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La Guerre des mouches

Jacques SPITZ




OMBRES , coll. Petite bibliothèque Ombres n° 102
Dépôt légal : septembre 1997
170 pages, catégorie / prix : 50 FF
ISBN : 2-84142-067-1   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     « Une épaisse couche de mouches grouillantes recouvrit tout le village sans laisser libre le plus petit espace. Le bourdonnement avait cessé, la lumière du soleil avait reparu, mais la vision de cette marée de patte et d'ailes agitées de frémissements n'en était que plus horrible. La couche d'insectes gantait uniformément les cabanes, la camionnette, les hommes, comme si un voile noir fût tombé du ciel. Les mouches grouillaient sur les habits, les mains, le visage, traînant sur la peau leur abdomen froid, et tâtant de la trompe tous les pores. L'impression de chatouillement était atroce, et un insurmontable frisson de répulsion vous secouait les nerfs. En vain cherchait-on à se débarrassert les yeux, le visage, de cette ignoble purée vivante, la place nette était aussitôt recouverte de nouvelles venues refluant comme le flot sur un récif. »

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    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition MARABOUT - GÉRARD, Bibliothèque Marabout - Science fiction (1970)


     L'époque est devenue lointaine où les éditions Marabout nous donnaient, au fil des ans, un ou deux ouvrages annuels (ressortissant aux genres qui nous intéressent) à nous mettre sous la dent. Depuis leur première publication fantastique (Les contes d'Edgar Poe, n° 109), suivie à près de cent numéros d'écart par leur première publication S.F. (Les 20 meilleures nouvelles de science — fiction, n° 207), le rythme s'est accéléré. Signe des temps, une série autonome, « Marabout-fantastique », s'est détachée du « Marabout-géant », pour à son tour se scinder en deux, à l'occasion d'un regroupement à effet rétroactif qui sépare le « Marabout-fantastique » proprement dit du « Marabout-science-fiction ».
     Signe des temps, les couvertures ont acquis un relief plus vigoureux, les publications Marabout ayant opté pour une illustration gouachée de bonne pâte, avec une couleur dominante se détachant sur fond noir, où nous retiendrons particulièrement les spectres bleus de Aux portes de l'épouvante et les humanoïdes vert sulfureux de Après...
     Signe des temps, les volumes sont maintenant complétés par un abondant « Dossier-Marabout » qui présente le livre et son auteur, et si les « Avis du conseil de lecture », où ne s'alignent que des appréciations dithyrambiques, nous semblent superflus, on goûtera par contre un avis de Jacques Bergier (La guerre des mouches), une interview de l'auteur (Mort au champ d'étoiles).
     Signe des temps, les éditions Marabout ont ouvert au maximum le champ de leurs publications, puisqu'on y trouve côte à côte le fantastique le plus classique avec l'anticipation la plus moderne, le roman avec le recueil de nouvelles, l'inédit avec la réédition, l'ouvrage vieux d'un siècle avec l'écrit le plus récent, le texte français avec le texte étranger — éclectisme qui était jusqu'alors l'apanage des seuls « Présence du Futur ».
     Marabout mérite désormais une bonne place dans notre bibliothèque spécialisée. Et, signe des temps, l'oiseau de marque de la maison, qui orne le coin en haut à gauche de chaque couverture, a abandonné son allure claudiquante et affairée pour se planter solidement, face à nous, sur sa patte unique...
     Il nous reste à souhaiter peut-être un plus grand discernement dans le choix des titres, et aussi une traduction plus soignée des textes étrangers, avant que notre satisfaction soit totale.
     Depuis janvier 1970, les éditions Marabout ont publié une demi-douzaine d'ouvrages relevant de la S.F. ou du fantastique. Je me propose de les passer en revue, allant, comme il se doit, du moins bon au meilleur...

     (...) suivent dans l'ordre les critiques de La chinoise blonde d'Alexander Cordell, Mort au champ d'étoiles de Bernard Villaret, Après... la guerre atomique anthologie de Charles Nuetzel, La nuit des mutants de Jean Sadyn, Aux portes de l'épouvante anthologie de Kurt Singer.


