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Une Autre, Femme

Postface

Marianne LECONTE

Femmes au futur, Marabout, 1976

          Pourquoi une anthologie de science-fiction féminine ? En quoi cette science-fiction diffère-t-elle de la même littérature écrite par des hommes ? Autrement dit, existe-t-il une spécificité de la littérature féminine de science-fiction ? Cette littérature est-elle féministe ? Propose-t-elle de la femme une image différente ? Le destin de ses héroïnes ne fait-il que refléter le destin social, culturel et même sexuel de la femme dans la réalité ou, au contraire, cette littérature contribue-t-elle à créer une autre femme et, pourrait-on insister, une Autre, Femme ? C'est-à-dire une créature libérée et épanouie qui ne serait plus simplement l'héroïne simplette des légendes du passé, des premiers romans de fiction scientifique ou des westerns galactiques que sont les Space Operas ?
          Autant de questions auxquelles il est difficile de répondre. Mais on peut au moins essayer de les cerner pour tenter de leur donner un embryon de réponse ou, à défaut, leur consacrer quelques réflexions.
          Pourquoi donc une anthologie de science-fiction féminine ? Je sens déjà que l'on va me traiter de sexiste. Je pourrais donner une réponse péremptoire bien que trop facile. Regardez en librairie, que ce soit aux Etats-Unis, en Angleterre ou en France, le nombre d'anthologies masculines. Oh, elles ne sont pas annoncées comme étant des recueils d'hommes, c'est entendu, mais il n'est besoin que de parcourir le sommaire de chacune d'entre elles pour que saute aux yeux la rareté des textes féminins. Je le sais très bien puisque, durant toute cette année, j'ai dévoré des dizaines de recueils à la recherche de textes écrits par des femmes.
          On en conviendra, sous cet angle, la question posée se justifie amplement.
          Que constatons-nous pour l'heure ? En fait, qu'il existe depuis une quinzaine d'années environ des textes de qualité, écrits par des femmes — en très grande majorité de nationalité américaine, ce qui n'est pas étonnant puisque c'est surtout dans ce pays que la science-fiction s'est développée. Nous essayerons de voir plus loin si ces écrits doivent ou peuvent être qualifiés de « féminins ».
          Je précise dès l'abord que mon but n'est pas ici de parler aux fanatiques. Je serai donc obligée d'énoncer un certain nombre de vérités premières, même si elles peuvent pour ces derniers paraître inutiles. Et cela, essentiellement, parce que la science-fiction a été longtemps une littérature réservée à la gent masculine. Ce n'est que depuis peu, et nous verrons pourquoi, que les femmes s'y intéressent, comme écrivains ou comme lectrices. Un public potentiel, encore restreint toutefois et qui n'a pas, la plupart du temps, l'immense culture (de S.F. bien entendu !) que possèdent les acharnés de vieille date. Il me semble donc hasardeux de trop vouloir m'appuyer sur des œuvres souvent ignorées. Par contre, tant que je le pourrai, j'essayerai d'illustrer mon propos par des exemples puisés parmi les nouvelles de ce recueil.
          En ce moment, des anthologies similaires sont en train de voir le jour ou de se préparer aux Etats-Unis. Ce qui prouve que de nombreux jeunes écrivains femmes apparaissent. L'un de ces recueils vient d'être publié en France, Femmes et merveilles (Denoël), et présente un bon choix de nouvelles. Il est cependant regrettable qu'il soit incomplet et que des nouvelles contenues dans l'édition originale aient été supprimées par manque de place. J'y ai d'ailleurs « repêché » La chanson de TommyKit Reed jette un regard perçant sur notre époque, sur les problèmes de l'adolescence et de la fille-objet.
          Ainsi donc, si ces anthologies peuvent être constituées, c'est qu'il y a de la matière. Mais c'est là un phénomène relativement récent. Des recueils de ce genre n'auraient jamais pu être composés avant, disons les années 60, les écrivains femmes étant trop peu nombreuses à l'époque. On pourrait citer une demi-douzaine de noms pour les Etats-Unis — ce qui était vraiment très peu : Catherine Moore qui débuta dans les années 30, Leigh Brackett dans les années 40, Judith Merril vers la même époque, et, à partir des années 50, Katherine MacLean, Margareth Saint Clair (connue aussi sous le pseudonyme d'Idris Seabright), Zenna Henderson.
          Mais alors pourquoi ce manque, pourquoi ce désintérêt et pourquoi ce brusque revirement depuis une quinzaine d'années et, plus particulièrement, depuis cinq ou six ans ?

          Un genre longtemps réservé aux hommes

          Simplement parce que pendant longtemps la science-fiction a été, ainsi que je l'ai dit plus haut, réservée aux hommes. Aux hommes qui l'écrivaient pour d'autres hommes. Les premiers romans étaient des romans à vocation scientifique, basés sur l'extrapolation d'un fait et les femmes scientifiques étaient plutôt rares à l'époque. La femme, disait-on, n'avait pas été créée pour se bourrer la tête de choses savantes. En somme, les Précieuses Ridicules... Que l'on cite Jules Verne, Jean de la Hire, Jacques Spitz, H.G. Wells ou Cumming, tous écrivent de la science-fiction.
          Avec la déviation de la science-fiction vers le récit d'aventures de style Tarzan et sa prolongation dans le Space Opera qui (comme son nom ne l'indique pas) n'est pas un opéra de l'espace mais un jeu de gendarmes et de voleurs à travers les espaces interstellaires, la littérature de science-fiction devient, plus encore, un domaine réservé aux hommes, décrivant un univers d'hommes, glorifiant les vertus et les qualités masculines, développant outrancièrement le mythe du héros, exaltant sans pudeur, à travers ses multitudes de mâles courageux et invincibles, la supériorité d'un sexe, à tel point que l'on pourrait même ajouter la supériorité du sexe.
