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Le Miroir truqué

Marc AGAPIT



Illustration de Michel GOURDON

FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions (Paris, France), coll. Angoisse n° 240
Dépôt légal : 3ème trimestre 1973
240 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant   
Genre : Fantastique



    Quatrième de couverture    
     Ce livre raconte la lamentable histoire d'un petit garçon condamné par un sortilège à voir le monde se transformer sous ses yeux et à vivre, tragiquement, ailleurs.
     Mais nous tous, qui croyons ce que nous voyons, sommes-nous sûrs que notre cerveau n'est pas un « miroir truqué », faussant le réel ? Plusieurs philosophes ont nié l'existence extérieure du monde, réduisant les choses que nous croyons voir et toucher à des « idées qui se pensent ».
     Pourtant, même si le monde n'existe pas, il faut vivre, et ce n'est pas toujours facile, surtout quand le Diable s'en mêle...
     Heureusement, il y a une Providence qui veille et qui délivre à la fin les petits garçons ensorcelés par un maléfice.
 
    Critiques    
 
     Avec Méphista contre l'homme de feu, Maurice Limât nous livre la onzième aventure d'Edwige Hossegor, vedette de cinéma qui, sous le nom de Méphista, incarne des créatures diaboliques dans des films fantastiques, alors que dans la vie elle pourchasse les manifestations surnaturelles avec l'aide de son ami le « détective de l'occulte » Teddy Verano. Ces personnages, qui ont l'air de sortir d'un feuilleton des années 10 ou 20, entrent cette fois en lutte contre un mystérieux individu qui subjugue quelques infortunées jeunes filles grâce à son pouvoir sur les flammes. Autour de cette trame fantastico-policière, Limât a écrit un roman un peu simplet (mais qui, par là même, rejoint mieux encore le feuilleton belle époque ou le Jean Ray des Harry Dickson), pas désagréable à lire au demeurant, à cause des personnages et des décors : une banlieue un peu crasseuse de Paris, un ouvrier, des vendeuses qui évoquent les films réalistes-populistes des années 30, 10, 20, 30... ça fait beaucoup d'années, beaucoup de repères, et ça ne nous rajeunit pas ! Mais il semble bien qu'au Fleuve Noir Maurice Limât soit une espèce d'anachronisme vivant, et si ce cœlacanthe est insupportable en « Anticipation », il a peut-être encore sa place à tenir dans la série « Angoisse » qui repose presque entièrement sur la nostalgie, le second degré, le clin d'œil — le fantastique ne pouvant, je l'ai dit et le répète, ne se conjuguer qu'au passé, à moins de trouver « autre chose »...
     Comme Marc Agapit, justement, qui de livre en livre devient de plus en plus délirant, de plus en plus dingue, comme si ce gamin de soixante-seize ans avait décidé de piétiner une fois pour toutes les « règles » littéraires de la collection qui l'abrite et de se lancer à esprit perdu dans un genre à seule fin d'en bouleverser les données, d'en piéger les archétypes, d'en enrayer le fonctionnement. Les jeunes fans qui adorent Lafferty et Sladek mais brûlent le Fleuve Noir devraient lire de l'Agapit : ils y retrouveraient le même esprit tordu qui doit être fait pour moitié de fantasmes pré mâchés et pour moitié de canular tout cru — étant bien entendu qu'il est tout à fait impossible de démêler la part respective de ces ingrédients. Le miroir truqué est un de ces bouquins qui défient l'analyse : le diable, surpris par un jeune garçon sous une de ses enveloppes terrestres, le précipite, pour le punir, dans une série de Terres parallèles de plus en plus terrifiantes. D'abord perdu dans un monde identique au nôtre mais où « ses » parents ont changé de personnalité, le petit Gilou passe ensuite dans un univers où les Noirs ont pris la place des Blancs et vice-versa, puis dans un autre où les femmes ont instauré un impitoyable matriarcat, puis un autre où de gigantesques robots exterminent les humains... Parti d'un postulat fantastique, Agapit rentre aussitôt en science-fiction, une SF dont il n'use que pour en faire une parodie débridée et pince-sans-rire dans la veine du Scholastique de Christian Léourier (Fiction n° 235). Le comble est atteint lorsque le pauvre Gilou atterrit dans une France agitée par de perpétuels pogroms contre les « Gaulois » anthropophages, reconnaissables à ce qu'il leur manque le bout du petit doigt ! Agapit se moque là (en s'en servant) de l'antisémitisme, de la même manière qu'il fustigeait le racisme dans l'épisode « noir », et Gilou, « saisi d'horreur » en voyant que « Papa était un Nègre, et maman une Négresse », cela fait penser au Piccoli de La grands bouffe disant au petit garçon : « Mais non, je ne suis pas un Arabe, n'aie pas peur ! » Tout le reste est à ce niveau de bonne humeur décontractée, de même que les continuelles interventions de l'auteur, qui ne cesse entre deux chapitres d'expliquer ce qui s'est passé et se passera, allant même jusqu'à s'excuser de déflorer le suspens. Le miroir truqué est donc un parfait exemple de récit détruit de l'intérieur par les facéties de l'écrivain, dont on ne sait en fin de compte s'il faut le louer ou le blâmer d'avoir ainsi éclairci sa soupe : si l'Agapit touch a du bouquet, il est dommage, alors qu'il tenait un sujet véritablement fort et angoissant, qu'il n'ait pas choisi pour une fois la voie du sérieux pour l'exploiter. L'univers qui se dérobe et sombre dans la démence sous les yeux d'un petit garçon, c'était bien là un sujet digne de ces vertiges que savait autrefois nous mitonner Steiner dans ses meilleurs ouvrages, c'était l'angoisse, la vraie, qui pouvait nous être servie frissonnante et glacée. Au lieu de cela... mais voir plus haut !
     Sérieux, en tout cas, G.J. Arnaud l'est de bout en bout dans ils sont revenus, dont le titre lourd de mystère désigne en réalité trois SS qui resurgissent des trappes du temps en plein 1972, dans les vieux quartiers de Prague, et viennent nuitamment terroriser, puis enlever, des Israélites survivants des camps de la mort. Mirage ? Réalité ? Fantômes ? C'est ce que se demande la jeune Marianna Staker, qui voit ses parents entraînés devant elle par l'Obersturmführer Rankel, disparu en 1943 mais qui, aux dires des témoins de l'époque, n'a pas changé physiquement. Son récit, qui parvient sous forme manuscrite au BURAS (Bureau Universel de Recherche des Anomalies Sociologiques, dont nous avions fait connaissance dans Le dossier Atrée), forme la première partie du roman, 80 pages d'une très grande intensité, à l'atmosphère lourde, se déroulant dans ces vieux quartiers de la ville soumis à une véritable malédiction : « L'antisémitisme a recommencé à ressurgir des vieux pavés de Prague, de ses vieilles rues mystérieuses, comme un mal endémique qui ne disposait jamais ». Portant en elle une « peur ancestrale », Marianna, la jeune Juive, est la récitante de ces contes de brume et d'aube où semblent se conjuguer les menaces de la « normalisation » soviétique, celle des labyrinthes du temps où rôdent les ombres du Golem et du Juif errant, le tout couvert par « la chape visqueuse de l'occupation nazie ». G. J. Arnaud a bien compris que la terreur, pour être tangible, doit serrer au plus près la réalité, et le thème de son roman fait écho à la remarque de Claude Beylie qui, dans le numéro 17 d'Ecran 73 consacré au cinéma fantastique, se demande : « Le plus grand film d'horreur jamais tourné serait-il Nuit et brouillard ? » Malheureusement, ce fulgurant départ ne résiste pas, ou mal, à l'épreuve de la durée, et les 150 pages qui suivent sont plus traditionnelles, dès lors que débarque à Prague l'inspecteur du BURAS qui finit par résoudre le mystère, lequel nous fait retomber dans la science-fiction : Rankel et ses sbires ont été mis en catalepsie en 43 par un alchimiste disparu, et réveillés en 1972 par un autre chercheur. Malgré une longue poursuite dans les égouts de Prague qui évoquent Le troisème homme et de pénibles mésaventures dans un mini-camp de concentration organisé sous la terre par les nazis, l'action trébuche, en mal de rationalité. G. J. Arnaud, pourtant auteur de multiples romans policiers, aurait dû méditer les paroles de maître Hitchcock, qui déclarait qu'il faisait toujours intervenir la police le plus tard possible dans ses films, car rien n'est plus emmerdant qu'une enquête. Cependant, malgré cette baisse de tension, le roman, fort original, reste le meilleur de son auteur en ce qui concerne ses « Angoisse », où nous le retrouverons, j'espère, à l'occasion d'autres explorations de cette veine politico-documentaire.
 

Denis PHILIPPE
Première parution : 1/6/1974 dans Fiction 246
Mise en ligne le : 13/9/2015


 

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