Encyclopédie Infos & Actu Recherche Association Sites hébergés
Bienvenue sur le site nooSFere.
Le javascript est nécessaire à l'affichage du menu dynamique.

recherche rapide
    nooSFere > Encyclopédie > Littérature Choisir un autre habillage   
    Critiques    
    Littérature    
    Identification    
    Fiche livre    

Le Successeur de pierre

Jean-Michel TRUONG

Science Fiction  - DENOËL, dépôt légal : avril 1999
544 pages, ISBN : 2-207-24227-9
Couverture

    Quatrième de couverture    
     Elle voyage depuis l'origine du Temps.
     Sous le sceau du secret, le Christ en a parlé à ses disciples.
     De la Chine à l'Europe, elle a pesé sur le destin des empires.
     Elle a élu domicile dans les milliards de mémoires connectées au Web.
     Un seul être peut décider de sa survie ou de sa disparition. Il ne le sait pas, pourtant il la connaît mieux que quiconque. Il s'appelle Calvin, il n'a pas encore vingt ans.

     Jean-Michel Truong, 48 ans, a fondé la première société européenne d'Intelligence artificielle. Depuis 1991 il vit en Chine où il conseille des entreprises de haute technologie. Son premier roman, Reproduction interdite, a connu un immense succès.


    Prix obtenus    

    Cité dans les pages thématiques suivantes :     
 
    Critiques    
     Il y a peu de chances pour que le nom de Jean-Michel Truong soit connu des amateurs de science-fiction. Il est pourtant l'auteur du meilleur roman écrit à ce jour sur le clonage humain, Reproduction interdite (éd. Olivier Orban, prix Mannesmann-Tally 1989, actuellement réédité chez Plon).
     Dans un proche futur, la fabrication à l'échelle industrielle de clones ne pose plus aucun problème technique, ni même éthique. Les entreprises déjà spécialisées dans le clonage d'ovins et de bovins destinés à l'élevage sont passées sans état d'âme au clonage humain, à partir d'embryons, de fœtus ou de sujets d'âges divers, vivants ou congelés. Créée par le prix Nobel Hughes Ballin, l'entreprise Reproductive S.A. est leader sur le marché. Les applications sont nombreuses  : expérimentation dans des laboratoires de recherche médicale, remplacement d'organes lors d'interventions chirurgicales, utilisation en environnement hostile (de préférence à des robots trop fragiles qui risqueraient de se détériorer), exploitation à des fins militaires, etc. Mais pourquoi ce biologiste de génie s'est-il suicidé  ? Construit comme un dossier, Reproduction interdite donne froid dans le dos, car la barbarie qui y est décrite ne prend pas sa source dans une quelconque idéologie extrémiste, mais dans la pure logique de la rentabilité économique, fondement de notre société de marché.
     On retrouve la même vibrante et convaincante dénonciation de la loi d'airain du profit maximal, épine dorsale de l'ultralibéralisme, dans le deuxième roman de l'auteur, Le Successeur de pierre (la minuscule à « pierre  » est d'une importance vitale). Après la Grande Peste qui a éliminé le tiers de l'humanité, la plupart des gouvernements de la planète, unis par le Pacte de Davos, décident de cloîtrer les rescapés dans des Unités de survie, sortes de gigantesques Pyramides constituées de millions de cellules. C'est la politique du Zéro Contact. Tout passe désormais par le Web. Surdoué de l'informatique, Calvin appartient à un forum qui comprend six personnes. À la suite du suicide de l'une d'entre elles, Ada, il se rend compte que ses amis lui cachent quelque chose. Au fil de son enquête, outre leurs véritables identités, le jeune hacker découvrira le sinistre but du Grand Enfermement. Mais il débusquera aussi, tapie dans la Toile, la Créature qui attend son heure, pour supplanter l'humanité. Car l'horreur économique se double d'une horreur cosmique. Du Viviane Forrester shootée à Lovecraft  !
     L'extraordinaire force de ce roman est de brasser une foultitude d'idées, d'événements et d'analyses, sans sacrifier au suspense, ni perdre le fil de la maîtrise narrative. L'univers claustrophobe des Pyramides — tout aussi fascinant que celui d'Ora  : Cle de Kevin O'Donnell — est riche en inventions comme cette foire aux esclaves appelée Webjobs qui prophétise les futures tendances du télétravail (emplois aux enchères) ou ces avatars 3D — surnommés polochons — permettant de faire l'amour à distance avec le partenaire de son choix (du moins, en principe  !). La relecture blasphématoire de l'Évangile selon saint Matthieu (« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église  ») s'inscrit dans la thématique du Dieu égoïste mis en scène par Lester del Rey dans sa fameuse nouvelle, Car je suis un Dieu jaloux. Elle est aussi suprêmement jubilatoire, car elle établit de manière vertigineuse un lien (c'est le cas de le dire pour un roman basé sur les réseaux  !) entre l'Évangile et le Web, tout comme Neal Stephenson dans Le Samouraï virtuel allait chercher les origines du virus snow crash dans les écrits sumériens  ! Avec un culot monstre et aussi une savoureuse paranoïa, Jean-Michel Truong utilise les Saintes Écritures pour démontrer que l'humanité est dans une impasse évolutive, prise en otage par ses propres outils, et que sa disparition est d'ores et déjà programmée. Par qui et au profit de qui  ?
     Le Successeur de pierre est un roman d'une réelle originalité et à l'inventivité constante, une source décapante de réflexions sur notre société gangrenée par le libéralisme, une vraie fête de l'intelligence, tout en restant d'une grande lisibilité. C'est aussi un passionnant thriller, bâti sur le principe des poupées russes, riche en manipulations et en coups de théâtre. Certes, il n'est pas exempt de quelques pavés explicatifs, mais on lui pardonne volontiers tant la matière est riche. Et c'est un roman de science-fiction exemplaire qui applique à lui-même ce qu'un membre du forum dit de la mathématicienne Ada  : « Elle pratiquait d'instinct l'analyse du comportement aux bornes — que se passe-t-il quand on pousse cette logique à ses extrêmes  ? — ce que Nietzsche appelait philosopher à coups de marteau  : cogner comme sur une cloche pour voir quel son cela rend.  »
     Philosopher à coups de marteau  : j'aime cette conception de la science-fiction  !