          Les femmes ne pouvaient se reconnaître dans ces univers réservés et encore moins s'y projeter, à moins d'être animées du désir masochiste de s'abaisser à leurs propres yeux en se faisant répéter sans cesse combien ces hommes étaient « beaux, grands et forts ».
          De même, les femmes ne pouvaient croire et accepter ces exhortations à l'expansion colonialiste qui ne cessent de hanter les romans d'anticipation, ces mondes conquis, ces peuples réduits en esclavage et exploités, ces extraterrestres toujours monstrueux. Et que dire de toute la panoplie de gadgets guerriers, désintégrateurs et autres armes, toutes plus efficaces les unes que les autres ? Tout cela, c'était du western, et on peut comprendre que nos compagnons, entrés dans l'ère industrielle et la civilisation des grandes mégalopoles et du train-train journalier, aient eu envie de s'évader dans ces mondes « romantisés », continuant ainsi le mythe de la conquête de l'ouest par-delà de nouvelles frontières. Mais, en cela, il est d'autant plus facile de comprendre les raisons du désintérêt porté par les femmes à ces thèmes.
          La femme y était-elle présente au moins comme personnage ? Oh oui, bien sûr, elle était là. Bien gentille et bien tranquille, dans l'ensemble. Prenons par exemple les héroïnes de Space Opera — et quand je dis héroïnes, c'est un bel euphémisme. Ces pauvres demoiselles, jolies et étourdies, pour ne pas dire stupides, n'existaient souvent que pour que de virils aventuriers les sauvent de situations impossibles. Quand, par hasard, elles dénouaient une crise délicate, c'était toujours par inadvertance ou mieux en faisant une bêtise. On y retrouvait presque toujours les stéréotypes universels (encore présents, hélas, dans la littérature enfantine) de l'explorateur hardi et de la ménagère serviable et un peu arriérée.
          Il est remarquable aussi et combien exaspérant de constater que, lorsque les personnages féminins ont quelque tempérament (énergie, esprit de décision, courage physique), elles s'en servent toujours pour faire le mal. Ces femmes ambitieuses et dynamiques à la personnalité plus forte que la moyenne, sont toujours des monstres de cruauté et de sadisme. Femmes fatales ou sorcières ! Ou encore des monstres tout court comme la Shambleau de Catherine Moore, créature perverse, à la fois excitante et repoussante, et en tout cas mortellement dangereuse.
          En général, les femmes servent de faire-valoir à leurs homologues masculins, et de récompense. De ce côté-là, il n'y a guère de différence entre les légendes du futur et les légendes du passé. C'est encore le héros qui sauve une princesse et l'épouse en récompense.
          Enfin, il ne faut pas oublier une image de la femme que l'on trouve encore souvent, même dans la science-fiction contemporaine, celle de la femme-objet, dont l'exemple le plus frappant est donné dans La semence du démon de Dean R. Koontz (Opta), où une femme est possédée par un ordinateur. Le comble de la femme-objet.
          Quand par hasard aussi des écrivains (pris de remords ? moralisateurs ? maccarthistes ?) décident de traiter les femmes en êtres responsables et libérés, ils décrivent des matriarcats. Et c'est ainsi que les romans qui, en apparence, sont les plus féministes sont invariablement écrits par des hommes. Mais, hélas, ce n'est jamais pour porter la femme aux nues, tant la morale de leurs histoires est toujours la même : dès lors que des femmes sont animées du désir de pouvoir, elles perdent toute féminité, copient le comportement masculin et deviennent des lesbiennes monstrueuses. Ce qui ne peut faire naître dans l'esprit du lecteur que la moquerie, la dérision ou la haine. Je pense aux femmes que met en scène Robert Merle dans Les hommes protégés (Gallimard) ou à celles décrites dans la Misandra (J'ai Lu) de Claude Veillot.
          De la femme au foyer à la femme révoltée, il n'y a ainsi qu'un pas, allègrement franchi par les écrivains hommes pour notre plus grand malheur. Que le matriarcat ait été la plupart du temps dépeint par des hommes n'est pas un hasard. Cela ne fait que refléter leurs angoisses et leurs préoccupations. Comme s'ils avaient peur d'être détrônés... Et c'est sans doute pour cette raison qu'ils créent des femmes castratrices, au sens propre comme au sens figuré.
          On peut d'ailleurs malheureusement supposer que des histoires de matriarcat racontées par des femmes ressembleraient beaucoup à celles de leurs homologues masculins. Depuis Freud en effet, on sait bien que, vu le système de valeurs en cours dans nos sociétés actuelles, les rapports entre femmes sont déplorables. Elles passent leur temps à rivaliser, à se jalouser et à se démolir en paroles. Qu'est-ce que cela signifie ? Simplement que, objets-marchandises, elles cherchent à attirer les désirs des hommes et sont en position de rivalité sur le marché sexuel. D'autant plus que le seul désir de bien des femmes a longtemps été de devenir des hommes puisque ceux-ci détenaient soi-disant les seules qualités positives. Elles se méprisent donc entre elles, comme elles se méprisent elles-mêmes en tant qu'objets de moindre valeur. J'ai rarement vu cela aussi bien exprimé que dans la nouvelle de Katia Alexandre Le temps des masques. Le mépris ressenti envers ses compagnes par cette toute-puissante présidente d'un monde gouverné par des femmes, est étonnant. Seule une femme pouvait être aussi dure envers son « espèce ».
