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Riverdream

George R. R. MARTIN

Titre original : Fevre Dream, 1983

Traduction de Alain ROBERT
Illustration de Guillaume SOREL

MNÉMOS , coll. Icares n° (78)
Dépôt légal : septembre 2005
448 pages, catégorie / prix : 24 €
ISBN : 2-915159-53-X   
Genre : Fantasy



    Quatrième de couverture    
     1857, sud des Etats-Unis.
     Abner Marsh, autrefois à la tête d'une compagnie navale prospère, ne possède plus que sa réputation d'excellent capitaine. Un soir, à Saint-Louis, il reçoit une étrange proposition : Joshua York, un inconnu au teint pâle, lui offre la somme suffisante pour construire le bateau de ses rêves, à la condition de le prendre comme associé et d'accepter ses amis à son bord.
     Le rêve d'Abner devient réalité : le Rêve de Fevre surpasse en splendeur et en rapidité tous les autres bateaux à vapeur sur le Mississippi. Le voyage sur le Grand Fleuve commence, mais d'étranges rumeurs se répandent parmi l'équipage. Car Joshua et ses amis fuient la lumière du jour...

     Tandis que le soleil déclinait, les eaux bourbeuses du fleuve virèrent au rougeâtre, la couleur s'étendit et s'assombrit, si bien que ce fut bientôt comme si le Rêve de Fevre voguait sur un flot de sang.

     George R.R. Martin est l'auteur de de la saga du Trône de fer connaît un succès colossal en France et aux Etats-Unis. Avec Riverdream, il propose une relecture magistrale du mythe du vampire, dans une atmosphère de splendeur et de sang.
 
    Critiques    
     Parce que les glaces ont brisé quasiment tous ses bateaux à vapeur, Abner Marsh, ruiné, mais continuant de jouir d'une solide réputation de marinier hors pair, se voit contraint de s'associer avec un inconnu au teint pâle, Joshua York, afin de continuer à exercer son métier. Ensemble, ils font construire l'un des plus beaux vapeurs appelés à naviguer sur le Mississipi : le Rêve de Fevre, capable d'embarquer mille tonnes de fret et de nombreux passagers. A l'usage, Joshua, qui vit la nuit, dort le jour et est entouré d'une bien étrange cours d'amis, se dévoile peu à peu, devenant le plus singulier des associés, aussi esthète et cultivé qu'Abner Marsh est hideux, glouton et droit. Un être secret, mais aussi en quête, disparaissant parfois plusieurs jours de suite, ce qui pose de gros problèmes avec les passagers, obligés alors de poireauter sans qu'on puisse leur expliquer pourquoi. Excédé par l'attitude irresponsable de Joshua (le Rêve de Fevre a besoin d'une solide réputation), Abner fouille la cabine de l'homme sans âge et l'oblige à s'expliquer. S'ensuit une longue confession durant laquelle Joshua York crache le morceau : il est un vampire. Mieux : un Maître du Sang. Et utilisant le Rêve de Fevre, il cherche à rassembler sa race et à la sortir du secret (car il a en sa possession un élixir qui permet aux vampires de se débarrasser de leur « soif rouge »). Joshua York est en quelque sorte un vampire humaniste, ce qui est loin d'être le cas de Damon Julian, un autre Maître du Sang, installé sur la propriété de la famille Garoux, en peu en aval de la Nouvelle-Orléans. Moins raffiné, Julian considère l'humanité comme du bétail et, en tranchant la main d'un « bébé nègre », il montrera à ceux placés en travers de sa route qu'il est le Maître et les autres des esclaves, ou pire, de la nourriture.

