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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

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LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 11 : SF occitane, qu'es aquò ?
paru in Yellow Submarine n° 115 (juin 95)

     E bé, uèi, deourio sinna « pépi péji », bist qué vous faraï la crounico en patouès...
     Non, non, rassurez-vous, je ne vous infligerai pas une chronique en occitan, et surtout pas dans cette abominable orthographe patoise que je viens d'employer à l'usage des ignorants... Je me contenterai de vous infliger mon épouvantable français, en vous parlant de quelques manifestations éparses de notre genre préféré dans ce vaste tiers sud du territoire de la République Française que, quand on souhaite rester politiquement poli, on appelle « Midi », et où se parlent encore (mais pour combien de temps) les divers dialectes de la langue d'Oc.

     Le Béarn de François Bayrou est un des pays où cette langue est peut-être la plus vivante — une enquête liguiste récente en témoigne 1. Ce qui n'empêche pas les craintes de déperdition identitaire d'y être vives, comme en témoigne une nouvelle d'Eric Gonzalès parue dans le numéro 165 (novembre/décembre 1994) de Païs Gascons. Présentée comme un article de la 24e édition de la Grande Encyclopédie Coréenne, elle brosse en fait un tableau satirique de la situation actuelle de la langue (avec des caricatures de Bayrou lui-même et de diverses tendances du mouvement occitan, avec ses querelles linguistiques) avant de lui promettre un futur de réserve « naturelle » reconstituée dans le cadre de... la vallée d'Aspe ! (celle qui aboutit au Somport). Un texte pour initiés, donc.

     Beaucoup plus « grand public » est cette chronique de Charles Mouly parue dans La Dépêche (sans doute en 1994) et reprise en volume la même année dans Catinou e Jacouti a Minjocebos, Edition spéciale cinquantenaire. Catinou est un personnage rendu populaire par des émissions de radio en occitan qui ont débuté peu après la guerre sur les ondes de Radio-Toulouse, qui a déchaîné l'enthousiasme des foules sous forme de revues théâtrales dans les années 50, et a poursuivi sa vie sous forme de chroniques dans le journal, rédigées dans la graphie patoisante que je brocardais plus haut, mais qui la rend accessible à la masse des gens qui sont analphabètes dans leur propre langue (n'ayant appris que le français à l'école). En général, une histoire de Catinou est une vieille blague rurale racontée à la manière des vieux du village, dans un cadre qui se veut intemporel. Celle qui m'intéresse, titrée « L'an 2994 », est la seule à mentionner une date ! Elle relate un voyage dans le futur de Jacouti, le mari de Catinou, découvrant un Toulouse peuplé de cent millions de personnes... qui passent leurs journées à faire la queue à l'ANPE, principal employeur de la ville. On le voit, le présent n'est pas loin, et il se rapproche encore quand Jacouti se réveille de son cauchemar.

     Si les deux exemples contemporains ci-dessus sont des cas vraiment limites de science fiction, que je n'ai relevés que par versinisme 2 éhonté, on relève un récit beaucoup plus intéressant dans l'édition des œuvres de proses complètes de l'humoriste Frédéric Cayrou (vétérinaire et homme politique montalbanais, 1879-1958) : « L'òme qu'èra nascut a quatre vints ans ». Ildebèrt, héros de l'histoire, naît en effet avec les traits d'un vieillard avant de rentrer à reculons dans la force de l'âge et de s'éteindre après être retombé en enfance. Le texte a été écrit en 1944, et prend largement en compte les circonstances de l'époque — Ildebèrt est la réincarnation d'un héros « national » du passé, et Cayrou glisse plusieurs allusions à l'occupation allemande. Mais c'est dans la vie de son personnage qu'il se laisse emporter par la fantaisie et l'innovation, avec les multiples problèmes que cela peut créer — avec le Conseil de Révision, puis avec sa femme... Dommage que Cayrou, auteur toujours pressé, n'ait donné à son récit que les dimensions d'une longue nouvelle, alors que le sujet méritait un roman.

     Encore une occasion manquée pour la littérature occitane, sans doute ; ses points de tangence avec la SF sont multiples (notamment dans les œuvres de Jean Boudou, qui connaissait et appréciait le genre, mais est mort à la cinquantaine en 1975... il aurait pu devenir beaucoup plus), mais trop souvent cette SF reste archaïque dans ses formes, telle qu'elle pouvait l'être en France avant la Première Guerre mondiale. Sans doute par un effet sociologique — les auteurs cherchent souvent à se référer à un monde passé, le statut de langue minoritaire ne favorise pas une vie culturelle évolutive — mais pas seulement, car la tentation utopiste (ou uchroniste) est forte dans le mouvement occitan, et il faut simplement invoquer leur ignorance de la science fiction, qui les conduit à répéter tous les tâtonnements qui ont conduit à la constitution du genre il y a de cela de 60 à 100 ans.

     Les choses vont peut-être changer avec l'arrivée d'une nouvelle génération. J'ai reçu, au moment où je finissais cet article, un fanzine aixois titré Gorge Profonde/Gòrja Prefonda (n° 25) où, dans une ambiance influencée par rock et BD, et au milieu d'une foule de nouvelles à tonalité érotique (et à l'occasion SF), on trouve un texte en occitan de Provence de Domergue Sumien, « Lei pinhencs allucinogèns » (Les champignons hallucinogènes), qui, avec son mélange de préhistoire et de voyage temporel par la drogue, est tout à fait dans le ton des nouvelles d'auteurs débutants que l'on trouve dans les fanzines, et, ma foi, plutôt agréable à lire.

Notes :

1. Je ne peux résister à cette occasion à vous citer le dessin humoristique — de SF — paru dans le numéro trois du fanzine occitaniste Estela d'Oc : un plumitif entre dans le bureau de son ministre et dit, « Sir, the last Occitan speaker is dead, and we got a dozen French speakers left... — All right ! [en anglais dans le texte], we can start a linguistic survey. » (J'ai traduit le texte du béarnais pour votre confort).
2. Cette perversion de l'érudition science-fictionnelle consistant à répertorier tous les textes qui peuvent relever du genre, de près ou de loin.

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