          Il ne faut pas oublier au surplus que cette littérature d'hommes pour des hommes n'était que le simple reflet de la réalité d'une société phallocratique. Bref, on pourrait résumer le sort de la femme par cette boutade retrouvée par ce redoutable misogyne qu'est Jacques Sadoul, historien de la science-fiction : « Joli lot de Terriennes à vendre. Elles peuvent servir d'épouse, de maîtresse, d'esclave. » Et Sadoul ajoute un mot de son cru : « De nourriture. » Sans commentaire.


          Une évolution favorable aux femmes

          Et puis soudain la S.F. change. Quand ? Il est difficile de le dire. Cela ne s'est pas fait en un jour ni même en un an. Elle change et on la rebaptise chez certains fanatiques, spéculative fiction. Terme assez flou dont le seul avantage est de marquer une évolution. Pour certains, la date critique est 1960, avec l'émergence d'une pléiade de jeunes intellectuels qui s'insurgent contre ces mythes de western. Ils critiquent tout et remettent sans cesse en question les valeurs admises. Encore une fois ils ne sont que les porte-parole de leur environnement : c'est l'époque de la Beat Generation. Moins d'inventions technologiques, moins de récits d'aventures primaires. Ce qui importe, désormais, ce sont les conséquences de ces inventions technologiques sur la vie des gens, sur l'évolution des sociétés et, pourquoi pas, des civilisations. La sociologie, la psychologie, la politique, la philosophie, font leur entrée, on devrait dire leur rentrée (en pensant aux romans de Wells ou de Huxley) dans la nouvelle science-fiction.
          J'ai dit que pour la plupart des amateurs le grand changement était intervenu vers les années 60. Personnellement, il me semble qu'il faudrait avancer cette prise de conscience d'une bonne dizaine d'années. En effet des œuvres comme celles de Simak, de Sturgeon, de Van Vogt ou de Bradbury annoncent largement ce renouveau par leurs thèmes et l'esprit critique dont ils font preuve. Je pense en particulier à cette merveilleuse conception intellectuelle d'une Gestalt humaine, c'est-à-dire d'un groupe d'enfants anormaux qui, une fois réunis, forment une entité douée de pouvoirs paranormaux accrus et représentent peut-être l'homme de demain. (Ou la femme ! Comme les termes sont déjà en eux-mêmes orientés et pourvus de supériorité !)
          A partir des années 50, nous l'avons vu plus haut, apparaissent quelques « excellentes » écrivains femmes. Vers les années 60, des nouvelles venues se joignent à elles, comme les Anglaises Hilary Bailey et Josephine Saxton, L'Irlandaise Anne Mac Caffrey, les Américaines Kit Reed, Sonya Dorman, Carol Emshwiller. Ces dernières années ont révélé des écrivains pleines de talent et de ressources comme Kate Wilhelm, Ursula Le Guin, Vonda Mclntyre, Raylyn Moore. (Je ne cite ici que quelques noms choisis plus particulièrement parce que leurs écrits ont été traduits en langue française.)
          Parmi les Françaises qui ont été publiées depuis 1950, on peut citer Nathalie Henneberg qui écrivit un grand nombre de romans et de nouvelles (dont certains en collaboration avec son mari), Martine Thomé, Juliette Raabe, Julia Verlanger, Christine Renard, Françoise d'Eaubonne. Certaines aussi qui s'écartèrent de la littérature générale, l'espace d'un roman : Colette Audry avec L'autre planète, Christiane Rochefort avec Archaos ou le jardin étincelant, Nicole Avril avec Les gens de Misar. Court résumé historique pour montrer pourquoi la femme allait s'intéresser à une littérature jusque-là chasse gardée et comment elle allait pouvoir s'y faire une place. Une toute petite place, tant que la majorité des lecteurs seront des hommes (90 %), qui se méfient terriblement des écrivains femmes comme des opinions féminines en général. Une de mes amies qui tient une excellente librairie de S.F. à Paris me racontait que, souvent, les lecteurs, avant d'acheter un livre, lui demandaient son avis. Passionnée de S.F., dévorant tout ce qui s'éditait, quelquefois avant son mari, elle s'empressait de donner son opinion. Mais, presque toujours, ses interlocuteurs l'écoutaient sans commentaire et se tournaient ensuite vers l'époux d'un air interrogateur, comme pour dire : « C'est vrai ? » Manifestement, leur confiance dans son jugement féminin en ce qui concernait un genre masculin était réduite. Je me demande si ces mêmes lecteurs éprouvent le besoin de lire de la S.F. écrite par des femmes.
          Pourtant une chose est certaine, c'est qu'à l'époque où « s'effondrent la supériorité masculine, la suprématie de la race blanche et le pouvoir du capital sur le travail... » (Rudolf Dreikurs), les femmes vont enfin s'exprimer, suivant en cela les conseils donnés en 1869 par John Stuart Mill dans L'assujettissement des femmes. En littérature générale, cela fait longtemps qu'elles parlent d'elles et s'exposent. La science-fiction devrait leur permettre d'aller plus loin que la petite exposition de leurs peines et de leurs chagrins, ou de leurs histoires d'amants à la Françoise Sagan. Elle devrait leur permettre de dépasser les problèmes journaliers en les transcendant, en les transformant en mythes, en donnant des solutions et en dégageant une certaine philosophie.
          Et, en cela, il faut dire que les thèmes actuels de la science-fiction les avantagent. Cette fiction à vocation sociologique va leur permettre de spéculer sur la place de la femme dans la société future, que ce soit sur le plan politique ou social. La famille existera-t-elle encore ? L'homosexualité est-elle, comme le soutient Jean-Louis Bory, la seule réponse à la surpopulation ? Les femmes prendront-elles le pouvoir ? Et dans ce cas, est-ce qu'un monde gouverné par les femmes serait plus paisible ?
