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Le Cimetière des papillons

Richard CANAL



Illustration de Philippe CAZA

J'AI LU (Paris, France), coll. Science-Fiction (1992 - 2001, 3ème série - dos violet/blanc) n° (3908)
Dépôt légal : décembre 1994
260 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction

Tirage de tête 350 exemplaires.



    Quatrième de couverture    
Pas de texte sur la quatrième de couverture.
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition J'AI LU, Science-Fiction (1992 - 2001, 3ème série - dos violet/blanc) (1995)


     Si les prix littéraires signifient quelque chose, dans ce cas Richard Canal est un auteur reconnu. En 1989, le Grand Prix de la Science-Fiction Française, qui ne se nommait pas encore Grand Prix de l'Imaginaire, couronna sa nouvelle Étoile. Il est décerné par des professionnels (auteurs, éditeurs, critiques, libraires). En 1994, le Prix Rosny Aîné couronna son roman Ombres blanches : il est décerné par les participants de la Convention Nationale Française.
     Canal, dont Le cimetière des papillons constitue le quatrième roman publié au sein de la collection SF de J'ai Lu, est actif dans le genre depuis le début des années quatre-vingt. Sa première nouvelle publiée professionnellement est parue dans Fiction en avril 1983, et depuis La malédiction de l'éphémère (La Découverte, 1986), ses romans se sont succédés régulièrement, dans une écriture qui a gagné petit à petit en maîtrise, en profondeur, en beauté.
     Car l'écriture de Richard Canal est parfaitement adéquate au type de littérature qu'elle illustre : écrivain d'images, Canal est fasciné par l'esthétique et l'œuvre d'art, motif présent dès son premier roman. Sa plume maniant symboles et allégories se fait miroir de ce qu'elle donne à voir. La thématique de l'auteur est plus riche encore, et se concentre autour de la perte, de la désagrégation, de la délitescence. Autour des forces révolutionnaires et anarchistes, également. Mais toujours, elle fonctionne par le biais d'images et témoigne d'une inventivité sans cesse revivifiée.
     En cela, Le cimetière des papillons est exemplaire. S'il n'est peut-être pas le meilleur livre de Richard Canal, il s'inscrit pleinement dans l'évolution dont témoignent les ouvrages précédents, singulièrement ceux que l'on a désigné génériquement comme « la trilogie africaine » (Swap-swap, Ombres blanches, Aube noire). Et malgré cette insertion dans une totalité, il s'agit d'un roman complètement neuf.
     Symbolique, il l'est de manière évidente par le cadre qu'il offre à son action, laquelle se joue sur plusieurs plans abstraits. Shamäyor est le théâtre d'un jeu à l'échelle planétaire : cinq joueurs s'affrontent en gauchissant le sort du monde, tout en ne se rencontrant jamais. A l'abri de leurs bunkers de jade, ils ne se matérialisent que dans un espace virtuel, le Domaine. Pour eux, les habitants de Shamäyor sont des pions soumis aux cartes tirées. Mais le niveau des manipulateurs n'est pas le plan ultime, et une autre entité — le Jeu lui-même, peut-être — tire les cartes des cinq joueurs. Une société régie par le jeu, voilà de la bonne SF classique, dira-t-on. Voire.
     La planète, quant à elle, entraîne ses populations dans la ronde d'une entropie infernale. Le temps réel y réduit en poussière livres, objets, machines et même villes, parfois en quelques fractions de secondes. Tout s'y délite à une vitesse effrayante, si on y oublie la précaution qui rythme la vie quotidienne : protéger les choses. Les villes sont construites sur des Sources d'énergie, dont le rayonnement ralentit l'entropie. Les fondations et les murs des habitations éloignées sont enduites du sang d'un bétail élevé à ces fins. Le principal minerai de la planète, le tyel, permet de confectionner des coffres qui dérobent au temps réel les objets que l'on y place. C'est le combat de la vie (symboles : les Sources, le sang...) contre le temps destructeur.
     Le thème principal de l'œuvre de Canal imprègne donc ce récit : la perte, la décomposition du monde et de la vie même. Ce n'est pas un hasard si son premier livre s'inscrivait sous le signe de l'éphémère et du désespoir. Dans Swap-swap, il s'agissait de la perte de la mémoire, de l'identité ; dans Aube noire, de celle des illusions, de la disparition des proches. Il n'est pas un personnage qui ne soit intérieurement ou physiquement blessé. Mais tous pourtant, complexes et riches de leurs tourments et de leurs hésitations (il n'y a guère de personnages simples chez Canal), sont poussés par un profond désir d'agir. Une volonté sans doute désespérée de contrer les lois régissant leur vie, qu'il s'agisse des lois physiques ou des lois humaines.
     Les plus radicaux d'entre eux constitueront le dernier niveau sur Shamäyor : les révolutionnaires du groupe Temps Nouveaux qui veulent abattre les joueurs, pénétrer dans les bunkers et faire éclater le système. La révolte anarchiste court partout chez Canal. Dans Ombres blanches, le commando Cassandra qui tente d'abattre l'Intelligence Artificielle du gouvernement camerounais fait déjà référence à Proudhon et Stirner, que l'on retrouve ici. Révolutionnaire encore, Althéa et la Fraction Armée Noire qui piratent les banques de données dans Aube noire. Richard Canal, a-t-on dit, serait représentatif d'une génération « post-politique » de la SF française. Sa littérature peut certes être qualifiée de formaliste, si l'on tient aux étiquettes, mais son discours n'en est pas moins un discours de révolte : le choix d'une Afrique forte dans sa trilogie est symptomatique d'un refus des fausses évidences occidentales, au profit de la vie réelle.
     Sur Shamäyor, les Sources vont se tarir, et les villes flamboyantes qu'elles entretenaient vont mourir. Les hommes vont devoir se battre et entreprendre un exil difficile vers une nouvelle Source, unique, qui les forcera à s'unir avant de disparaître à nouveau. Orphelins de leur confort, ils inventeront une autre vie, en accord avec le temps réel. Les anarchistes, ayant percé les bunkers, disparaîtront également, plutôt que de remplacer les joueurs. Le Jeu s'interrompt, et lentement les hommes l'oublient, ainsi qu'on peut « oublier les dieux, (...) oublier les maîtres à l'ombre des drapeaux noirs »... Ni dieu, ni maître.
     La richesse de ce roman est bien supérieure à tout résumé de son intrigue. Il faudrait citer le motif de la guerre (les villes se sont disputées les gisements de tyel, et des hordes de mines non contrôlées parcourent le sous-sol en reniflant les présences humaines à effacer de la surface), la présence d'extraterrestres bienveillants, les Kwankaï, qui offrent parfois un peu de leur technologie (des objets aux noms symboliques, Condor, Faucon, Sanglier, Éléphant...), le Réseau de la TransCorp qui prétend échapper à l'obsolescence et incarner la seule pureté de Shamäyor, les greffiers qui transcrivent le patrimoine littéraire en tatouant les peaux, seul support qui résiste au temps, l'errance enfin du démineur Anton et de son ami le Clown, leur découverte d'un étrange enfant mutant dans le désert, un enfant dont la peau passe du noir au blanc et qui sera à l'origine de la nouvelle Source. Il y a parfois du Brussolo, dans certaines pages.
     L'unique et minime reproche consisterait à avancer que lorsque Canal joue de l'allégorie, il ne le fait pas toujours dans la dentelle. Ses symboles sont parfois trop évidents : cet enfant au ventre ballonné par la famine (l'Afrique, toujours), à la fois noir et blanc, qui stoppe l'entropie en devenant Source ! On sait combien l'auteur, qui enseigne l'informatique à Yaoundé, au Cameroun, est fasciné par le continent noir, ses cultures et ses forces vitales — après tout, l'humanité ne vient-elle pas d'Afrique ? Il a certainement raison de nous marteler que le sort de notre civilisation se joue entre autres en Afrique, et que le métissage, au moins culturel, est toujours préférable à l'exclusion. Alors, un enfant noir et blanc qui donne la vie, pourquoi pas...
     Richard Canal se révèle un formidable créateur d'univers, un univers enrichi de toutes les manifestations de la vie et nanti de personnages d'une épaisse réalité. On quitte Le cimetière des papillons l'esprit bruissant des images nées de cette écriture souvent flamboyante, bercé tout autant d'odeurs et de sons (ainsi que des odeurs du ghetto de Djoungolo dans Ombres blanches, ainsi que des sons du jazz qui baigne Aube noire). Et toujours on revient à l'esthétique : dans les villes soumises à l'entropie, l'importance de l'apparence tend à transcender le caractère impitoyablement précaire des choses, les villes elles-mêmes sont œuvres d'art. L'art est-il autre choses que la tentative désespérée de l'homme pour se survivre, pour arrêter le temps réel ?

Dominique WARFA (lui écrire)
Première parution : 1/7/1995
dans Cyberdreams 3
Mise en ligne le : 13/9/2003




 

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