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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

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LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 12 : Ne dites pas à ma mère que j'écris de la SF, elle croit que je fais des films pornos
paru in Yellow Submarine n° 117 (décembre 1995)

     Le 21 septembre 1995, le journal Le Monde a troqué le bleu coutumier de sa « une » pour un jaune pâlichon — mais qui était surtout le jaune de la livrée de la Série Noire de Gallimard, qui fêtait ce jour-là son cinquantième anniversaire avec la complicité du quotidien de l'intelligentsia. Prime à la clé : un cahier supplémentaire qui, une fois correctement plié et coupé, donnait un récit d'une soixantaine de pages, présenté comme la fameuse série policière, et signé... Maurice G. Dantec, celui qui a déjà mis le milieu SF en émoi avec Les Racines du Mal.

     L'action se situe en 2045, et le protagoniste, HG, est un enquêteur en sécurité informatique qui ne se remet pas bien d'avoir dû abandonner, contraint et forcé, sa condition de pirate du réseau. Quand un vieux copain lui demande d'aider une demoiselle en détresse, il ne sait pas résister. Mais la demoiselle en détresse est sortie d'une station orbitale, et possède d'étranges pouvoirs...

     Là où tombent les anges est un long récit qui relève du cyberpunk le plus pur, et ne s'en cache nullement ; le vocabulaire et les conventions du genre sont employés à tire-larigot — il faut dire que Gibson, et ses suiveurs comme Effinger, avaient largement puisé dans l'arsenal du roman noir. Dantec ne se cache pas de ses emprunts, et nous adresse d'énormes clins d'œil de derrière ses lunettes noires. On comprend que le protagoniste pourrait être son petit-fils, et quand il décrit la bibliothèque d'un groupe d'utopistes prêts à partir fonder leur société idéale sur une station orbitale — elle mêle textes politiques et collection de magazines de science fiction.

     On ne peut reprocher à cette novella que d'hésiter à devenir un roman, et à se surcharger en conséquence d'une masse d'information communiquée sur le mode autobiographique, qui réduit d'autant la place dévolue à l'action, au dialogue, ou à la découverte par nos propres yeux du monde futur. Dantec n'a peut-être pas encore maîtrisé le dosage idéal de la science-fiction sur cette longueur, qui permet en principe au genre de s'attacher aux concepts présentés sans trop s'embarrasser du passé ou du devenir de ses personnages.

     Le Monde et Gallimard se sont-ils donc entendus pour nous offrir une novella de SF la plus dure qui soit ? Il faudrait sans doute leur arracher les testicules avec des tenailles chauffées à blanc avant qu'ils l'admettent publiquement. Le texte de présentation de l'auteur précise qu'il a pour maîtres William Burroughs, Philip José Farmer et Norman Spinrad, mais attribue au trio la dénomination (pour moi nouvelle) d'« auteurs psychédéliques ». De même il « voit dans l'univers technologique [...] »le territoire criminel et donc narratif du futur«  ». Les guillemets internes sont de Dantec, mais le rédacteur anonyme du dos de couverture n'est pas allé jusqu'à faire les remarques qui s'imposent sur un narratif du futur situé, édulcore-t-il, « en l'an 2000 et quelque » (un quelque qui est cependant aussi important que le « quelque » qui nous sépare, nous, de l'époque de Léo Malet).

     2045, la date est bien entendue choisie pour coïncider avec le centenaire de la Série Noire (et le clin d'œil est dûment appuyé en cours de texte), et Bertrand Audusse, qui signe une brève préface presque entièrement consacrée à l'histoire de la collection, affirme que Dantec « a tenté d'imaginer ce que pourrait être une fiction noire du troisième millénaire ». Une phrase qui trahit son ignorance de Gibson et après, ou beaucoup d'hypocrisie. Je penche pour la deuxième hypothèse — après tout, un article récent du Monde sur InterNet commençait par la phrase « le mot cyberspace a été inventé en 1985 par l'écrivain américain William Gibson »... toujours pas de référence à la SF, mais il ne faut pas trop en demander.

     Dantec lui-même aime brouiller les cartes dans son texte. Le déluge de notations précises sur le commerce et la politique fait partie des stratégies rhétoriques du cyberpunk ; les envolées indignées contre l'ONU à propos des événements de 1995 en Bosnie sentent la sincérité, mais servent à dater le texte avec une grande précision — il y est fait allusion à la contre-offensive de Krajina, qui s'est déroulée trois semaines avant la parution de la nouvelle elle-même. De la SF donc, mais qui n'oublie pas son lien étroit avec le présent instantané qui doit être celui d'un quotidien. Un artefact qui peut témoigner à la fois du mépris pour le genre à certains niveaux de l'édition française, et sa capacité — entre des mains talentueuses — à s'infiltrer là où on ne l'attend pas.

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