          Autant de problèmes qui vont passionner les femmes, sans parler de thèmes plus généraux comme le prouve le dernier roman d'Ursula Le Guin Les dépossédés, dans lequel elle se demande si une « société » anarchique est viable.
          Si l'on considère qu'écrire est un défoulement, l'écrivain peut se défouler, soit en représentant la réalité de ce qu'il vit quotidiennement — un être à l'écoute de lui-même et de ce qui l'entoure (il présente alors un constat sur sa place et son insertion dans la société) — , soit par des fantasmes qui représentent la réalité transcendée, la réalité de l'imaginaire. Ces deux pôles peuvent être réunis facilement dans la littérature de science-fiction qui, par rapport à la littérature traditionnelle, offre « la liberté et l'imagination au pouvoir, puisque l'espace et le temps ne représentent plus de frontières et que les cadres étroits de nos sociétés et de nos civilisations peuvent être dépassés ».
          Ainsi, réunir des nouvelles de science-fiction était pour moi le moyen de montrer cette évolution, de prouver que les femmes avaient quelque chose à dire dans le domaine de la spéculation et qu'elles le disaient bien. Mais c'était montrer qu'il existe aussi des problèmes spécifiques aux femmes, telle la grossesse, et qu'elles savent en parler sans que l'on puisse dire, injure suprême : « C'est de la littérature féminine ! »


          Une spécificité ?

          J'ai ajouté « de science-fiction » car je ne me lancerai naturellement pas dans une étude complète de la littérature féminine en général. Ce ne serait plus une postface mais bien un essai, qui d'ailleurs reste à faire.
          Lorsque l'on traite une œuvre de « féminine », ce n'est jamais un compliment, ou rarement, car dans la vie comme dans la littérature, les vertus féminines sont souvent, hélas, négatives. Les premiers mots qui viennent à l'esprit comme attributs accolés à nouvelles féminines (et je l'ai vérifié autour de moi, en posant des questions) sont :
          mièvrerie ;
          romanesque ;
          sentimentalisme ;
          tendresse ;
          lyrisme.
          Il est étonnant de voir comme tout cela recoupe les études faites par les psychologues et les sociologues sur les possibilités créatrices des petits garçons et des petites filles, et sur les qualités que l'on attend de ces dernières. Mais n'allons pas trop vite, et penchons-nous plutôt sur l'existence de la féminité. Car qui dit vertus féminines admet implicitement une « féminité ».
          Freud commence sa conférence sur la féminité ainsi : « Mesdames, messieurs, le problème de la féminité vous préoccupe puisque vous êtes des hommes. (Sic.) Pour les femmes qui se trouvent parmi vous, la question ne se pose pas puisqu'elles sont l'énigme dont nous (hommes) parlons. »
          Et voilà : l'homme possède le pouvoir et la parole, l'un ne va d'ailleurs pas sans l'autre, il agit et crée le principe de féminité qui lui plaît tant.
          Cette reconnaissance du principe de féminité tendrait à établir qu'il y a une différence innée de la psyché. Or je ne crois pas que de ce côté-là aucun biologiste, ni aucun psychiatre ou psychanalyste soit prêt à affirmer une telle différence.
          Comme le dit encore John Stuart Mill dans L'assujettissement des femmes en 1869 : « Il faut posséder la plus profonde connaissance des lois de la formation du caractère pour avoir le droit d'affirmer qu'il y a une différence et, à plus forte raison, de dire quelle est la différence qui distingue les deux sexes du point de vue moral et intellectuel. »
          Ou comme l'observe Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient », voulant exprimer par là qu'il n'existe pas de différence morale ou intellectuelle mais que c'est l'éducation qui crée cette différence — une éducation adaptée à chaque sexe. Lacan ne dit rien d'autre lorsqu'il lance comme une boutade : « La femme, connais pas. » Car il y a non pas spécificité de la psyché féminine mais éducation de la psyché féminine. Cela est très bien relevé dans la nouvelle de Raylyn Moore La belle Eléonore est morte, et dans celle de Joanna Russ, Lorsque tout changea.
          La nouvelle de Raylyn Moore en fait la démonstration par l'absurde en donnant de prétendues qualités féminines aux « épouses » des couples mis en scène. Or il s'agit de couples tout à fait spéciaux. Pourtant les deux « épouses » et les deux « maris » sont des stéréotypes parfaits de nos stéréotypes actuels. La nouvelle de Joanna Russ démontre, elle, qu'à partir du moment où des fillettes sont éduquées sans avoir pour but de plaire à des hommes en se modelant sur leurs rêves, elles perdent leurs caractères stéréotypés, sans pour autant prendre des attitudes masculines et dominantes. Après avoir fondé une colonie sur une planète lointaine, les hommes meurent et les femmes restent seules. Elles forment des couples et de nouveaux rapports se créent à l'intérieur de ces couples. Chacune agit en écoutant ses motivations profondes et non mue par un quelconque conditionnement. (Il en est de même pour leurs filles nées par parthénogenèse.)