Denis GUIOT
Première parution : 1/9/1999
dans Galaxies 14
Mise en ligne le : 20/9/2000


     Cet épais roman brasse tellement de choses qu'il est difficile de savoir par où l'aborder. Par le passé ? Une série d'épisodes apparemment déconnectés laissent deviner les affleurements d'un secret millénaire et jalousement gardé, d'un texte maudit conservé en marge des Eglises, orthodoxes ou hérétiques. Par le futur ? Au siècle prochain, le monde occidental prive l'essentiel de sa population de la lumière du jour pour en faire des Larves, vivant dans des Cocons de métal, sortes de mini-studios entassés en gigantesques pyramides. Hormis quelques privilégiés, les humains enfermés n'interagissent plus — pour le travail, pour les rencontres, pour le sexe même — qu'au travers du réseau mondial. C'est dans cet univers qu'évoluent Calvin, jeune et naïf, mais promis par son intelligence à un destin exceptionnel, et la demi-douzaine de personnages qui l'entourent, qui presque tous vont se révéler tenir un rôle beaucoup plus important que ce qui était dit au départ.

     Quand s'ouvre l'intrigue, la belle mécanique du réseau, et de la société telle qu'organisée par le très capitaliste Pacte de Davos, semble se dérégler : plusieurs meurtres mystérieux sont commis sur des Larves dont les cocons sont restés inviolés, et un logiciel de jeux qui allait être lancé à grand renfort de publicité est instantanément piraté et mis à la disposition de tous sur le réseau. Ce qui conduit indirectement à une guerre entre les USA et la Chine. Ce n'est pas rien — mais pour Calvin, c'est beaucoup moins grave que la mort suspecte de son amie Ada, qui le conduit à soulever les masques de sa famille d'amis à distance. Et les révélations vont le mener jusqu'au grand secret.