     Jacques Spitz, mort en 1963, et qui se signala, particulièrement durant les années 1930, par une série de romans d'anticipation dans la lignée de Verne et de Renard (notamment Les évadés de l'an 4000, Les signaux du soleil, etc.), livra en 1938 La guerre des mouches, repris par Marabout moyennant quelques fâcheux coups de bec dont je reparlerai plus loin...
     La guerre des mouches est structuré selon le principe du développement à la fois linéaire et inflationniste d'une idée de base, schéma familier aux promoteurs de la science-fiction qui commençaient leurs récits en se posant la sempiternelle question : Que se passerait-il si... ? Le postulat de départ est ici une mutation subite qui donne aux mouches l'intelligence, et la compréhension du fait qu'une guerre est en cours entre elles et les hommes, lesquels ont ouvert les premiers les hostilités à coups d'insecticides. La bataille entre les hordes de « muscæ errabundæ » (qu'on baptise bientôt « muscæ sapientes ») commence dans la péninsule indochinoise, mais le front gagne rapidement le monde entier, les pays Scandinaves, un moment épargnés grâce à leurs conditions climatiques, étant les derniers à tomber. Car cette guerre des mouches est perdue par les hommes, en vertu de la dynamique propre au récit, qui est conçu dès le départ comme devant se refuser les facilités du happy-end — constante d'ailleurs de nombreux romans d'anticipation des années 1920 et 1930, époque littérairement fertile en fins du monde variées.
     Les mouches ayant assis leur domination (aux deux sens du terme, puisque, par mimétisme probablement, les diptères commencent à affectionner la position assise) et ayant exterminé la population mondiale, le récit de leur victoire finale s'achève dans un zoo humain, où sept personnes provisoirement épargnées témoignent pour un temps de l'existence de la race bipède qui est vouée à une fin inéluctable, puisque parmi les trois femmes rescapées, deux sont trop vieilles pour pouvoir enfanter, et la troisième est démente. Quant aux quatre hommes, il en est deux parmi eux qui sont fous, ce qui fait écrire à Jacques Spitz, avec cet humour teinté de moralisme dont il fait preuve tout au long de l'ouvrage : « Elles ( les mouches ) ont sans le savoir constitué un microcosme présentant une image réduite mais fidèle de ce que fut l'humanité défunte. »
     Car, si La guerre des mouches peut, en ce qui concerne certaines séquences, se lire comme un roman d'horreur (l'invasion de Paris assiégé, recouvert entièrement d'un treillage métallique qui fait ressembler la capitale « à un gigantesque garde-manger », mais vaincue par ses égouts refoulant, tels des intestins crevés, des nuées de mouches, vaut par son intensité d'évocation les pages célèbres de Wells décrivant le Londres mort de La guerre des mondes), on peut aussi y voir une satire réussie de l'incapacité des hommes à vivre et à cohabiter. Les querelles entre militaires et savants, l'égoïsme des nations, l'incrédulité de la foule devant l'annonce du cataclysme, font aussi de belles pages qui, pour être d'une originalité un peu éventée aujourd'hui, rappellent que le livre fut écrit deux ans avant le début de la seconde guerre mondiale.
     Si l'on dissèque enfin sa construction, on ne peut qu'être sensible à l'art de Spitz qui, partant d'un personnage central assez vernien (un jeune savanturier nommé Juste-Evariste Magne, encadré très classiquement par le savant-père-maître de conscience Carnassier, et la pure et douce jeune fille — Micheline — qu'il épousera), en arrive peu à peu, à mesure que les événements prennent un caractère planétaire, à les considérer du point de vue de Sirius (et avec un demi-sourire sarcastique), ce qui élargit le cours du récit aux dimensions du monde. Juste-Evariste n'a plus de place privilégiée au milieu du bouleversement général, il n'est plus qu'une molécule entraînée par la furie de la tempête déchaînée, et à peine réapparaîtra-t-il dans les pages ultimes, pour écrire à l'intention des mouches savantes du futur l'histoire de ces « êtres qui vécurent d'espoir, et dont ce fut à la fois la faiblesse et la grandeur ».
     C'est sur ces lignes que s'achève un livre qui est sans doute plus un long récit qu'un véritable roman, mais que je tiens pour ma part pour un chef-d'œuvre : à lire Spitz aujourd'hui, on comprend où le Barjavel de Ravage et de Le diable l'emporte a trouvé son modèle et, peut-être, son maître.