          De nouveau on peut citer Simone de Beauvoir : « Pour la jeune fille au contraire il y a divorce entre sa condition proprement humaine et sa condition féminine. Ce qui rend relativement facile le départ du jeune homme dans l'existence, c'est que sa vocation d'être humain ne contrarie pas son avenir de mâle : dès son enfance s'annonce ce sort heureux... on a souvent remarqué qu'à partir de la puberté, la jeune fille dans les domaines intellectuels et artistiques perd du terrain. Il y a beaucoup de raisons. Une des plus fréquentes c'est que l'adolescente ne rencontre pas autour d'elle les encouragements qu'on accorde à ses frères, bien au contraire on veut qu'elle soit aussi une femme et il lui faut cumuler les charges de son travail professionnel avec celles qu'implique sa féminité... Ce n'est pas en effet en augmentant sa valeur humaine qu'elle gagnera du prix aux yeux des mâles, c'est en se modelant sur leurs rêves... être féminine, c'est se montrer impotente, futile, docile, passive. »
          Si Simone de Beauvoir a raison et si les qualités les plus appréciées chez les petites filles sont la douceur, la soumission, la sociabilité, le charme, la gentillesse (et un certain nombre d'études sociologiques récentes confirment ces allégations), on peut se demander si le fait de favoriser l'éclosion de ces traits de caractère chez la fillette puis chez l'adolescente ne va pas conduire à un handicap sur le plan de la créativité. Des études réalisées récemment dans les écoles prouvent que les rédactions des garçons sont pleines de vitalité, d'invention, d'imagination et d'idées originales mais le tout exprimé dans le plus grand désordre, jeté à la hâte sur le papier, sans description poétique. Alors que celles des petites filles sont un modèle d'ordre et de rigueur. « Leurs rédactions sont parfaitement composées, leur contenu est tout ce que l'on peut imaginer de plus conformiste. Les concepts de beau, de bon, de mauvais, y abondent... La banalité ressort à chaque ligne, l'hommage à l'autorité est sans cesse mis en avant, tout baigne dans un romantisme mièvre, rempli de descriptions édulcorées, englué dans le sentimentalisme, les paysages et les situations improbables. » (Elena Belotti, Du côté des petites filles.) Terrible réquisitoire et déprimantes conclusions. On voit mieux soudain pourquoi le terme de littérature féminine fait venir sur les lèvres une moue de dégoût !
          Mais comment en est-on arrivé là, puisque justement à la naissance il n'y a pas de différence ? Toujours l'éducation et le conditionnement :
          « Toutes les discussions sur la condition des femmes, sur le caractère, le tempérament des femmes, sur la soumission et l'émancipation des femmes, font perdre de vue ce fait fondamental que la distinction des sexes est conçue selon une trame culturelle servant de base aux rapports humains, et que le petit garçon qui grandit est modelé tout aussi inexorablement que la petite fille selon un moule particulier et bien défini. » (Margaret Mead, Mœurs et sexualité en Océanie.)
          Ainsi, les petites filles étant éduquées de façon à devenir aimables et charmantes, on comprend mieux désormais que la créativité leur soit un domaine difficile, surtout si l'on accepte les propos de Marta Fattori dans son essai, Créativité et éducation : « Les sujets créatifs présentent une autonomie de jugement bien marquée, une tendance à l'anticonformisme, un sens de l'humour accentué, une grande diversité d'intérêts sur le plan artistique et scientifique, alors qu'ils manquent de motivations « normales » envers le succès scolaire ou professionnel qui représente justement ce que les autres attendent d'eux. » Pour toutes ces raisons, les petites filles dont les velléités d'indépendance et de spontanéité viennent se briser contre les barrières d'une éducation trop rigide ne sont guère aptes à créer. On peut se souvenir de George Sand dont une grande partie de l'énergie créatrice a été dépensée pour s'affirmer comme être humain indépendant au détriment, certainement, de ses qualités d'écrivain...
          Conditionnées à la soumission et à la passivité, les petites filles développent en outre de prétendues « vertus féminines » dont l'une des plus étonnantes est cette fameuse intuition dite féminine. « Leur rôle (des femmes) exige, dès le plus jeune âge, qu'elles apprennent à être sensibles aux besoins et au comportement des autres... Dans une société où existent encore deux poids et deux mesures en matière de morale, il est sage pour une femme de tenir compte du caractère de ses amis et d'être circonspecte à leur égard. » (Gordon Allport, Structure et développement de la personnalité.)
          C'est ce que l'on appelle donc l'intuition, qualité pour une fois reconnue comme telle, encouragée et fort appréciée par les hommes. Car, après tout, il est agréable d'être compris et deviné, et de voir ses besoins satisfaits avant même qu'ils ne soient exprimés.
          Alors, finalement, qu'en est-il de ce problème de spécificité de la littérature féminine de S.F. ? Nous avons vu que, par la faute du système éducatif, on avait étouffé la créativité chez les filles. Et que la féminité avait été inventée par la société ! Et, surtout, par le sexe qui dans cette société détenait le pouvoir et qui s'en accommodait fort bien, le sexe mâle !
          La féminité est en fait une notion typiquement masculine de la femme, c'est l'image que l'homme se fait de l'éternel féminin avec ses qualités de douceur, etc. C'est donc un faux problème (il est d'ailleurs amusant de constater que si on essaie d'appliquer ces qualités à un homme, elles deviennent des défauts). H. Desmaret, dans La femme future, en 1890, exprimait déjà ses craintes que les femmes ne perdent leur féminité en devenant des êtres humains.
          Ainsi on voit tout de suite que pour qu'une littérature féminine de qualité s'épanouisse, il faut qu'elle échappe aux valeurs féminines typiques et qu'elle garde simplement les bons côtés de son conditionnement, c'est-à-dire toutes les conséquences de l'intuition : instinct de reconnaître les émotions, étude et connaissance des sentiments de l'âme, étude psychologique des personnages. Et de surcroît qu'elle évite mièvrerie et sentimentalisme. Kate Wilhelm, dans Les funérailles, a su parfaitement se servir des qualités ou défauts féminins pour cerner les réactions des jeunes filles, démonter les mécanismes qui les font agir et réagir, et montrer avec subtilité et finesse les relations souvent troubles qui se nouent entre pensionnaires ou entre maîtresses et élèves.