     Le roman de Truong relève sans ambiguïté de la science fiction même si son éditeur a choisi de le publier en-dehors du genre. Par rapport aux productions des auteurs accoutumés à la SF, il pèche par ses invraisemblances ; Truong postule une évolution sociétale qui vide en une vingtaine d'années les pays occidentaux, et tout leur appareil physique de production, de leur population humaine pour la concentrer dans les Cocons. On ne voit pas très bien comment cela serait matériellement possible, mais on comprend la nécessité d'un délai aussi court pour disposer de personnages dont la jeunesse d'avant-Cocon se soit déroulée à notre époque, avec des repères familiers pour le lecteur et l'auteur.
     Encore par comparaison avec un roman de SF plus ordinaire, celui-ci présente des faiblesses de construction dramatique ; ce n'est pas qu'il manque de suspense, mais je trouve un peu forcée sa façon de sauter d'une ligne dramatique à une autre, et très artificiels des dialogues qui se résument souvent à des pavés explicatifs (et sont truffés de clichés sinon, cf. par exemple les répliques qui s'échangent lors de l'embryon d'enquête policière...)

     Pour indigestes qu'ils paraissent, en ces pavés explicatifs réside la qualité du livre. Truong fait étalage d'érudition, que ce soit sur l'histoire des hérésies chrétiennes ou celle de la Chine, et tisse le tout dans une vision de l'antagonisme, disons, entre l'organique et l'intelligence artificielle — thème cher à Benford ou Egan. Bien sûr, il n'a pas une vision aussi cosmique que ces derniers, ni autant de brillance philosophique qu'Eco, par exemple. Et l'auteur montre trop sa main dans ses tirades contre le libéralisme et le machinisme tueur d'emplois, ou son panégyrique d'un pouvoir fort et centralisateur dans l'Empire du Milieu (quoiqu'on pense du fond de ces opinions, la passion autoriale inavouée produit rarement de la bonne littérature). Le Successeur de pierre est néanmoins un ouvrage fascinant, épicé de rebondissements, et relevé de références culturelles peu usitées en SF. Je ne me suis jamais ennuyé à sa lecture.

Pascal J. THOMAS (lui écrire)
Première parution : 1/6/1999
dans Bifrost 14
Mise en ligne le : 25/1/2001

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition GALLIMARD, Folio SF (2012)


 
     Au VIIe siècle, un groupe de moines nestoriens considérés comme hérétiques fuient la Turquie vers l’Asie pour protéger leurs textes religieux fondateurs. Parmi ceux-ci, la Bulle de Pierre, rédigée par l’apôtre, et qui contiendrait la réponse de Jésus à l’affirmation de Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ».

     En 2032, la majeure partie de l’humanité est mise sous cloche, ou plutôt dans des cellules individuelles situées dans des pyramides géantes, suite à la Grande Peste et par peur de nouvelles pandémies. Les relations sociales ne se font plus qu’à distance : par le Web et par le biais de mannequins polymorphes. Dans ce monde enfermé, Calvin, jeune homme bidouillant l’informatique, limite ses contacts à un groupe hétéroclite de quelques personnes. Lorsqu’il apprend le suicide d’Ada, une femme dont il se sentait très proche, Calvin n’y croit pas et décide d’enquêter sur cette mort. Il découvre alors qu’il ne connaît pas si bien son entourage et son investigation va l’emmener très loin, jusque dans les cercles les plus secrets du pouvoir.

     Jean-Michel Truong est un auteur rare. Paru entre un brillant premier roman sur le clonage (Reproduction interdite, 1988) malheureusement jamais réédité depuis et un thriller terrifiant sur la marchandisation de la vieillesse (Eternity express, 2003), le Successeur de pierre est son œuvre maitresse. Avec ce livre, Truong tend vers la substantifique moelle de la science-fiction : de la littérature d’idées et de spéculations. Spécialiste en intelligence artificielle (on remarquera le clin d’œil au domaine avec Ada) après une formation en psychologie et philosophie, il écrit avant tout pour développer ses visions de l’avenir de l’Homme. Si le sujet central est l’émergence d’une nouvelle conscience, d’origine technologique, pouvant succéder à l’espèce humaine (l’auteur a d’ailleurs publié un essai sur le sujet, « totalement inhumaine »), d’autres axes de réflexion sont abordés : l’enfermement des populations dans les pyramides, le contrôle total du spectacle politique, la précarisation générale des travailleurs par le biais d’enchères inversées sur les contrats de travail, voire la société entière basée sur un simulacre contrôlé par une élite ne subissant pas les mêmes contraintes. De tout cela se dégage une vision assez noire du futur couronnée par l’apparition d’une singularité larvée permise par un pouvoir ultralibéral proche de la dictature. A cela ajoutons des relations est-ouest sulfureuses et une représentation à peine exagérée de ce qu’aurait pu (ou pourrait encore ?) devenir le régime chinois, et l’on voit que les pistes lancées par l’écrivain sont nombreuses. C’est peut-être le principal défaut du roman : cette tendance à la digression et à l’érudition risque de perdre certains lecteurs. Mais ne vous inquiétez pas : Truong, s’il manie des concepts complexes, sait le faire dans un langage clair et accessible.