     George R.R. Martin a écrit Riverdream (titre français idiot auquel on préférera le titre original Fevre Dream à défaut d'en trouver un meilleur) en 1983, soit sept ans après la parution d'Entretien avec un vampire, premier opus, passable, d'une série qui en trente ans a définitivement sombré dans le pathétique le plus consommé, engendrant par ailleurs deux films dispensables, Entretien avec un vampire de Neil Jordan (un des films les plus superficiels du cinéaste irlandais) et La Reine des damnés de Michael Rymer, peu ou prou un navet pour pisseuses gothiques « avé la croix ansée autour du cou », donc un produit sans intérêt (auquel on préfèrera, et de loin, Les Prédateurs de Tony Scott, tiré du roman éponyme de Whitley Streiber). Si je me permets ici de mettre en parallèle la série d'Anne Rice et le one-shot de George R.R. Martin, c'est tout simplement parce qu'une fois de plus le livre le moins célèbre est de loin le plus réussi, le plus littéraire. Fevre Dream est très grand livre, plus conradien que fantastique (ce que confirme la confession de Joshua York qui ressemble évidemment à celle de Lord Jim), c'est aussi une formidable aventure (fluviale, humaine et inhumaine) dans laquelle l'auteur, fort de son extraordinaire connaissance de l'histoire américaine des années 1850, n'hésite pas à massacrer tous les clichés du genre (le personnage principal est hideux, énorme et peu sympathique ; les méchants ne se contentent pas d'être méchants, ils ont un vrai passé, de véritables aspirations, et même une vie sociale assez complexe ; la religion catholique n'a rien à faire dans cette histoire de créatures de la nuit venues de l'Oural). Mieux, Martin ose s'attaquer à l'Histoire de France et plus généralement à l'Histoire européenne, sans oublier d'ajouter Shelley et Byron à son intrigue, en n'utilisant que leur poésie, là où il aurait été si facile d'en faire des poètes suceurs de sang à l'origine du Vampire de John William Polidori. Erudition, maîtrise du récit, Fevre Dream est un pur plaisir pour lecteurs (amateurs de chroniques vampiriques ou non) qui, personnellement, me fait regretter que Martin ne se consacre plus qu'à son interminable « Trône de fer » (c'est certes formidable, cher ami, mais c'est BEAUCOUP TROP LONG !).

     Après Le Dernier magicien de Megan Lindholm (critiqué dans le Bifrost n°34), voilà probablement l'autre chef-d'œuvre publié par les éditions Mnémos. On regrettera alors une édition qui n'est pas au niveau : « Waldrop » orthographié « Walldrop », dans la dédicace ; « decade » traduit « décade », alors qu'il s'agit d'une décennie, « porch » traduit « porche », alors qu'il s'agit de la typique véranda à claire-voie des maisons coloniales du sud des Etats-Unis... et j'en passe. Dommage, car la traduction d'Alain Robert, certes insuffisamment relue, est très fluide et ne se relâche que rarement. Espérons qu'une édition poche naîtra bientôt et corrigera ces petits défauts pour rendre à Fevre Dream son aura de livre parfait.

Thomas DAY
Première parution : 1/5/2006 dans Bifrost 42
Mise en ligne le : 31/7/2007

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition J'AI LU, Fantastique (2007 - ) (2010)


     La rencontre de George R. R. Martin et du vampire ressort d'une sorte de fatalité, une de ces choses qui ne peuvent qu'arriver. Quelque part, Martin était un auteur qui devait écrire une histoire de vampires.

     Martin est un auteur âpre et sombre chez qui la noirceur est bien souvent au rendez-vous. La mort s'invite sans ambages dans ses écrits. Elle n'est ni cynique et désinvolte, ni pleine de bruit et de fureur ; elle n'est pas même cruelle, juste dure. Quand carnage il y a, on arrive après, quand cris et râles se sont tus et que le silence a repris ses droits. Ce n'en est que pire de parcourir le charnier puant quand tout est fini. Dans la touffeur des ombres une sueur glaciale vous coule au creux des reins comme l'ongle de la mort courant le long de votre épine dorsale. Martin sait mieux que nul autre enchevêtrer mélancolie et noirceur.

     Tout ce qu'on a pu lire de lui, ou presque, le vouait à traiter le mythe vampirique. Son style, sa patte, ses ambiances, sa manière, tout ce qui fait de lui un écrivain à nul autre pareil le désignait comme celui-là même qui devait faire gravir une marche supplémentaire au vampire sur l'escalier de son évolution littéraire.

     De Dracula à Twilight, le vampire a longuement cheminé pour sortir de la nuit. Quelque part, au début des années 80, il arpentait les méandres du Mississipi sur de splendides vapeurs...

     A son origine, le vampire est une incarnation du Mal. Il est le Mal dans le monde des hommes mais hors des hommes eux-mêmes. Page 138, par la bouche de Joshua York, Martin dépeint ce vampire originel dont les forces comme les faiblesses relèvent de la surnature et qui se combat par les mêmes moyens : tout un bric-à-brac de croix, de pieux, d'argent, de miroirs (où ils ne se reflèteraient pas car, étant morts, ils n'ont pas d'âme) et d'eau bénite. Avec le reflux de la religiosité, cet état du vampire dépérit et se cherche un second souffle de vie.