          Dans la science-fiction classique, il y a d'ailleurs eu très peu de littérature véritablement féminine (à part l'œuvre d'Anne Mac Caffrey, très romantique). Comme si le genre ne s'y prêtait guère. Aussi sans doute parce que, comme je l'ai dit plus haut, les premières femmes, pour arriver à se faire publier dans un genre pour hommes, écrivirent comme leurs compagnons, des histoires remplies de mâles aventuriers, sans caractères féminins dominants. Certaines même sous un pseudonyme masculin comme André Norton ou Francis Stevens. Même Jirel de Joiry, héroïne de Catherine Moore, est du style « mâle héroïne ». Autant dire qu'à l'époque où peu de femmes écrivaient, elles le faisaient selon les canevas masculins. Parfois quelques vertus féminines (romantisme et sentimentalité) transparaissaient bien, comme chez la Française Nathalie Henneberg, mais dans des textes aux situations en général figées, avec des caractères sans profondeur, elles n'enrichissaient que la platitude des récits.
          Pour les nouvelles venues à la science-fiction, attirées par l'évolution de cette littérature vers des thèmes plus favorables, il était relativement facile d'éviter les pièges d'une littérature féminine. Elles n'avaient que faire des anciens stéréotypes. En s'exprimant comme elles en avaient envie, elles donnaient tout lieu de croire qu'elles feraient évoluer, sinon le style, du moins l'image même de la femme.
          Le premier grand changement qu'il faut remarquer par rapport aux textes écrits par des hommes, c'est l'importance accordée aux personnages de sexe féminin, non pas précisément des amazones comme Jirel de Joiry ou des créatures pseudo-féminines et dangereuses par leurs petites cervelles comme la Barbarella de Forest, mais des femmes aux prises avec la société et ses véritables problèmes : publicité, pollution, métier, libération de la femme, etc.
          Avant l'arrivée de ces écrivains femmes, lorsque l'on comparait les images féminines de la littérature de S.F. et celles des légendes traditionnelles, on trouvait peu de changement. Dans les vieilles légendes, les femmes étaient soit douces, soumises, muettes, préoccupées de leur beauté, comme Cendrillon, soit désobéissantes et capricieuses comme la Belle au Bois dormant ou le Petit Chaperon rouge. Par contre, lorsque l'on étudie en détail les personnages féminins des textes écrits par les femmes, on voit une très nette évolution, une transformation, et même une libération.
          * Les figures féminines ne sont plus passives et incapables, uniquement tournées vers la quête du bonheur à travers la conquête de l'époux. (Du moins c'est ce que les auteurs voudraient écrire, mais nous verrons qu'à cause de leur conditionnement de femmes, leurs personnages leur échappent de temps en temps. Témoin, l'héroïne de La chanson de Tommy qui recherche encore le prince charmant. Quelquefois, comme dans Le temps des masques de Katia Alexandre, il doit y avoir violence et meurtre de l'homme aimé pour que l'héroïne se libère de ses penchants et de l'esclavage qu'elle sent revenir.)
          * Elles ne servent plus seulement de faire-valoir à un homme mais ont un métier et des problèmes inhérents à ce métier. Dans la nouvelle de Pamela Sargent, Le TIM, c'est même un homme qui sert de faire-valoir à une femme.
          * Elles ne passent plus leur temps derrière des fourneaux ou dans des maisons, en parfaites ménagères. Lorsque le sujet est traité, c'est sous forme de satire comme dans La belle Eléonore est morte ou comme dans une excellente nouvelle de Juliette Raabe, Journal d'une ménagère inversée. Ici, toute la journée d'une ménagère y est inversée comme un film que l'on passerait à l'envers, ou plutôt à reculons.
          * L'amour, opium traditionnellement réservé aux femmes, tend à disparaître, quelquefois même par un meurtre rituel comme dans Le temps des masques, ou par une démystification bouleversante comme dans Les funérailles de Kate Wilhelm où les jolies dames éduquées pour plaire aux hommes sont déshabillées, montrées sous leur vrai jour et deviennent des objets repoussants et abominables.
          * Les filles habituellement élevées dans l'idée qu'elles ne pouvaient entrer en compétition avec les hommes pour la conquête du pouvoir se révoltent et ne transfèrent plus leur énergie à rechercher la force et la sécurité dans l'alliance avec les hommes. Ainsi en est-il dans Les femmes de Gordon de Joséphine Saxton.
          * Lorsqu'il existe une structure autoritaire — ce qui n'est pas toujours le cas (comme dans la nouvelle de Joanna Russ) — , le chef n'est pas forcément un homme (telle la nouvelle humoristique de Raylyn Moore, La belle Eléonore est morte).
          * La notion de couple tend à disparaître ou à s'élargir : on le voit aussi bien dans Lorsque tout changea ou La belle Eléonore est morte que dans Les femmes de Gordon.
          * II existe rarement des super-héros ou des superhéroïnes.
          * Enfin les femmes au pouvoir n'ont pas le même appétit d'expansion colonialiste, de guerre et de violence. Au contraire, elles agissent plutôt comme l'administratrice de la cité dans Le TIM de Pamela Sargent.
          Il est évident que cette évolution de la place de la femme dans les écrits de science-fiction ne s'est pas seulement limitée à la littérature féminine. Les écrivains masculins aussi ont mis de l'eau dans leur vin, quoique le changement soit plus net, plus palpable dans la littérature écrite par les femmes. Il est évident aussi que cette prise de conscience des écrivains féminins n'est que la conséquence de la prise de conscience beaucoup plus vaste des femmes et de leurs mouvements de libération à travers le monde, rendue plus facile par l'insertion grandissante de la femme dans la vie sociale moderne. Ce qui indique bien, une fois de plus, que la littérature n'est que le miroir d'une situation réelle. Mais l'écrivain ne fait-elle que copier la réalité et décrire la société qui l'entoure en transposant ? Ou contribue-t-elle à former une autre femme, et comme je l'ai dit en commençant ce texte : une Autre, Femme ?