     Grand prix de l’imaginaire 2000 face à Étoiles mourantes d’Ayerdhal et Dunyach et Babylon Babies de Dantec, le successeur de pierre est un roman d’une richesse incroyable comme seule la science-fiction peut en produire. Ne passez pas à côté !


René-Marc DOLHEN
Première parution : 20/6/2012
nooSFere


Edition POCKET, Thriller (2004)


oman historique ? philosophique ? religieux ? Anticipation ? Utopie ? Dystopie ? Cyberpunk ? De tout cela un peu ; mais que Le successeur de pierre appartienne à la science-fiction, personne n'en doutera, hormis... Jean-Michel Truong lui-même, tout étonné de recevoir, pour son livre, le Grand Prix de l'Imaginaire, lors d'Utopia 99 ! Cet ouvrage, étrange et inclassable en fait, laisse une très forte impression, par l'érudition de l'auteur d'abord, puis surtout par le souffle grandiose de sa vision. Tout commence en 628 par la disparition, au cœur de l'Asie centrale, d'une mystérieuse Bulle de Saint-Pierre, laquelle contiendrait un secret terrible pour l'humanité et dont seuls les papes ont connaissance. Brusquement, l'on passe en 2032, en Californie. Après une peste qui décima le tiers de la planète, les hommes vivent le Grand Enfermement. Tapis dans d'immenses pyramides, ils ne communiquent entre eux que par le web. Nous ferons la connaissance graduelle des personnages-clés du roman, par le biais de leurs longs entretiens. Décor, intrigue, passé et présent, identité réelle, tout se dévoile petit à petit, comme une toile se défaisant très lentement. En cela aussi, Le successeur de pierre participe pleinement de la SF, « littérature du non-dit ». Tel un fil rouge, la recherche de la Bulle disparue interrompra régulièrement le cours du récit, pour aboutir, bien sûr au Vatican, où trône un pape français, en jeans et baskets. Jean-Michel Truong se livre à une réflexion profonde sur un monde dominé par la communication : le nôtre en somme, à peine transposé, ou plutôt le nôtre tel qu'il sera. Et là, il prend le contrepied de l'idée reçue : si la vie, c'est lier, le web, c'est le contraire de la vie (p.210) ! Et la « Créature », dont il est constamment question, c'est celle qui, précisément, s'est emparée du web pour établir, sournoisement, pernicieusement, sa domination sur les hommes à qui, bientôt, elle succédera... Voilà la thèse centrale de l'auteur, thèse énorme, stupéfiante, mais parfaitement soutenue et d'une étonnante pertinence. Et ici, il s'agit d'insister sur le brio de l'écrivain car la forme est aussi riche que le fond. Ses idées sont instillées au moyen d'un style dense et rapide, très imagé, d'une grande richesse de vocabulaire. Chaque répartie est précise, juste et lucide, et laisse le lecteur abasourdi par tant d'intelligence. Les réflexions sur l'Audimat, la beauté des tableaux de Millet, l'apparition des agents logiciels, l'oppression du Libre-Echange, le vieux Shangaï, et les Jésuites, pour ne prendre que quelques exemples glanés, frapperont par leur concision autant que par leur exactitude. Toutes ces images forment comme les mille facettes d'un immense vitrail que l'on ne découvre, entier et formidable, qu'à l'ultime page. ui, Le successeur de pierre est un chef-d'œuvre : les jurés du Grand Prix de l'Imaginaire ne se sont pas trompés.

Bruno PEETERS
dans Phenix 54
Mise en ligne le : 1/1/2004


 
Base mise à jour le 9 septembre 2017.
Écrire aux webmestres       © nooSFere, 1999-2017. Tous droits réservés.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique. Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres.