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Étoiles mourantes

AYERDHAL & Jean-Claude DUNYACH

Science Fiction  - J'AI LU, coll. Millénaires n° (6011), dépôt légal : avril 1999
546 pages, catégorie / prix : 89, ISBN : 2-277-26011-8
Couverture

    Quatrième de couverture    
     « Nous regardons les autres Rameaux comme s'ils étaient des blocs uniformes, au lieu de considérer chacun de leurs membres (...). C'est une forme de racisme aussi primaire, méprisante et vicieuse que celle que le Mécanisme enseigne à chaque enfant mécaniste. Il est grand temps de s'apercevoir que ce qui divise les Rameaux tient moins de leurs différences que de leurs similitudes, dont le racisme et l'autosatisfaction sont les pires exemples. »

     Quand les AnimauxVilles ont surgi dans le système solaire pour héberger les humains, ils leur ont aussi permis le voyage instantané. Alors l'humanité s'est scindée en quatre Rameaux : autant de cultures, autant de modes de vies, autant de systèmes politiques qui se méprisent faute de pouvoir se faire la guerre. Aujourd'hui l'heure des retrouvailles a sonné : les AnimauxVilles ont décidé de convoyer des représentants de chaque Rameau pour assister à l'explosion d'une supernova...
     Si Etoiles mourantes explore les bouleversements nés des progrès technologiques et scientifiques de notre fin de siècle, si ce vaste roman rend hommage au merveilleux scientifique propre aux amateurs de science-fiction, le propos de ses auteurs est avant tout résolument universel, et humaniste.

     Lauréats à eux deux d'une douzaine de prix littéraires, Jean-Claude Dunyach et Ayerdhal se sont découverts par leurs oeuvres respectives, chacun fasciné par les univers que l'autre mettait en scène. Ils n'ont eu qu'à se rencontrer pour décider de mettre en commun leurs connaissances et leur imaginaire. Il leur a fallu quatre ans pour écrire et réécrire Etoiles mourantes, un livre-univers qui, de leur propre aveu, les dépasse tous deux.


    Prix obtenus    
Tour Eiffel, roman, 1999

    Cité dans les pages thématiques suivantes :     
 
    Critiques    
     Annoncé avant même sa parution comme un livre-évènement, Etoiles mourantes a rapidement enthousiasmé la critique et a décroché sans peine le prix Tour Eiffel 1999, quelques semaines seulement après la sortie en librairie.

     Dans une première partie extrêmement brillante, les auteurs mettent en scène un univers complexe où l'humanité s'est divisée en quatre groupes aux mentalités et modes de vie tout à fait opposés, sous l'attention bienveillante des AnimauxVilles. Ces humanités sont dépendantes non seulement de ces derniers mais aussi d'un facteur extérieur : les armures pour les Mécanistes, les parasites pour les Artefacteurs, les personae pour les Originels et le réseau pour les Connectés. Isolées les unes des autres, leurs survies sont menacées et dépendront soit de projets grandioses (Zéro Plus, Eternité...), soit des futures retrouvailles annoncées...

     On remarque d'emblée la densité exceptionnelle de l'écriture : pas une phrase ne semble inutile et rien ne semble avoir été laissé au hasard... Les informations essentielles à la compréhension de l'ensemble ne sont souvent introduites qu'avec retard, distillées peu à peu, permettant a posteriori de reconstruire une vision d'ensemble complexe mais passionnante. Il en résulte certes un côté « cérébral » qui laisse peu de place à l'émotion pure, d'autant plus que la division rigoureuse en quatre parties strictement autonomes est un peu rigide, mais l'intelligence du propos compense sans peine cette réserve.

     Chaque monde est minutieusement décrit, mais l'intrigue est centrée sur quelques personnages-clés plongés dans une situation de crise. On aurait aimé que soient approfondis ces différents mondes, par exemple en montrant davantage la vie quotidienne de personnages plus ordinaires, afin de donner une meilleure crédibilité et plus d'épaisseur à ces systèmes qui paraissent absurdes et peu viables. On aurait également souhaité plus de détails historiques sur la manière dont la situation est devenue ce qu'elle est... mais il aurait fallu plusieurs tomes !

     On ne peut pas dire qu'il y ait d'idée fondamentalement nouvelle, mais la richesse thématique de ce roman embrasse la quasi totalité des voies explorées par la SF moderne, ce qui fait d'Etoiles mourantes une somme, une sorte d'état des lieux de cette littérature, un livre-bilan qui fait date...

     La seconde partie va bien sûr nous conter les retrouvailles de ces quatre rameaux que tout éloigne. Aboutissement logique de la précédente partie, les évènements y sont plus prévisibles et n'apportent plus guère d'éléments constitutifs à l'univers mis en place. Le résultat est de ce fait moins excitant pour l'esprit, mais plus riche en action et en péripéties.

     Etoiles mourantes est donc un livre ambitieux et exigeant, particulièrement impressionnant. Méritant pleinement le prix attribué (en attendant ceux à venir ?), il confirme la maturité actuelle de la SF francophone. En outre, malgré sa densité et sa richesse, il demeure d'un accès relativement facile à tout lecteur déjà familiarisé avec la SF.


Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 15/5/1999
nooSFere


     Après la Grande Dispersion, l'humanité s'est divisée en quatre branches qui s'ignorent voire complotent entre elles. Elle n'aurait jamais essaimé à travers les étoiles si elle n'avait rencontré les AnimauxVilles, créatures gigantesques qui font office de moyen de transport et ont la faculté de se déplacer instantanément d'un point à un autre en utilisant le maillage multidimensionnel de l'espace. Pacifiques et altruistes, les AnimauxVilles convient les humains au spectacle d'une supernova  : au cours des Retrouvailles aucun acte belliqueux n'est toléré.
     Ce roman est une histoire de symbioses. La fédération originelle, gouvernée par Charon, un tyran, dispose de Personæ qui mémorisent la biographie d'une personne  ; les Mécanistes, machistes et militaires, sont prisonniers d'armures de combat qui gardent en mémoire les souvenirs des précédents habitants (on ne peut s'empêcher de songer à La Grande Rivière du ciel de Benford)  ; les Connectés ne peuvent quitter la réalité virtuelle plus de quatre heures sans être en proie à un paralysant sentiment de vide  ; les Artefacteurs, anarchistes dans l'âme, disposent d'embiotes greffés à la base du cou, fournis par les AnimauxVilles, et qui fabriquent à intervalles réguliers des artefacts dont il convient de se débarrasser par une offrande à la personne la plus susceptible d'en avoir usage si on veut éviter de se faire phagocyter par l'embiote.
     Ce roman a pour thème l'isolement. Toute symbiose constitue un système fermé qui handicape plus qu'il n'avantage. Chaque branche, murée dans ses certitudes, se sent si éloignée des modes de vie étrangers qu'elle est incapable d'appréhender l'autre dans sa différence. À l'isolement des sociétés correspond la solitude des protagonistes, murés dans leurs secrets ou incompris de leur entourage.
     Sans échange, une société ne peut que se scléroser. Elle implose, comme celle des anarchistes, devenue vide de sens, ou explose, comme celle des Mécanistes aux tensions et rivalités exacerbées. Heureusement, chaque société contient également le ferment de la contestation qui la fera évoluer  : chez les Originaux, Gadjio, le célèbre Passeur chargé de saisir l'âme de Charon, choisit de trahir  ; chez les Mécanistes, Tecamac, dépositaire d'une nouvelle armure plus perfectionnée, est un jeune homme au caractère indépendant, un militaire prêt à désobéir pour respecter ses idées  ; du côté des Connectés, Nadiane, seule capable de supporter l'isolement du réseau, accepte de se rendre aux Retrouvailles avec la Nexarche, une copie numérique de son univers  ; Érythrée l'Artefactrice ne sait que faire de la bille noire issue de son corps et s'oppose politiquement à sa mère, Tachine, en proposant de rompre l'isolement des quatre branches de l'humanité.
     Les Retrouvailles autour de la supernova seront-elles le début de l'affrontement final ou bien celui de la grande réconciliation  ?
     Les lecteurs de Dunyach et Ayerdhal reconnaîtront sans peine les mérites respectifs de chacun. Il serait pourtant trop simpliste d'affirmer que les intrigues politiques reviennent à Ayerdhal et les AnimauxVilles à Dunyach (la trilogie Étoiles mortes parue au Fleuve Noir racontant des événements antérieurs à la Grande Dispersion). Il est clair en tout cas qu'entre ces deux auteurs, la symbiose fut parfaite.
     Plaidoyer pour le brassage culturel, l'entente entre les races... on ne peut que rester séduit par l'ampleur de ce roman, riche en intrigues et en péripéties. La construction sans faille imbrique parfaitement les éléments du récit  ; les trajectoires personnelles des protagonistes se développent sans ralentir l'action principale, renvoyant au contraire de façon harmonieuse aux destinées des sociétés qu'ils représentent. La seconde partie notamment est une montée en puissance qui va crescendo et débouche sur des révélations tenant à la nature même de l'univers.
     Dans la trilogie Étoiles mortes, Dunyach mettait en scène un artiste, Closter, double du célèbre Monteori, qui crée des œuvres sans cesse en mouvement, convergeant vers une apothéose que l'artiste relance pour un nouveau cycle, l'ensemble étant appelé « équilibre  ». C'est exactement ce que le couple Ayerdhal/Dunyach est parvenu à réaliser ici. L'équilibre est si parfait qu'il ne reste qu'à crier au chef-d'œuvre.
     À présent, tout le monde connaît d'ores et déjà le résultat des prix littéraires de science-fiction catégorie roman de l'année prochaine. Étoiles mourantes les raflera tous.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/6/1999
dans Galaxies 13
Mise en ligne le : 15/12/2000


     En se répandant dans l'espace, l'humanité s'est dispersée en quatre Rameaux plus mutuellement étrangers qu'antagonistes : Mécanistes, Organiques, Connectés, et la Fédération Originelle qui, en dépit de son nom et de sa position historique (la Terre en fait encore partie) est aussi isolée et bizarre que n'importe quelle autre branche ; car toutes ont connu des évolutions qui ont modifié la notion même d'humain. Les quatre Rameaux sont présentés dans une première partie du livre dans quatre sections d'exposition. Chacune occupe l'espace d'une longue nouvelle, mais introduit assez de personnages et d'éléments de décor pour avoir le potentiel d'un roman.

     Les Mécanistes mâles vivent en symbiose avec des armures qui sont intelligentes, héritières de la mémoire de toute la lignée de leurs habitants successifs. Autant dire qu'il ne fait pas bon entretenir une mentalité de révolté ; et la volonté propre des Armures est pour beaucoup dans l'orientation permanente de leur société vers la guerre. Les femmes, qui ne portent pas d'armure, sont vouées au rôle de mère ou de putain (pardon, geisha), ce qui n'empêche pas quelques-unes d'entre elles d'entretenir des projets de révolte féministe, brutalement réprimés ; tandis qu'un autre foyer d'agitation couve du côté des ingénieurs, rétifs au pouvoir beaucoup plus militariste (si c'est possible) des Armurieurs. Tecamac, le jeune protagoniste de cette section, présente l'originalité d'habiter une Armure vierge, sans occupant précédent. Son talent n'a d'égale que sa révolte.

     La Fédération voue à la mort une sorte de culte paradoxal ; ses citoyens, et même ses enfants, passent une bonne partie de leur vie sous forme de projection désincarnée, et lors de leur décès se font remplacer par des personae qui doivent exprimer un maximum de ce qu'ils furent. Mais la création d'une personae ne va pas de soi, c'est une oeuvre d'art qui demande l'intervention d'un spécialiste. Gadjio est un de ceux-là. Il entretient avec la mort un rapport aiguisé par le décès de sa fille, qui aura toujours huit ans sous la forme éthérée qui est désormais sienne. Quand s'ouvre le roman, Janos Koriana, qui est le Charon, c'est-à-dire le dictateur de la fédération, est mourant ; il fait appel à Gadjio pour confectionner sa personae. Mais un tel client ne peut pas être commode. Koriana, comme un despote faisant exécuter ses architectes une fois son palais construit, exige d'effacer la mémoire de Gadjio une fois la personae réalisée. Le heurt est inévitable.

     La société des Organiques vit pour l'Artefaction. Rendue possible par les « embiotes » qui partagent le corps de tous les Organiques, c'est une forme de création artistique qui ressemble plutôt à un accouchement (avec tous les aléas que cela présente), et a pour but un don mutuel. Faute de ce don, la croissance des embiotes n'a plus de limites dans son hôte, et transforme l'artiste lui-même en statue. Les oeuvres ainsi créées, dernier témoignage de dépassement artistique de leurs auteurs, reposent dans un musée spécial. Mais le gros de la section est consacré à des dialogues sur le système politique des Artefacteurs, qui se veut anarchiste. Bien entendu, il est en fait dominé par des tendances, des clubs plus ou moins organisés parmi la minorité des gens qui se soucient du devenir collectif de leur société — qui se nomment, avec une certaine dérision, les Anarques. Les protagonistes principales de cette section, Tachine et sa fille Erythrée, sont en première ligne du combat politique souterrain de la société Artefactrice — avec Erythrée dans le rôle de la révolutionnaire ; c'est elle qui écrit les meilleurs slogans de Contre-Ut(opie), dans ces batailles qui ne peuv[ent] être qu'orale[s] (p. 184). La seule bataille qui compte, finalement, c'est celle que se livrent Tachine et Erythrée au cours de leurs dialogues : « les phrases taillées au couteau se mettaient à crépiter, péremptoires, violentes, jusqu'à n'avoir plus, chacune, que l'ambition d'emporter le duel en clouant définitivement l'adversaire  »(p. 183).

     Quatrième et dernier Rameau, les Connectés ne peuvent supporter la vie sans un flot constant d'information échangé sur le réseau informatique avec les autres membres de leur communauté — ce qui limite nécessairement la taille de leur Rameau, localisé dans un habitat spatial, et leurs voyages d'exploration ! Nadiane, protagoniste de cette section, doit ses succès dans la prospection minière sur les astéroïdes à sa capacité à reconstituer une communauté virtuelle qui lui permet de supporter l'isolation quelques heures de plus.

     Ayerdhal et Jean-Claude Dunyach travaillent dans des registres fort différents, et plutôt que d'essayer de fusionner leurs styles ou leurs imaginaires, ils semblent avoir joué intelligemment sur leurs différences pour élaborer l'univers de ce livre. Si les Connectés font penser aux univers de Greg Egan et au cyberpunks, si la dualité entre Mécanistes et Organiques est parallèle à celle élaborée par Bruce Sterling dans La Schismatrice et le cycle de nouvelles associé (in Crystal Express), si la relation entre Armure et Mécaniste de chair doit beaucoup aux humains cyborguisés de Gregory Benford (La Grande Rivière du Ciel), le contraste entre Mécanistes et Fédération, les deux premiers Rameaux présentés, met en exergue les tropismes de chaque auteur. Ils se caricaturent eux-mêmes plutôt que de diluer leurs spécificités respectives. Ayerdhal en particulier doit bien jouer quand il décrit comme des batailles les dialogues (très marqués) qu'il pratique. Et si Stolze fournit avec l'analyse grammaticale du texte des arguments irréfutables de paternité littéraire, le comportement des personnages et, dans une moindre mesure, les obsessions thématiques, permettent d'identifier immédiatement l'auteur de chaque passage.

     Quoique notre tandem ne pratique pas jusqu'au bout le jeu de la dissonnance : l'Artéfaction des Organiques est une préoccupation bien dunyachienne, tandis que les préoccupations politiques des Artefacteurs (au-delà de leurs répliques) sont du Ayerdhal tout craché. S'il y a hésitation possible sur l'identité du concepteur de ce Rameau-là, on ne peut douter de qui a écrit la section qui lui est consacrée. Le rapport mère-fille de Tachine et Erythrée (Ayerdhal) est une perpétuelle rivalité ; le rapport père-fille entre Gadjio et Marine (Dunyach) est tout en amour nostalgique

     Il est un autre point où le tandem autorial vient puiser dans l'univers de Dunyach seul : l'essaimage humain, toutefois, n'aurait jamais pu se produire sans les AnimauxVilles, celles qui avaient été introduites dans Etoiles Mortes (Fleuve Noir 1991, deux volumes). Gigantesques, structurées en rues, places et corridors, ces baleines de l'espace possèdent le pouvoir de voyager par téléportation et se sont volontiers pliées aux désirs des humains. Celles qui sont domestiquées peuvent remplir leur fonction de cité, comme Lapis Lazuli, devenue centre urbain majeur des Organiques ; et Brumée, qui héberge leur musée des créateurs statufiés par leur embiote. Notre Mère des Os, installée à côté du palais du Charon de la Fédération Originelle, faisait fonction de corbillard de l'espace. Maintenant elle ressemble plutôt à une cathédrale habitée par le seul Gadjio, prêtre jaloux, et hantée par le spectre de la fille de celui-ci. Mais les Villes habitées sont légion, et les troupeaux d'AnimauxVilles sauvages plus nombreux encore.

     Ce sont les AnimauxVilles qui mettent l'intrigue en route, en provoquant les Retrouvailles des Rameaux qui seront le sujet de la deuxième moitié du livre. Une supernova se prépare, et cet événement porte toujours à conséquence sur le Ban, le réseau hyperspatial utilisé par les AnimauxVilles pour se téléporter. A chacune de ces occasions, donc, les AnimauxVilles se regroupent autour de l'étoile sur le point d'exploser, et souhaitent toujours amener avec eux des représentants de chacun des Rameaux de l'humanité. Les personnages que nous avons suivis au cours des sections d'ouverture ont tous une raison ou une autre de venir au Retrouvailles — mais ceux qui ont le plus d'arrière-pensées sont les Mécanistes.

     Connectés et Mécanistes n'utilisent pas les AnimauxVilles ; mais ces derniers construisent un vaisseau expérimental qui leur permettra la téléportation mécanique, privant par là les Villes de leur nécessité. Là encore, la collaboration entre Ayerdhal et Dunyach s'épanouit en un duel féroce entre leurs créations, les Mécanistes figurant une vision démentielle du surmâle, dominateur, agressif, bardé de ce préservatif d'acier qu'est l'Armure ; tandis que les AnimauxVilles — qui sont sexués, et peuvent être mâles ou femelles, éventuellement tour à tour — présentent quand bien des aspects (éventuellement fantasmatiques) d'un sexe féminin. Même Noone, une ville vieille, « au cuir épais, possédait toutefois au coeur de ses replis une zone de chair tendre, aux capillaires apparents  » (p. 130). Janos Koriana entretient avec Noone une liaison physique passionnée : « l'air (...) laissait sur la langue un goût imperceptible que le Charon n'avait jamais oublié. Retrouver, après tant d'années, cette saveur qui n'appartenait qu'à Noone le bouleversa (p. 131). Les Villes possèdent une surface, avec des bâtiments, mais dans ce livre-ci, l'action se passe surtout au sein de leurs cavités internes, dont les parois intimes (p. 370) ruissellent de sécrétions, ou sont décorées de draperies couleur de rubis (p. 131).

     On pourra objecter à ce tableau vaginal la présence des Beffrois des villes, sortes de tours de chair, d'os et de cartilage qui se dressent en leur centre ; je pense qu'ils tiennent plus lieu de clitoris que de verge. Et quand Notre Mère des Os s'arrache du palais du Charon Koriana en se laissant déchirer par les câbles barbelés qui la retenaient au sol, je ne peux m'empêcher de penser au déchirement (douloureux) d'une monstrueuse infibulation. Erythrée, comme Gadjio et Koriana fait partie de ceux que Dunyach nommait déjà dans Etoiles Mortes les Amants des Villes — tandis que les Mécanistes, naturellement, cherchent à soumettre ou à violer ces dernières. La sensualité qui irrigue toute la section consacrée à la Fédération Originelle lui confère une puissance qui manque à celle consacrée aux Connectés, où Dunyach met plus en oeuvre ses connaissances d'informaticien.

     Après avoir suivi les personnages de chaque Rameau dans quatre sections initiales peu liées entre elles, le roman passe sa deuxième moitié au voisinage de la supernova imminente. Ici Ayerdhal et Dunyach travaillent en tandem ; grosso modo, au premier l'action et les dialogues, au second les décors, les idées relevant plus spécifiquement de la SF. Ayerdhal le moraliste, Dunyach l'esthète — à condition de prendre la recherche scientifique comme un art. Le complot des Mécanistes est une vraie histoire de super-science comme la SF française en offre peu d'exemples — et il est symptomatique que Jean-Louis Trudel ait été mis à contribution sur quelques points techniques de ce roman. Toutefois, l'aspect émerveillement scientifique est occulté au profit des aspects politiques et amoureux du choc des cultures humaines. J'avoue une petite déception quant à la deuxième partie : les quatre amorces avaient mis en place des sociétés et des personnages d'une complexité jubilatoires. Mais trop nombreux pour tous avoir la vedette ! Les intrigues naissantes sont souvent oubliées une fois que tout le monde se Retrouve. Certes, Gadjio le Passeur des Morts règle en bonne partie ses comptes avec le Charon, et avec le spectre de sa petite fille morte, mais (par exemple) les contradictions internes à la société Mécaniste sont escamotées dans la violence, et celle de l'anarchisme des Organiques ne sont plus rediscutées, et surtout ne jouent guère de rôle au moment des Retrouvailles, alors qu'elles occupaient beaucoup d'espace au début du livre. Quant aux Connectés, ils restent, tant au niveau individuel que collectif, la composante la plus pâle du livre.

     Collaboration ne veut pas dire alignement, et Ayerdhal et Dunyach me plaisent plus en polyphonie qu'à l'unisson. Leur livre en commun puise à de nombreuses sources, regorge d'éléments intéressants, mais son intérêt faiblit dans l'emballement de la dernière ligne droite.

Pascal J. THOMAS (lui écrire)
Première parution : 1/9/1999
dans Bifrost 15
Mise en ligne le : 20/1/2001


     Pour éviter de s'entretuer définitivement, l'espèce humaine s'est scindée, dans un lointain futur, en quatre « rameaux », dispersés dans l'univers. C'est la rencontre de l'humanité avec les AnimauxVilles, gigantesques entités extraterrestres intelligentes, qui a permis cette expansion. Les AnimauxVilles savent se déplacer instantanément dans l'espace.
     Hélas, la dispersion de l'humanité ne résout pas ses problèmes. Chacun des rameaux humains s'est créé un double, une sorte de béquille capable de pallier à ses insuffisances. Les Mécanistes se sont enfermés dans des armures de combat. Les Originels ont développés des cristaux-mémoires qui recueillent l'âme des morts dans des personae jacassantes. Les Artefacteurs se sont liés à des symbiotes qui leur permettent de se transformer organiquement. Enfin, les Connectés sont branchés en permanence sur le réseau informatique et meurent s'ils sont débranchés plus de quelques heures.
     Une supernovae va bientôt éclater. Les quatre rameaux de l'humanité sont conviés par les AnimauxVilles à se rencontrer à cette occasion et envoient des ambassadeurs. Or chacun sait que les Mécanistes haïssent les autres rameaux et envisagent de dominer l'univers par la guerre.
     La force de ce livre réside dans l'incroyable crédibilité qui se dégage de la description détaillée des différents rameaux. Il y a invention de concepts étonnants ou intelligente utilisation de concepts existants. Les armures des Mécanistes, par exemple. La personne enfermée à l'intérieur abandonne complètement son identité pour adopter celle de l'individu qui a porté l'armure en premier.
     Pour chanter les retrouvailles de l'humanité, Etoiles mourantes entonne un hymne à la gloire des différences. L'humanité a besoin de tout et de tous pour poursuivre son expansion dans l'harmonie et la complétude. En produisant cette oeuvre forte, Ayerdhal et Dunyach prouvent que la SF française est maintenant capable de rivaliser avec la SF anglo-saxonne.


Jean-François THOMAS (lui écrire)
Première parution : 18/9/1999
24 heures
Mise en ligne le : 8/9/2002


     Humanité dispersée. Interview de Jean-Claude Dunyach

     Nous avons rencontré Jean-Claude Dunyach à Lodève, lors de la vingt-sixième convention nationale française de science-fiction. Cette manifestation, qui s'est tenue fin août, donne annuellement l'occasion aux auteurs, éditeurs, critiques, fans et lecteurs de se retrouver pour des d'activités centrées autour de la SF. Il a bien voulu répondre à nos questions concernant Etoiles mourantes, le livre qu'il a écrit à quatre mains avec Ayerdhal. Etoiles mourantes a obtenu le Prix du Roman Tour Eiffel Science-Fiction 1999.
     Jean-Claude Dunyach a quarante-deux ans. Il est ingénieur à l'Aérospatiale. Auteur d'une thèse sur les supercalculateurs soutenue en 1983. Il est aussi parolier de chansons : il en a composées plus de 180 à ce jour.
     Ayerdhal est âgé de quarante ans. Il a failli être footballeur professionnel, avant d'exercer plusieurs métiers et de se décider, en 1998, de se consacrer entièrement à l'écriture. Il vit dans une ferme près de Lyon.

      Quelle est la genèse de l'oeuvre ?
     — Ayerdhal et moi avons pris la décision d'écrire ensemble il y a environ cinq ans. J'ai amené un projet équivalent a une grosse nouvelle. Ayerdhal a rajouté beaucoup d'idées. C'est donc devenu un gros roman. Nous avons d'abord construit un dossier, rédigé des notes, des résumés divers, établi des fiches de personnages, décrit des éléments de décors, etc. Grâce à Internet, nous avons pu échanger nos textes, les relire, travailler presque en temps réel sur le texte de l'autre. Sinon, nous avons eu des rencontres régulières. Ayerdhal habite Lyon et moi Toulouse. Train, bagnole, avion, téléphone, e-mail, courrier, rencontres à Paris, Nancy, Poitiers, Nîmes, des weeks-ends passionnants où nous récrivions ensemble les mêmes passages. Beaucoup de retravaillage, des passages repris. Nous nous sommes complétés. Je précise que nous ne faisions pas que cela. Ayerdhal a écrit Parleur entre-temps et je me suis livré à des activités annexes.

      Comment vous est venue l'idée d'écrire un tel livre ?
     — Après avoir fait connaissance, nous avons sympathisé. En parlant de nos écritures respectives, nous avons réalisé que nous avions chacun des lacunes dans des domaines que l'autre maîtrisait à peu près. Ecrire ensemble nous a paru une bonne idée d'essayer de nous améliorer.

      De quelle manière vous êtes-vous réparti le travail ?
     — Nous nous sommes répartis les branches de l'humanité. Deux chacun, en nous accordant mutuellement un droit absolu de corrections, retouches et propositions. Pour la deuxième partie, nous avons beaucoup plus entrecroisé nos textes, mêlant des scènes fournies par l'un et par l'autre. Enfin, quand tout a été à peu près fini, on s'est assis l'un à côté de l'autre et on a tout resserré avec l'aide de notre éditrice. La bonne surprise est d'avoir réussi à achever ensemble un bouquin que nous ne pensions pas être capables d'écrire en solo. J'ai le sentiment que nous avons réussi à fusionner en un seul auteur.

      Dans votre récit, chaque rameau humain est affublé d'un double. N'aurait-il pu exister un rameau archaïque ou écologiste refusant tout progrès, à l'image des Amish aux USA ?
     — Non, cela n'aurait pas été possible. Chaque rameau a créé un symbiote qui le complète. C'est la diversité qui nous sauve. Si nous essayons d'extraire de nous la partie de l'humanité qui ne nous plaît pas, nous aboutissons à l'antagonisme, au combat. C'est celui des mécanistes contre les organiques. La confrontation mène à l'échec. La rencontre permet de rendre son humanité aux différentes branches humaines qui se sont séparées. C'est l'acceptation de l'humanité comme multiculturelle.


Jean-François THOMAS (lui écrire)
Première parution : 18/9/1999
24 heures
Mise en ligne le : 8/9/2002

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition J'AI LU, Science-Fiction (2001 - 2007) (2003)


     Les AnimauxVilles ont le pouvoir de voyager instantanément d'un point à l'autre de l'espace. Leur découverte a permis à l'humanité d'essaimer dans l'univers et de se scinder en quatre Rameaux qui vivent désormais en parfaite autarcie, et dont les seuls liens avec les autres branches sont leurs tentatives respectives pour prendre l'ascendant. Les Mécanistes en particulier, guerriers fascistes et phallocrates, sont sur le point de soumettre les autres Rameaux par la puissance de leur technologie. Leurs armures vivantes, douées d'une volonté propre, n'y sont sans doute pas étrangères. À l'opposé, les Artefacteurs se contentent de leur anarchie institutionnelle et des créations de leurs embiotes, parasites implantés à la base du cou, tandis que les Connectés ne peuvent survivre plus de quelques heures hors du Réseau où leurs individualités fusionnent en une entité collective. Enfin les Originels de la Fédération Terrienne vouent un envahissant culte aux morts. Leurs personae hantent les cités comme des spectres.
     Alors que la tension monte, les AnimauxVilles à la sagesse immémoriale organisent les Retrouvailles à l'occasion du spectacle rare d'une supernova. Lors de ces Retrouvailles, les quatre Rameaux humains sont appelés à trouver un terrain d'entente, à renouer les liens désirés par la jeune Artefactrice Erythrée. Mais si les fragiles équilibres existants venaient à être rompus, la guerre totale deviendrait inévitable...
     Étoiles mourantes reste à ce jour le roman le plus ambitieux des deux auteurs, dont les mérites respectifs sont aisément reconnaissables. Ayerdhal et Jean-Claude Dunyach, au sommet de leur talent, se sont adonnés à une véritable joute littéraire, tournoi amical dont la science-fiction est sortie grande gagnante. Les AnimauxVilles, la sensualité et les préoccupations esthétiques de Dunyach, le goût des manipulations politiques, l'action et l'anarchisme d'Ayerdhal se sont rencontrés, jaugés puis embrassés, à l'image des quatre Rameaux antagonistes. Une histoire de symbiose en somme, à la croisée des genres et des sensibilités.
     Rien ne manque à cette immense fresque humaniste, sinon peut-être une ampleur et un souffle qui lui font parfois défaut dans une seconde partie au développement un peu artificiel, ce qui empêche in extremis Etoiles mourantes d'accéder au rang de chef-d'œuvre. Il s'en faut pourtant de peu, alors ne boudons pas notre plaisir : Étoiles mourantes, épopée déjà incontournable de la SF française et lauréate de plusieurs prix importants, en émerveillera encore plus d'un et ne déparerait pas dans votre bibliothèque idéale aux côtés d'un bon Asimov ou d'un Herbert des grands jours. Avec cette édition au format poche, les réfractaires — s'il en reste — n'auront donc plus aucune excuse.


Olivier NOËL
Première parution : 1/4/2003
dans Galaxies 28
Mise en ligne le : 1/9/2005


 
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