          Une Autre, Femme

          Un écrivain peut dans son œuvre, on le sait, traduire la société de plusieurs façons et on s'aperçoit souvent que la façon la plus fréquente (et la plus révélatrice) est le reflet inconscient de cette société. L'un des plus beaux exemples de critique inconsciente de la place de la femme dans notre société est une très belle nouvelle de Christine Renard parue dans Utopies 75 (Laffont). Une nouvelle à première lecture féministe, qui dépeint une forme de matriarcat égalitaire, un monde de femmes où toutes sont égales, heureuses, comblées, éduquées et choyées par des maisons-arbres vivantes, véritables nids-mères. Les hommes en revanche vivent en parias dans des baraquements et servent surtout de géniteurs. Dans l'esprit de Christine Renard (qui dans la vie est une épouse et une mère de famille), cette nouvelle devait être une sorte de défi à sa condition de femme toujours en train de s'occuper de son petit monde. Or cette nouvelle est le contraire d'une nouvelle féministe. La femme n'y gagne pas en liberté, ni en esprit d'initiative. Elle ne prend jamais en main son propre sort. Cette femme-reine vit, hyper protégée, dans un cocon, un vaste utérus supermaternant, représenté par les maisons-arbres.
          Tous les siècles de protection et d'infantilisation, d'abêtissement de la femme possédée, protégée par l'homme, sont symbolisés dans ce texte. Or je ne suis pas sûre que Christine Renard, en l'écrivant, ait été totalement consciente de toutes ses implications et de la critique impitoyable qu'elle faisait. Les femmes de son univers sont encore plus esclaves de leurs maisons-mères qu'elles ne le sont des hommes de notre civilisation. C'est en tout cas beaucoup plus révélateur qu'un récit revendicatif et féministe car le texte révèle les problèmes fondamentaux liés au conditionnement subi par les femmes.
          Il arrive très souvent aussi que, sur le plan de l'histoire, l'écrivain donne à une femme une place de choix dans son métier, c'est-à-dire un poste de dirigeante, dont l'image est apparemment positive. Prenons par exemple la nouvelle de Pamela Sargent, Le TIM. L'héroïne est la responsable administrative d'une immense cité en décomposition. Elle se trouve confrontée à une crise majeure qu'elle résoudra avec clairvoyance, finesse et intelligence, contre l'avis de ses conseillers masculins qui fonçaient tête baissée dans les ennuis. La première réaction qui vient à l'esprit, c'est : « Enfin un personnage de femme positif. » C'est oublier que nos écrivains ont elles aussi été ces petites filles conditionnées et que malgré leurs prises de conscience adultes, ce conditionnement resurgit encore. Lorsque l'on étudie attentivement les mots employés par l'héroïne du TIM, que l'on regarde ses façons d'agir, on retrouve le vocabulaire « féminin » par excellence, celui que l'on s'attend toujours à trouver dans la bouche d'une femme, mais pour ainsi dire jamais dans celle d'un dirigeant responsable : « Je ne suis pas une technicienne, et je ne comprends pas vraiment comment cela marche mais cette idée de voir mes atomes projetés ici et là, je ne la chéris guère. » Il s'agit, on l'a vu en lisant la nouvelle, d'un transmetteur de matière. Et voilà qu'en une seule phrase tous les poncifs réservés à la gent féminine réapparaissent. Les femmes, c'est bien connu, sont incapables de comprendre quoi que ce soit aux mathématiques et aux sciences en général. En plus, l'héroïne réagit en hystérique, de façon primitive, au lieu d'analyser avec rigueur le phénomène. En employant des termes comme « je ne la chéris guère », elle « est » femelle. Et que ce soit elle qui ait raison en définitive n'excuse rien. Ce n'est pas en ridiculisant des hommes quand ils raisonnent de façon logique que l'on prouvera la supériorité (s'il en est une ?) féminine.
          Maintenant, en dehors de ce reflet inconscient de la société et des lois qui la régissent, les écrivains femmes se penchent de façon consciente sur leurs différents destins particuliers : destin social, sexuel, mythologique. Le destin social est le plus fréquemment en cause. La majeure partie des nouvelles écrites par des femmes traitent de la vie quotidienne. Ce qui n'est pas surprenant puisqu'elles sont sans cesse confrontées à des problèmes qui leur sont spécifiques : les tâches ménagères, l'éducation des enfants, la grossesse, mais contrairement à la littérature générale, elles ne se racontent pas avec délectation mais emploient la satire, ce qui donne plus de force à leurs idées, comme dans La belle Eléonore est morte. La nouvelle de Raylyn Moore nie totalement la sentence : l'anatomie, c'est le destin par lequel être ou ne pas être devenait en avoir ou pas. Tout comme Lorsque tout changea de Joanna Russ. Quant à La fin vivante, elle traite d'un sujet spécifiquement féminin : la grossesse et sa suite logique, l'accouchement ! Sujet souvent exaspérant lorsqu'il arrive au beau milieu d'une discussion. Ce qui ne manque presque jamais lorsque plusieurs femmes se retrouvent. L'accouchement est aux thés de femmes ce que le service militaire était aux dîners masculins à une certaine époque (pas encore tout à fait disparue). Bref, dans la vie sociale d'une femme, la grossesse est certainement invalidante et le fait de la supprimer, si cela était possible, ferait faire aux femmes un grand pas vers leur libération, dans leur démarche vers une égalité des sexes. Dans le travail extérieur, un chef d'entreprise n'aime pas d'ordinaire confier des responsabilités à une jeune femme, sachant qu'elle sera absente à chaque grossesse, et ensuite à chaque maladie des enfants. Pourtant, ainsi que le décrit Sonya Dorman, l'inconscient collectif est si puissant que la suppression de la grossesse entraînerait des séquelles psychologiques importantes.