     Ce vampire s'est épanoui dans la littérature de la fin du XIXe siècle, époque où, dans la société, s'épanouit (concomitamment ?) l'idéal social marxiste. On peut, à cette lueur, lire le mythe vampirique comme une métaphore de l'aristocrate (ne vit-il pas, le plus souvent, dans un château ?). En poussant un peu, le vampire devient alors la figure du bourgeois capitaliste se nourrissant de la vie, de la force du prolétariat.

     Des années 80 à aujourd'hui, le marxisme étant cliniquement mort, le vampire (et les puissances économiques qu'ils métaphorisent) entre alors en réhabilitation. Dans un même temps où l'on voit la haute finance cesser d'être perçue comme maléfique, le vampire se dépouille de ses oripeaux surnaturels et métaphysiques pour devenir, chez Martin comme chez Charnas, un prédateur naturel, inscrit dans l'ordre darwinien des choses. Dans Riverdream, Damon Julian, le « méchant » vampire, ne tient pas un autre discours — les financiers se réclamant d'un darwinisme social qui ne serait, pour eux, qu'une heureuse fatalité. Les vampires de Stephenie Meyer cherchant à contrôler leur soif, à l'instar de Joshua York dans le roman antérieur de Martin, entrent alors en résonance avec les discours ultralibéraux prétendant que le capitalisme ne peut que profiter à tous.

     Les vampires existent, bien sûr. Et nous en connaissons tous, nous les fréquentons au quotidien à l'instar des fantômes... Mais, alors que les fantômes nous sont propres, sont en nous, sont ce qui reste quand la chair n'est plus, les vampires sont des autres, à moins que nous n'en soyons nous-mêmes un. Pas étonnant, dès lors, qu'il s'agisse de créatures infernales puisque l'enfer, c'est les autres. Pour la psychanalyse, le vampire est la métaphore de l'hystérique. Celle des casse-pieds, des voraces, des emmerdeurs dont nous pouvons, sans même le savoir ni nous en rendre compte, faire partie ; celle de tous ces gens à l'économie libidinale pathologique qui nous bouffe notre temps et notre énergie, notre libido. Dont le sang, fluide vital, est une remarquable et très forte métaphore. Le vampirisme se conçoit dès lors comme névrotique mais sa forme moderne ne renouvelle pas l'approche psychanalytique. Il ne semble pas que dans Riverdream, Joshua York tienne à ramener quoi que ce soit à la lumière du jour, à la surface, pas même le Peuple de la nuit. Le but de la cure est bien présent : restaurer une économie libidinale saine. Damon Julian, qui se complaît dans son pathos, peut incarner les mécanismes de résistance. Si le vampire n'est plus un être surnaturel mais un prédateur victime des contingences qui font de lui ce qu'il est, faut-il accepter ces comportements de gens, plus moustiques que chauves-souris, qui dévorent nos énergies comme inhérent à la nature humaine et non point pathologiques ?

     Riverdream n'est pas qu'un roman de vampires. C'est aussi un hymne formidable au Mississipi, ce fleuve dont la source, en altitude absolue (par rapport au centre de la terre et non au niveau de la mer), est plus basse que l'embouchure. Fleuve qui est à l'Amérique ce que la Volga est à la Russie ; qui, au XIXe siècle, avec ses affluents, faisait figure de système sanguin pour l'économie de Saint Paul à la Nouvelle-Orléans. C'était l'âge d'or de la vapeur comme celui du fleuve. Aujourd'hui, on ne voit plus guère de tels bateaux, diesel, que sur le bassin de l'Amazone où la route et le fer n'ont pas encore supplanté les voies fluviales. Martin s'est servi du vampire pour faire revivre le temps d'un livre toute la magnificence et l'esprit d'une époque à jamais révolue. Il est parvenu, mêlant le fleuve et le sang, à renforcer l'un de l'autre avec tout le brio qu'on lui connaît. Nostalgie mélancolique pour ces vapeurs disparus et ces vampires prédateurs qui disparaissent comme tigres et grizzlys, ne survivant plus que dans notre ombre...

Jean-Pierre LION
Première parution : 1/10/2010
dans Bifrost 60
Mise en ligne le : 12/1/2013




 

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