     Il y a cependant un mais, que je signalais plus haut, et qui ne tient certes pas à l'écrivain, mais à son éditeur contemporain. On peut lire en effet, à la fin du « dossier-Marabout » qui ferme le livre, la petite phrase suivante : (ce livre a été édité)... « avec le minimum de modifications motivées par les découvertes scientifiques et les imprévisibles bouleversements historiques et géographiques survenus depuis 1938 ». Voilà qui éclaire le lecteur qui aurait pu s'étonner qu'un roman écrit à cette date fît mention de l'O.N.U., d'Air-France, de la bombe atomique, qui aurait pu sursauter en entendant parler de la Chine populaire et des « Etats Socialistes d'Indochine », se troubler en descendant, à Alger, « l'avenue Boumedienne », s'émouvoir enfin de ce que Léon Zitrone interviewât Juste-Evariste...
     Pour adroites qu'elles soient, ces modifications de surface ne tiennent pas compte d'un fait pourtant évident : il n'y a pas que la géographie qui change, le langage lui aussi est mouvant. De même qu'on ne prend plus sa bicyclette mais son vélo, qu'on n'écoute plus la T.S.F. mais la radio, un glissement a emporté de nombreux signes, qu'en bonne logique il eût fallu changer aussi : ainsi, j'eusse préféré lire qu'on manquait de « pilotes » (plutôt que « d'aviateurs »), et Magne eût sans doute gagné à « téléviser » son message aux nations (plutôt que de le « radiodiffuser »).
     Le roman paraît ainsi, soumis qu'il est à des influences temporelles contradictoires, être atteint d'une curieuse distorsion sémantique, qui atteint son maximum d'élasticité dans le domaine des sentiments. Il est ainsi d'un extrême et délicat anachronisme que, dans cette France des années 1970 ou 1980, le jeune héros tourne son lit dans la direction du domicile de son aimée, « afin d'avoir le visage tourné vers elle pendant qu'il dormirait ». A la place de ce modificateur zélé, j'aurais remplacé cette giration de mobilier par la pratique plus franche du plaisir solitaire...
     Mais on aura compris que je plaisante : jamais l'idée ne me viendrait de vouloir traduire Spitz en hexagonal ! De telles méthodes sont bien entendu inqualifiables, et dénotent une malhonnêteté foncière de la part de l'éditeur. Un livre n'est pas un conglomérat de mots qui, telles les pièces d'un jeu de construction, peuvent être au gré des années remplacés par des matériaux nouveaux. Un livre est une œuvre totale, un édifice qui doit traverser les âges tel qu'il a été conçu par son auteur — ou bien on le laisse reposer en paix. Un livre est une construction verbale qui ne témoigne sur rien d'autre que sur lui-même, grâce aux signes de son écriture, qui ont les deux faces de Janus : à la fois signifiants et signifiés. Qu'il soit un ouvrage « d'anticipation » ne change rien à l'affaire, l'anticipation dont il est « l'objet » (beaucoup plus que le « sujet ») ne témoignant pas sur un futur indéfiniment déplaçable en avant dans le temps, mais sur l'époque même de sa conception.
     La manœuvre honteuse dont a été l'objet La guerre des mouches ne révèle qu'une chose : le mépris dont ses éditeurs recouvrent un ouvrage « d'anticipation », un ouvrage « populaire », dont nul ne s'inquiétera de savoir s'il a été ou non respecté. Car, à tout prendre, pourquoi ne pas tout « moderniser » ? Marabout publie Théophile Gautier et Erckman-Chatrian, sans changer pour autant les carrosses en Pullman, les chevaux en Harley-Davidson. Nous lui demandons aujourd'hui de publier Spitz, et non pas Spitz prémâché par un plumitif rétribué...
     Ces réflexions, bien sûr, font partie d'une position de principe sur laquelle on se doit d'être intransigeant : on peut (et doit) très bien lire la « version » de La guerre des mouches que nous proposent aujourd'hui les éditions Marabout — mais en se rappelant qu'il en est d'elle comme de ces films dont on n'a à sa disposition qu'une copie doublée... Cela ne nous empêchera pas de dresser devant les pattes du Marabout un grand panneau rouge et blanc de sens interdit, et de le verbaliser d'importance : Ça va bien pour cette fois, mais n'y revenez pas !


Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/10/1970
dans Fiction 202
Mise en ligne le : 25/4/2002




 

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