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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

Page 15 sur 19. Revenir page 14

LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 13 : Brussolo, les séquelles
paru in Yellow Submarine n° 118 (février 96)

     Ceux des lecteurs de Yellow Submarine qui sont connectés sur Internet le savent peut-être, il y existe depuis un an environ une liste de distribution de courrier (créée par l'écrivain canadien Jean-Louis Trudel) vouée à la discussion de la SF francophone. Les sujets qui y sont traités par de brillants et volubiles participants sont trop divers pour que je puisse en donner même un aperçu, mais j'ai relevé un bref échange portant sur les chefs de file possibles pour la SF francophone — puisqu'il se trouve désormais des auteurs pour écrire de la SF (ou de la fantasy) en français et à en vendre de grandes quantités, auront-ils un effet d'entraînement sur leurs collègues et collocuteurs francophones, talentueux certes, mais scandaleusement ignorés par public et éditeurs ? Je ne saurais me prononcer sur la question, mais le nom d'Ayerdhal fut lancé, et celui de Brussolo écarté, au motif de la trop grande singularité de son style.

     Il y a, sans doute, de multiples raisons à ne pas souhaiter à votre sympathique voisin de palier de se retrouver nanti d'une patte d'écrivain calquée sur celle, empreinte d'individualité macérée, de Serge Brussolo. Mais tels sont le talent et le succès de celui qui, depuis ses débuts professionnels vers 1980, s'est hissé au titre de « le maître français de l'épouvante », qu'il était inévitable que les procédés qu'il a inaugurés se diffusent parmi ses pairs.

     J'avais déjà décelé une ombre brussolienne dans les space opera de Laurent Genefort — il a récidivé depuis avec Le Labyrinthe de Chair (Fleuve Noir « Anticipation », 1995), dont je ne peux que considérer le titre que comme brussolien au plus haut point, rappelant le fameux Puzzle de Chair paru une décennie auparavant dans la même collection. Or voici que dans le dernier ouvrage en date de Richard Canal, Le Cimetière des Papillons (J'ai Lu, 1995), on découvre un enfant qui « devenait un puzzle vivant » (p.185).

     Si cet enfant figure en couverture du livre, il n'est qu'une des nombreuses images agitées par un roman qui en déborde (au point même que je ne suis pas séduit par la cohérence de ses enchaînements dramatiques, mais c'est une autre question). Parmi ces images, toujours riches et variées comme on est en droit de l'attendre de Canal, dont la plume se bonifie de livre en livre, il en est un grand nombre qui relèvent de l'une des obsessions de Brussolo : la confusion, ou plus exactement l'échange des rôles, entre animé et inanimé. C'est au nom de cette logique que la chair se fait puzzle, mais aussi, dans le livre de Canal, que la Sourcière qui doit faire intervenir ses mystérieux talents soit engoncée à partir de la taille dans un socle cristallin, et que le seul moyen de conserver le patrimoine littéraire soit de tatouer vers et fragments de citations sur la peau des citoyens. Car dans le monde mis en scène, les objets inanimés sont soumis à un vieillissement accéléré qui leur confère l'évanescence habituellement associée au vivant, et pour construire des maisons qui durent un tant soit peu, on gâche le mortier avec le sang de bovins domestiques.

     Seule exception (inexpliquée) à la désagrégation généralisée, des mines automatiques qui poursuivent sous terre leurs chemins de fouisseuses erratiques. Le personnage du livre que nous suivons le plus est un démineur nommé Anton, dont les démêlés avec les machines démoniaques rappellent plus ceux du capitaine Achab avec Moby Dick que les problèmes d'un technicien artificier.

     Curieusement (et hors de toute intention consciente de la part de l'auteur, m'a-t-il été formellement affirmé), les passages concernant Anton emploient fréquemment une forme de fugue hors du temps systématisée par l'écriture de Brussolo.