          Le destin sexuel est également envisagé dans la grande majorité des textes, mais en filigrane comme dans La chanson de Tommy de Kit Reed où l'héroïne reste esclave de l'homme qu'elle aime au point d'élever (d'engraisser plutôt) des femmes-objets pour son bonheur. Finalement, maigres ou grasses, les femmes font figure de marchandises sur le marché sexuel. Le destin sexuel n'est donc qu'un corollaire du destin social.
          Quant au destin mythologique de la femme, on le perçoit dans la très belle nouvelle d'Hilary Bailey, dont l'héroïne est porteuse de tous les péchés du monde : coupable et culpabilisée, elle est un autre reflet conscient de l'éternel féminin, tel que nous l'ont inculqué deux mille ans de civilisation judéo-chrétienne.
          Alors, existe-t-il réellement une science-fiction féministe à travers laquelle l'écrivain mènerait un combat ? Prenons le récent livre d'une de nos féministes acharnées, Françoise d'Eaubonne, Le satellite de l'amande. Nous y assistons à un panégyrique de la femme, et les hommes ont disparu complètement de l'humanité. Mais est-ce qu'être féministe consiste à vouloir supprimer les hommes ? Ou cela consiste-t-il plutôt à rechercher une véritable égalité, à vouloir secouer le joug d'une dépendance de fait qui heureusement tend à disparaître au sein des sociétés occidentales, et sortir d'un conditionnement millénaire ? Il faut changer l'éducation des petites filles et en faire des femmes nouvelles. Or je ne trouve pas que la plupart des textes en apparence féministes aillent dans ce sens-là : ils dépeignent à la rigueur une révolte mais qui reste très primaire.
          Que ce soit dans Les femmes de Gordon ou dans l'étonnante nouvelle de Katia Alexandre, Le temps des masques qui est l'une des nouvelles « féministes » les plus misogynes qui soient, ces femmes du futur qui dirigent les destinées du monde et se cachent derrière leurs masques sont très peu différentes, en fin de compte, de celles que dérangent en ce moment même les mouvements M.L.F., et qui vous disent froidement : « Nous avons, de toute éternité, gouverné les hommes en douceur, par le charme, sans nous mettre en avant, pourquoi nous dresser au premier plan et devenir vulnérables ? » C'est en tout cas une nouvelle sans tendresse aucune envers les femmes, comme si Katia Alexandre était culpabilisée par son désir de puissance et d'égalité. On en revient à l'opinion de Freud sur les femmes et sur leur mépris d'elles-mêmes.


          Il semblerait donc que les écrivains ne fassent que refléter la société qui les entoure sans contribuer véritablement à créer une autre femme et encore moins pour l'instant, une Autre, Femme. Nous avons vu les difficultés rencontrées lorsqu'elles décidaient de le faire, et combien leur conditionnement les empêchait d'aller très loin. Un cercle vicieux qu'il ne faudrait pas trop caresser, car tant que les femmes seront conditionnées par une certaine éducation qui ne favorise pas leur créativité, elles ne pourront pas proposer de nouveaux modèles, ou très difficilement. Alors, peut-on dire que les femmes écrivains inventent grâce à ce merveilleux outil qu'est la science-fiction, littérature de l'imaginaire, une autre réalité pleine de promesses, avec création de stéréotypes nouveaux ?
          Contribuent-elles à donner l'image d'une autre femme non plus définie par le principe phallocratique de féminité ? Une autre femme dans une autre société, qui ne serait plus basée sur l'exploitation de la femme par l'homme, comme le dit Marx : « Le premier antagonisme de classe qui apparut dans l'histoire coïncide avec le développement de l'antagonisme entre l'homme et la femme dans la monogamie, et la première oppression de classe avec celle du sexe féminin par le sexe masculin. »
          On peut surtout dire qu'en général les écrivains contribuent à casser, de façon voulue ou non, les anciennes images de la femme mais qu'elles n'amènent pas encore, dans l'ensemble, d'idées révolutionnaires.
          En fait, il y a là plutôt une vaste tentative de réflexion — image reflétée et réflexion sur un thème — sur la place de la femme dans la société, sur son éducation, son conditionnement, son évolution et les nouveaux rapports entre hommes et femmes. Ainsi que le suggère Pamela Sargent dans sa préface de Femmes et merveilles : « Seuls le fantastique et la science-fiction peuvent nous montrer des femmes dans des cadres et des milieux neufs et inconnus. Ils peuvent étudier ce que nous pourrions devenir quand les présentes contraintes qui pèsent sur nos vies disparaîtront ou évoquer les nouveaux problèmes, les nouvelles restrictions qui peuvent naître. »
          Pour l'instant, nous n'en sommes encore qu'au début et le jour où les écrivains femmes exploreront le chemin tracé par Luce Irigaray (psychanalyste) dans sa définition de la femme plurielle, alors il y aura bel et bien un pas en avant : « Se trouver pour une femme ne pouvait donc signifier que la possibilité de ne sacrifier aucun de ses plaisirs à un autre, de ne s'identifier à aucun en particulier, de n'être jamais simplement une. Sorte d'univers en expansion auquel nulles limites ne pourraient être fixées et qui ne serait pas pour autant incohérence. »




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