à nous, leurs histoires sentimentales... »

     Force est de constater qu'en SF, le point de vue homosexuel n'a longtemps été représenté que par quelques points bien isolés, ou des ouvrages d'un goût douteux (Le Ravin des Ténèbres...). Et nous n'avons pas encore l'équivalent en SF d'un chef-d'œuvre comme le film de Chen Kaige Adieu ma concubine. Même un auteur au point de vue bienveillant comme Francis Berthelot a eu fait de l'homosexualité une déviation, une particularité : elle est certes vécue ainsi dans notre monde, et les livres qu'il a donnés sont excellents ; mais je voudrais évoquer aujourd'hui quelques livres qui intègrent l'homosexualité comme une composante entièrement normale de leur univers.

     Est-ce une surprise ? Ces livres seront américains, conséquences de mes lectures, mais aussi du plus grand degré d'acceptation de l'homosexualité dans la société américaine. Ayerdhal (L'Histrion) et Bordage (Les Guerriers du Silence) mettent certes en scène des personnages homosexuels, mais il me semble qu'ils ne confèrent jamais à ce type de sexualité un statut normal — elle est toujours dévalorisée d'une façon ou d'une autre. Cela arrive aussi aux USA, bien entendu. On ne peut pas s'attendre à beacoup d'admiration pour l'homosexualité de la part d'auteurs chrétiens comme Gene Wolfe et Orson Scott Card. Quoique... si le premier, dans son nouveau cycle en cours (celui du Long Soleil), a un personnage de gangster homosexuel totalement pervers et haïssable, Card, dans sa série « Homecoming » (The Memory of Earth, The Call of Earth, The Ships of Earth — paru depuis en France chez l'Atalante, sous le titre global de Terre des Origines) a introduit un bibliothécaire homosexuel qui est présenté comme un homme intelligent et sensible, un brave type, sans la dimension héroïque des protagonistes cardiens. Et comme c'est un brave type, il souffre de sa malheureuse condition, et nous le verrons au cours des romans retrouver lentement le goût d'une saine hétérosexualité. C'est quand même un cran en dessous des Maîtres chanteurs !

     Finalement, les auteurs américains qui donnent les meilleurs portraits d'homosexuels (mâles) bien dans leur peau sont... des femmes. On pourra y voir des traces d'une tradition utopiste/dystopiste rôdée dans plus d'un roman « féministe » des années 70, qui se devait d'explorer les rôles sexuels (voyez par exemple Suzy McKee Charnas, qui est d'ailleurs revenue récemment à l'univers de Motherlines avec The Furies ; voyez aussi l'extension et le commentaire que subit cette tradition dans l'excellent roman d'Elisabeth Vonarburg, Chroniques du Pays des Mères — paru au Livre de Poche).

     Côté dystopie, Rainbow Man de M. J. Engh 1 donne une idée de ce que peuvent subir les homosexuels dans un milieu répressif avec l'histoire d'une femme menacée d'exécution pour homosexualité, à cause d'amours tout à fait hétéros — parce que sa stérilité (voulue) fait d'elle un homme au regard des lois théocratiques de la planète où elle se trouve.

     L'utopie — ou la dystopie — la plus classique concerne des sociétés dont tous les membres sont du même sexe. On n'échappe pas à l'homosexualité dans ce cadre, même si elle reste mineure dans le livre. Notons au passage l'exemple du dernier lauréat du James Tiptree, Jr Memorial Award 2, Ammonite, premier roman de Nicola Griffith (une Britannique vivant aux États-Unis) : les hommes y ont disparu du monde, et tout se passe comme avant... la conclusion étant, selon Jeanne Gomoll, qui présidait le jury du prix, que la sexualité n'est pas si importante que cela dans les relations humaines.

     Notre propos, pourtant, vise la sexualité, et la société construite par Eleanor Arnason dans A Woman of the Iron People et Ring of Swords 3 mérite toute notre attention. Chez les hwarhath, mâles et femelles vivent strictement séparés, pour protéger les femmes de la violence inhérente aux hommes. L'homosexualité est donc la règle sociale, et l'hétérosexualité une perversion plus ou moins pourchassée — surtout depuis que la maîtrise de la technique de l'insémination artificielle a rendu les rapports sexuels inutiles pour la reproduction (ce changement se produit apparemment entre l'époque du premier roman et celle du deuxième, chronologiquement postérieur). Dans Ring of Swords, le personnage principal masculin est un humain qui est passé du côté des hwarhath et devenu l'amant de l'un de leurs principaux chefs militaires. Et, là encore, il n'est pas vu comme un anormal ; ce serait plutôt le cas d'un personnage hwarhath secondaire, un auteur dramatique qui vit une hétérosexualité réprimée.

     Si Arnason présente la société des hwarhath comme fonctionnant parfaitement (du point de vue de ses membres), elle admet aussi la place de l'hétérosexualité. « The Lovers », paru dans Asimov's Science Fiction en juillet 1994, est un long récit situé dans le même univers à l'époque où les nécessités de la reproduction imposaient encore des rapports hétérosexuels. On y voit se développer une idylle clandestine entre une femme et un homme qui, en raison de sa position officieuse de reproducteur au sein de son lignage, a développé des goûts, sinon contre nature, du moins contre le penchant dominant. Le sujet est subtilement traité ; on ne trouve jamais de préférence affichée pour un mode de sexualité, et les personnages principaux ne sont pas des révoltés : ils sont conscients de ce qui est possible dans leur société, et savent prendre leur plaisir là où ils le trouvent.

     Dans le cadre d'une société proche de la nôtre, Maureen F. McHugh a créé pour son premier roman, China Mountain Zhang 4, un protagoniste, Rafael, qui vit son homosexualité sans problème avec lui-même. Ah, il a des problèmes avec la société qui l'entoure ; pas trop à New York, où le milieu des « flyers » (pilotes de cerfs-volants de course, pour simplifier) admet une homosexualité affichée, mais beaucoup plus en Chine. Dans la puissance dominante de ce futur-là règne toujours une morale très confucéenne, et l'homosexualité peut y être punie de mort. Rafael va y poursuivre ses études, y trouve l'âme-sœur. La peur d'être découvert provoque le suicide de son amant, mais quand ils se sentaient en sécurité, leurs relations s'étaient développées de façon relativement « normale », avec les joies et les problèmes qu'un couple peut éprouver.

     Sans doute le meilleur exemple d'une homosexualité normalisée est donné par un livre en apparence moins ambitieux que les précédents, le dixième roman de Melissa Scott, Burning Bright 5. La sexualité fait partie de l'histoire, parfois comme simple élément de fond, parfois comme élément de l'intrigue, dans la mesure où elle permet des rencontres inattendues, ou dans celle où elle explique les passions de l'un ou l'autre des personnages. Quelques actes sexuels sont décrits, mais jamais aucun commentaire n'apparaît sur le fait qu'ils soient homo — ou hétéro-. Dans la pratique, on relève peu d'hétérosexualité, mais on peut parfaitement penser que c'est un pur hasard de l'histoire racontée.

     Il n'y a aucune connotation morale non plus : aussi bien l'héroïne, Quinn Lioe, un peu naïve des complots qui se trament autour d'elle, que le retors Damian Chrestil, passent à divers points de l'intrigue la nuit dans un bateau en compagnie d'un partenaire du même sexe. La différence morale entre les deux se décèle à la manière dont ils traitent leurs rencontres fortuites : Damian est méprisant, pressé de se débarrasser de son compagnon, alors que Lioe créera un lien plus durable. La seule liaison hétérosexuelle qui intervienne est celle entre Damian et sa maîtresse officielle, qui jouerait plutôt pour lui le rôle d'agent de renseignements — il ne l'aime pas, et ne couche avec elle que pour la payer de ses services. Une inversion amusante des pratiques fréquentes dans notre société !

     Enfin, le triangle sentimental principal du livre est celui qui se noue entre Chauvelin, diplomate, Ransome, un artiste qui espionne pour le compte de ce dernier, et Lioe, nouvelle arrivante sur la planète, que Ransome admire pour son talent artistique. On comprend que Chauvelin et Ransome ont dû être amants, et que le deuxième se laisse séduire par Lioe. Mais le triangle restera toujours potentiel, car Ransome a contacté, au cours de son séjour sur une planète de l'empire extra-terrestre des hsai, une maladie incurable. Une ombre à demi-effacée du sida plane sur la situation... Finalement, il y a beaucoup de choses intéressantes dans ce livre de Melissa Scott ! Mais c'est sans doute vrai de plus d'un livre qui paraît sans fanfare, et je ne puis que conseiller à vous, chers lecteurs, de toujours être à l'affût des plaisirs que peuvent vous procurer de nouveaux auteurs...

Notes :

1. Voir ma critique détaillée dans KWS n° 6.
2. Voir le Carnet que je lui consacrais dans YS n°108.
3. Voir ma critique détaillée du deuxième dans KWS n° 6.
4. Voir la critique détaillée d'A. F. Ruaud dans YS n°106.
5. Voir ma critique détaillée dans YS n°112.

Aller page 13
Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Articles, catégorie Carnets de Papy Péji
retour en haut de page

Dans la nooSFere : 74327 livres, 82762 photos de couvertures, 69963 quatrièmes.
8530 critiques, 40243 intervenant·e·s, 1564 photographies, 3737 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous contacter.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres et ne publions pas de textes.
Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2021. Tous droits réservés.