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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

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LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 15 : La mémoire qui flanche...
paru in Yellow Submarine n° 120 (été 96)

 

     La mémoire qui flanche, vous me direz, mes jeunes amis, que c'est surtout moi que cela concerne, et qu'on s'en aperçoit bien souvent au détour des conventions, quand on voit votre papy préféré essayer désespérément de remettre un nom sur un visage, ou sa tête sur ses épaules (en général, il l'a laissée posée sur une chaise dans la salle où se tenait le précédent débat, et il ne pense à retourner la chercher que quand il en a besoin pour boire une bière. Lamentable).

 

     Pourtant, je voudrais vous parler aujourd'hui de... euh, hum, voyons, où sont passées mes notes, saperlipopette ? Ah, oui, de la mémoire de la SF en tant que genre. Quand je suis entré dans le fandom... je ne sais plus quand... enfin, il y a quinze ans encore, les éditeurs aimaient à répéter que la SF présentait par rapport à la littérature générale la particularité d'assurer à ses auteurs des ventes-planchers et des ventes-plafond (ni bouillons, ni best-sellers) ; mais plus encore, par rapport à d'autres genres de littérature populaire, la particularité d'avoir la mémoire de ses classiques, de rééditer régulièrement un certain nombre d'œuvres-phares qui étaient restées depuis les années 40 des pierres de touche pour le lectorat. Et qui se vendaient toujours.

 

     Sans que je m'en aperçoive, un tournant s'est accompli, et depuis 1985 aux USA, le contraire serait plutôt vrai : le nombre de nouveaux titres publiés chaque année en SF (et domaines connexes, fantasy en particulier) a régulièrement augmenté, tandis que les rééditions auxquelles nous étions habitués ont diminué — car tous ces livres se disputent toujours une longueur finie d'étagères dans les librairies ; un livre qui n'est pas sur l'étagère ne se vend pas.

 

     John Douglas dirige des collections de SF aux États-Unis depuis bien longtemps (il a commencé comme assistant de David Hartwell chez Pocket Books au début des années 80, et vient récemment de passer de Avon Books à HarperPrism). Il avait pris l'initiative d'un débat sur le sujet à la dernière convention mondiale de Glasgow, dans lequel il a raconté ses tentatives pour lancer des séries de rééditions des classiques de la SF chez divers éditeurs — qui ont toutes échoué.

 

     Cause ou effet ? Si le lectorat SF d'il y a vingt ans révérait Heinlein, celui d'aujourd'hui veut du William Gibson, ou du pseudo-Gibson, mais froncera le nez si on lui propose du Bester. « Des bouquins nouveaux par des auteurs nouveaux », dit Douglas, qui connaît son affaire, et il ajoute que les auteurs qui meurent courent le risque supplémentaire de disparaître assez rapidement du marché. Zelazny, parie-t-il, en dépit de son succès phénoménal, ne sera plus bientôt qu'un vague souvenir. Philip K. Dick est une exception, uniquement parce qu'il a réussi à se constituer une audience-culte et à mordre sur le public de la littérature générale.

 

     On serait tenté de se dire qu'il y a là une sorte de justice poétique : la SF, qui prétend se tourner vers le futur, ne serait-elle pas restée trop longtemps accrochée à ses vieilles lunes ? Devrions-nous être condamnés à l'insipide régime d'une dose d'Asimov suivie d'une dose de Clarke ? Hélas, nouveaux pots ne signifie pas toujours nouvelle confiture. Asimov, pour mort qu'il soit, comme Robert Howard avant lui, s'est maintenu en vie commercialement en continuant à fournir du produit : produit qui n'est plus écrit par lui, mais porte son nom. Et comme c'est souvent le cas, les tâcherons qui prennent sa suite alignent les pages, mais pas les idées nouvelles. On sent se profiler la même évolution dans le cas d'Arthur C. Clarke (qui est encore en vie). Leurs lecteurs y gagnent-ils ? Aujourd'hui, quand on cherche un livre d'Asimov chez le libraire, il faut trier patiemment parmi les imitations. À terme, son nom sera totalement discrédité...