     On ne saurait avancer une affirmation sans fournir d'exemples, mais Brussolo a justement l'avantage d'être ce que j'appellerais un écrivain holographique : son message entier peut être reconstitué à partir de tout fragment de ses écrits, au seul prix d'une modeste perte de définition. Prenons donc un de ses livres au hasard, et pourquoi pas Profession : Cadavre, paru ce printemps au Fleuve Noir « Anticipation », dans lequel il jette les fondations d'une trilogie irriguée, outre ses phobies habituelles, de citations de l'Apocalypse de Saint Jean. Je le recommande aux amateurs de l'auteur (Brussolo, je veux dire, pas Saint Jean). Dès la page 9, le personnage le plus apocalyptique, Koban Ullreider, tombe dans « l'une de ces errances oniriques qui occupaient 90 % de son temps de sommeil ».

     Or, à l'opposé de la littérature d'action américaine, plongée dans le temps réel, à laquelle se rattache la science-fiction, Brussolo est friand d'errances dans le déroulement chronologique de sa narration. Plus précisément, il introduit sans cesse des flashs-back, des descriptions d'ambiance, voire des fantasmes sur ce qui pourrait découler des situations mises en place, qui mangent ses romans de l'intérieur (et font une bonne partie de leur attrait). Certes, elles ne vont pas jusqu'à occuper 90 % de ses livres ; elles ne s'étalent même plus sur des chapitres entiers, comme elles avaient pu le faire à une époque.

     Ces dérives à partir du temps de la narration, qui est écrite au passé simple, se signalent par l'emploi de l'imparfait, dans sa fonction d'expression d'une action répétée, ou de longue durée, située donc dans un passé imprécis, un temps qui rejoint le temps du mythe (lui aussi toujours recommencé, dans son incarnation en ses fidèles, dans ses multiples ré-interprétations). Les rêves de Koban Ullreider, cela va sans dire, sont aussi répétitifs qu'obsessionnels (« Chaque fois qu'il émergeait d'un rêve, Koban éprouvait la même impression », p.12), mais il n'est pas le seul ; trois petites pages plus loin, la pauvre Sarah « revivait la même scène au ralenti (...) presque toutes les nuits ». Et, à partir de la page 18, trois pages mélangent le passé et les rêves de Sarah qui s'en sont nourris. Et cela recommence pages 23, 28, 29... l'énumération serait fastidieuse, et je n'ai pas la patience dénombrante d'un Pierre Stolze. Qu'il suffise de savoir qu'elle ne cesseront pas tout au long du roman.

     Parfois, les incises sont introduites par « on disait que », signe de retrait à la fois de l'écoulement linéaire du temps de la narration, et de la réalité vérifiable, telle que vécue par les protagonistes. Les pickpockets organiques forment une terrifiante confrérie qui se consacre au vol de greffons aux dépens des usagers sans méfiance du métro ; ils opèrent à l'aide d'anesthésiants instantanés (l'invention est tellement tirée par les cheveux qu'on se demande si elle n'est pas que prétexte pour, à nouveau, faire sombrer les personnages dans le sommeil). La description du modus operandi des pickpockets, page 26, s'ouvre par « on disait qu'ils opéraient » et se poursuit sur deux pages de brillant solo de délire brussolien.

     Plus hypothétiques encore sont les incises narrées au présent du conditionnel. Avec sa fausse tête de futur maquillé en imparfait, ce temps mal-aimé de la conjugaison (si souvent confondu avec le futur de l'indicatif par les jeunes générations) exprime souvent un futur dans le passé, un pas plus loin encore de la réalité que son cousin l'imparfait.

     Revenons donc au Cimetière des Papillons, à Anton, et aux trajectoires souterraines de ses ennemies, les mines anti-personnel. Les versets cutanés garants de la mémoire collective sont intronisés page 15 « les mots sacrés qu'une armée de clercs réécrivait sans relâche », mais si leurs malheureux porteurs ont le malheur de sauter sur une mine, « l'explosion allait disposer des mots comme de la chair, les disperser aux quatre vents » (p. 54), et donner naissance à « l'impatience que l'on ressent à reconstituer un texte à partir d'un puzzle de chair » (p. 81), eh oui, un puzzle de chair chez Canal — le Verbe, ici, réussit avec peine à survivre à la Chair, à rebours de l'ambiance du roman.

     Mais la saga d'Anton bascule dans l'imparfait plus tôt encore, dès la page 12 (où l'on peut admettre qu'il remplit la fonction de décrire l'état des choses avant une action définie, au passé simple), mais encore page 13, où il se fait véhicule de spéculation sur l'état du fusil de notre démineur : « à force de décapages le métal était devenu à certains endroits aussi fin que du papier. (...) on devinait l'armature en alliage au fond de certaines [fissures de la crosse]. (...) le fusil allait lui exploser à la figure », et ce verbe « aller », c'est déjà un futur hypothétique qui pointe le nez, vite confirmé par un conditionnel : « Dès qu'il aurait terminé (...) [il] retournerait à la ville s'équiper de pied en cap ». Ces dérapages hors du temps sont plus courts que chez Brussolo, ils ne durent qu'un ou deux paragraphes, mais on les retrouve aux pages 34, 36, 37, 49, 51, 53, 54, 59, 61, 77, 79, 89... au bout d'un moment, je me suis lassé du pointage.

     Elles servent à formuler des hypothèses, sur le devenir du monde, sur les extra-terrestres mystérieux, sur le comportement retors des mines-robots (qui font parfois l'effet d'être les personnages les plus intelligents du livre), ou des légendes (« la terre, disait-on, avait englouti du même coup galeries et puits, mineurs et excavatrices », en parlant d'un gisement minier, p.49). Ce sont aussi les occasions de comparaisons, qui introduisent des mondes imaginaires (cela ferait plaisir à Pierre Stolze) : « comme si les lysis d'Orgoud emmagasinaient dans leur structure cristalline le pire de l'homme » (p.36), « il interprétait ces phénomènes [d'apparitions] comme l'expression sublimée de l'inconscient populaire » (p.37) (il s'agit ici d'un autre personnage, le patron de la TransCorp, Enrike Guyr). Y perce enfin une sorte de permanence (« Comme d'habitude, il y avait foule », p.61), ou de recommencement sysiphéen (« car il [Anton] reviendrait. Telle était sa vie », p.59).

     Les observations les plus révélatrices sont tout de même celles qui portent sur le monde même où vit Anton, comme celle de la page 34 : « le tyel était devenu symbole d'éternité ». Le tyel est un minerai qui est dans ce monde le seul minéral à résister à l'entropie accélérée qui ronge tous les objets, mais la citation arbore à visage découvert son rôle symbolique : Le Cimetière des Papillons joue sans cesse (au point de fatiguer, mais c'est le point de vue partial d'un critique blasé) avec les ravages du temps, avec le grignotement progressif de la mort sur la vie (plutôt que cette irruption brutale de la mort qui produit la tension des thrillers). Qu'au milieu de cette permanente dégradation, de cette chute en avant, figurent des passages qui renvoient au temps de la permanence, de la répétition, n'est finalement que logique ; sans qu'on puisse dire si c'est la forme qui fait le fond, ou ce dernier qui dicte la forme, force est de constater que les deux sont intimement liés dans ce livre de Canal.

     Faut-il pour autant croire qu'un coucou brussolien ait fait son nid chez notre informaticien préféré ? Les différences entre Canal et Brussolo subsistent, et point n'est besoin de s'étendre, tant elle seront pour tous plus apparentes que les ressemblances : le premier conserve un sens aigu de la structure, une écriture incomparablement plus soignée, un imaginaire plus coloré, moins obsessif.

     Est ainsi absente du Cimetière des Papillons toute trace de cette phobie du toucher qui parcourt les œuvres de Brussolo. À nouveau, nous pouvons glaner un florilège dans Profession : Cadavre, qui pourtant est loin d'être l'ouvrage le plus représentatif de la chose. L'un des personnages, Sarah, est une ex-artiste en peintures murales qui a abandonné sa profession après avoir échappé de peu à un attentat (la population de sa ville étant béotienne à l'extrême). Dès la troisième ligne de la présentation du personnage, dans son lit (rappelez-vous qu'en bonne création brussolienne, elle cauchemarde), nous voyons... non, nous ressentons « la transpiration du sommeil » qui colle ses cheveux à ses épaules (p.15), et les draps qui s'entortillent autour de son corps. Quand elle doit sortir de chez elle, il faut pour se prémunir des voleurs d'organes porter un gilet de protection renforcé qui forme une parfaite armure contre le monde extérieur, mais fait lui-même partie de ce maudit monde extérieur : « Dès qu'on la passait, on commençait à transpirer », « à la seconde panne de la serrure, elle était restée bouclée une semaine à l'intérieur de la camisole, dans l'incapacité totale de s'en débarrasser, même pour satisfaire ses besoins naturels » (p.22), « le gilet de protection l'irritait entre les jambes, car il était un peu court » (p.23 ; elle avait déjà uriné dans son short lors de l'attentat, et page 33 « devait serrer les cuisses pour ne pas uriner dans son pantalon »). La dimension sexuelle des fantasmes de l'auteur se révèle parfois crûment, mais ne l'accusons pas de machisme : une centaine de pages plus loin, les combinaisons pressurisées des malheureux colons martiens se révèlent présenter les mêmes défauts de coupe au niveau de l'entrejambe !

     On sue beaucoup chez Brussolo, on prête une attention extrême à sa peau, à ses cicatrices, on aimerait que l'épiderme se transforme en armure contre le monde extérieur, à l'abri de ces voleurs d'organes qui s'assurent « qu'aucune cicatrice ne zébrait la chair de l'inconnue » (p. 34) après avoir fait leur sale coup sous anesthésie totale (et amnésigène). À l'opposé, quel veinard que ce monstre de Koban Ullreider, qui doit à l'exposition précoce aux poussières martiennes d'avoir perdu toute sensibilité à la chaleur, aux piqûres et autres écorchures... ainsi que tout désir sexuel (« Dieu t'a préservé de leurs faiblesses », jubile son pasteur de père page 83).

     Je suis heureux de vous annoncer que je n'ai encore trouvé aucun auteur français de science-fiction qui partage sur ce point les obsessions brussoliennes. Il en existe au contraire une qui, tout en valorisant le toucher dans ses descriptions sensorielles, est exactement à l'opposé de l'attitude phobique de Brussolo. J'ai nommé Joëlle Wintrebert, dont une œuvre ne peut être considérée comme complète sans une petite dose de, hum, thalassothérapie. Voir à ce sujet les nouvelles « La Créode » ou « Transfusion » (toutes deux parues dans Univers, numéros 17 et 1988 respectivement), voir aussi le roman Le Créateur Chimérique (J'ai Lu 1988), qui constitue une prolongation de la première d'entre elles... Voir même son tout dernier roman historique pour adolescents, Les Diables Blancs (même s'il faut patiemment attendre une vallée perdue de Nouvelle Calédonie au détour des dernières pages du livre pour prendre notre bain de boue régénérateur !). Bon, je n'ai pas vérifié, mais je présume que les Inuït de Nunatak (Casterman 1983) ont moins d'occasion de s'adonner aux plaisirs de la boue gargouillante...

     Loin d'ériger une barrière entre eux et le monde extérieur, les personnages de Wintrebert s'y plongent avec délices, et le milieu chaud et gluant du bain de boue (ou d'argile) est invariablement présenté positivement. Cela peut aller beaucoup plus loin : Sélèn, un des protagonistes de Chromoville (J'ai Lu 1984), est capable non seulement de changer sa forme, mais aussi de se dissoudre en une nuée qui peut ensuite prendre n'importe quelle forme, y compris celle d'un double (masculin ou féminin) de Sélèn lui-même. On rejoint ainsi la fascination (beaucoup plus consciente) de Wintrebert pour le double, et l'hermaphrodite. Ceux que l'exploration des thèmes (et des histoires, car elle en a inventé plus d'une de passionnante !) de Wintrebert intéressent sont invité à les retrouver dans le recueil Hurlegriffe, qu'ils auront l'occasion d'acheter à Encrage Edition (collection « Lettres-SF ») dès que tous ceux qui y contribuent (y compris votre méprisable et tardif serviteur) auront rendu leur copie à Gilles Dumay. Ou presque.

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