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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

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LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 16 : Elisabeth Gille in memoriam
paru in Yellow Submarine n° 121 (novembre 96)

     Depuis qu'elle ne dirigeait plus la collection « Présence du futur », les liens d'Elisabeth Gille avec la SF s'étaient fait pour le moins ténus — à moins de rattacher les œuvres récentes de J.G. Ballard au genre, ce qui n'est pas impossible, mais va à contre-courant des idées reçues de l'édition française... Elisabeth Gille, donc, je ne la voyais plus qu'en photo sur les couvertures de ses livres, dans les librairies au rayon littérature générale, ou en couverture du Monde. C'est dans Le Monde une fois de plus que j'ai entendu parler d'elle pour la dernière fois — et j'aurais préféré ne pas recevoir de ces nouvelles-là : elle vient de mourir d'un cancer à l'âge de 59 ans (Le Monde, mercredi 2 octobre 1996, page 14, haut des trois premières colonnes).

     Ça m'a fait un choc. Le peu que je connais du monde de l'édition professionnelle, qui est toujours resté pour moi dans la sphère du hobby, c'est d'Elisabeth Gille que je l'ai appris entre 1979 et 1983. A l'époque, je rédigeais régulièrement des fiches de lecture pour PdF. Mais il faut revenir un peu en arrière : j'avais rencontré Elisabeth Gille pour la première fois... sans doute à la convention de Limoges en 1977, puis au festival de Metz plus tard la même année (ce fut aussi la première fois que je rencontrai Yvonne Merzoug, qui s'appelle aujourd'hui Maillard mais s'occupe toujours de PdF dans un rôle apparemment subalterne mais en fait capital). A l'époque de la convention d'Yverdon un an plus tard, en 1978, mon visage et ma parka immonde devaient lui être vaguement familier, et je faisais partie d'un groupe de fans mal dégrossis auquel elle lança à la cantonnade « si vous êtes sur Paris, passez donc à mon bureau, je vous donnerai des services de presse, on discutera... »

     En juin 1978, je la prenais au mot, on discute effectivement, elle s'aperçoit que je lis en anglais, elle me propose d'essayer de faire des lectures. Première tentative : In the Ocean of Night, d'un gars qui s'appelait, hum, voyons, Gregory Benford, j'aime bien. Le livre ne paraît pas sur le moment (mais Denoël y reviendra plus tard, après avoir récupéré Timescape). À ce moment-là toutefois, j'étais sur le point d'aller passer un an aux USA, et ce n'est qu'en revenant, à l'été 1979, que j'ai vraiment commencé à fréquenter les bureaux de la rue de l'Université (situés à côté de Gallimard et de l'ENA, ils ont longtemps abrité Denoël dans une ambiance majestueuse, avant que la maison ne se lance dans une errance immobilière motivée sans doute par la réduction des frais). Les livres débarqués de chez les agents littéraires de la place de Paris ont plus d'une fois bercé mes trajets entre Paris et Bordeaux. Quatre ou cinq heures de train, la bonne durée pour se plonger dans un roman. Et souvent, les lecteurs avaient la possibilité de choisir sur l'étagère, où attendaient des livres de Tom Disch, Kate Wilhelm, et quelques autres...

     Bien sûr, on se laissait parfois emporter par le plaisir de la lecture, et Elisabeth se plaignait de nos rapports trop uniformément favorables — aimer lire est une chose, pouvoir publier en est une autre ! Elle se demandait aussi comment je pouvais être aussi imperméable à la littérature, disons, traditionnelle. Ça n'a jamais empêché nos rapports d'être cordiaux, alors que nos vingt ans de différence d'âge me paraissaient un fossé insurmontable. À l'époque.

     Justement, il me paraîtrait bon de revenir un peu sur cette époque. On voit toujours les choses de son propre clocher, mais il me semble qu'en cette première moitié des années 80, PdF a connu un âge d'or après de trop longues années de somnolence. De nouveaux auteurs anglo-saxons prenaient pied dans la collection, mais elle s'ouvrait aussi à la SF française. Je dirais même que son positionnement en marge du courant bouillonnant dit « politique » lui a permis d'atteindre des sommets de qualité. En tout cas, l'année 1980 vit la parité entre auteurs français et étrangers en nombre de titres, et je ne crois pas que cela se soit reproduit depuis.

     En quittant Denoël, Elisabeth Gille a quitté la SF, et son milieu. Elle a certainement trouvé des aventures éditoriales qui lui plaisaient mieux, et a su transformer le matériau de sa vie (et de celle de sa mère, qu'elle n'a guère connue) en trois romans fort appréciés... des gens qui apprécient ce genre de romans. J'avoue volontiers n'avoir pas envie de les lire. Pourtant, je crois que le bilan des années Elisabeth Gille à la tête de PdF suggère qu'on n'a pas besoin d'être inconditionnel du genre SF pour bien le servir — un grand professionnel attaché à son travail, ça suffit.

     J'ai eu il y a deux jours la surprise de recevoir un faire-part de décès de la part de la famille d'Elisabeth Gille, que je n'avais jamais rencontrée. Quelque part, quelqu'un s'est assuré que tous les ponts n'étaient pas coupés...

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