 

     J'ai peur aussi que les lecteurs de l'ère nouvelle ne se trouvent dans la situation de ceux qui, ne connaissant pas l'Histoire, se voient condamnés à la répéter. Je m'explique : quand elle s'élaborait dans un petit nombre de magazines américains, la SF prenait l'aspect d'un dialogue à plusieurs voix, au cours duquel chaque récit répondait à l'ensemble des précédents, les prenant pour une donnée familière tant au lectorat qu'à l'auteur, et essayant d'ajouter un raffinement, ou une réfutation au corpus hérité du passé. C'est ainsi, par exemple, qu'Isaac Asimov et John W. Campbell mirent au point les lois de la robotique — à partir de l'idée, pas vraiment mise en pratique par son auteur, que les robots conçus à l'avenir seraient garantis contre toute révolte envers leurs créateurs.

 

     Au contraire, dans un domaine à renouvellement rapide d'auteurs (et de lecteurs ?), chacun peut avoir la tentation de réinventer la roue pour lui-même. Ou, plutôt, de se perdre dans la myriade d'étiquettes étroites récemment inventées, et qui frisent parfois la plaisanterie d'initiés (on manque d'auteurs spécialisés dans le steampunk, paraît-il...)

 

     L'évolution éditoriale des USA sera-t-elle la nôtre ? Toutes proportions gardées, force est de reconnaître que oui. « Ailleurs et Demain » a depuis belle lurette cessé de nous présenter une série « classique » (si l'on excepte le recueil de Campbell paru il y a quelques années), le Fleuve Noir n'a plus depuis bien longtemps de « Lendemains Retrouvés ». Un auteur encore vert et prolifique comme Arnaud échappe à la règle, et même Gilles Thomas a eu les honneurs d'une réédition cette année ; mais il me semble que le phénomène s'amenuise.

 

     Ce qui m'a surtout frappé, quand j'ai dû rédiger il y a un an un panorama sur le thème de... l'immortalité pour la revue gratuite de J'ai Lu, Nouvelle Galaxie, est la réduction du nombre d'ouvrages disponibles en librairie parmi le fonds (abondant) des principales collections de poche. Chez J'ai Lu, seulement sept titres de Philip K. Dick (sur les 15 publiés par la maison), 12 Simak sur 16, 9 Silverberg sur 15, une flopée de Van Vogt : la situation n'est pas si mauvaise pour les auteurs-vedettes, mais parmi les livres que je citais en référence, on ne trouvait pas trace dans le catalogue de La Musique du sang ni de Malpertuis. Et qui se souvient encore des anthologies tirées des pulps américains que Jacques Sadoul avait réalisées dans les années 70 ?

 

     Le contraste est, apparemment, pire encore chez Denoël, qui maintenait autrefois un fonds étonnant, et donnait comme disponibles des ouvrages dont il restait dix exemplaires en stock ; la maison doit maintenant adopter une gestion plus soucieuse d'économie, et si des rééditions des ouvrages anciens se font sous des couvertures nouvelles et à un prix sympa, le nombre total de titres réellement disponibles a beaucoup chuté depuis ces hauteurs olympiennes. Ne parlons pas de Pocket, qui depuis son tournant de la fin des années 80 a quasiment oublié son héritage de SF française, ou américaine un tant soit peu ambitieuse.

 

     Ça pourrait être pire : J'ai Lu donne un coup d'accélérateur sur Simak cette année, Denoël a réédité le cycle des Villes Nomades de James Blish. Mais je me demande comment cette évolution va se poursuivre — n'oublions jamais que les livres n'existent qu'en un nombre fini d'exemplaires, et qu'en matière de SF, les bibliothèques ne remplaceront jamais l'achat personnel (et que les bouquinistes sont une ressource précieuse, mais incertaine). Nous avons la chance de toujours disposer d'une armée de critiques qui, s'ils ne sont pas assez sensibles aux charmes de la fantasy au goût de Jacques Goimard, peuvent à l'occasion rappeler aux nouveaux lecteurs que la découverte des prédécesseurs peut être source de plaisir. Ainsi Roland C. Wagner et moi-même avons signé un article dans l'ouvrage sur le space opera réalisé par Gilles Dumay (Le feu aux étoiles, Destination Crépuscule) — histoire de rappeler à ses lecteurs qu'avant Iain Banks ou Dan Simmons, il y a eu Edmund Hamilton ou Jack Williamson... et leur donner la possibilité de juger pour eux-mêmes.
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