À la stupéfaction quasi-générale, Orson Scott Card avait réussi, voici trois ans, à relever avec bonheur la gageure consistant à réécrire Ender's Game (La Stratégie Ender, J'ai lu) d'un point de vue différent, et à produire avec ce roman “ parallèle ” ce qui reste probablement son chef d'œuvre à ce jour, Ender's Shadow (La Stratégie de l'ombre, L'Atalante). L'Ombre de l'Hégémon (en v.o. Shadow of the Hegemon, publié en 2000) est le second volet de ce qui est désormais appelé à devenir une tétralogie, et poursuit l'histoire de Bean, le génial lieutenant d'Ender.
Après la victoire contre les Doryphores, la Terre glisse doucement vers une conflagration globale dont l'enjeu n'est autre que la domination de la planète (“ l'hégémonie ” !). C'est sur cette toile de fond que les anciens compagnons d'Ender, armes stratégiques décisives, sont enlevés. Sur ces rapts plane le spectre d'Achille, l'enfant psychopathe radié de la F.I. (et échappé de l'hôpital psychiâtrique où on l'avait enfermé), qui semble de prime abord tirer les ficelles d'une grande puissance (la Russie). Qui pourra l'arrêter ? Petra ? Bean ? Peter Wiggin ? La guerre éclate finalement en Asie du sud-est, mettant en action les premiers rouages d'une énorme machination...
Card n'a plus besoin de prouver ses talents de conteur, et le lecteur est ici à nouveau entraîné dans une aventure à rebondissements, riche en suspense, menée à un rythme entièrement maîtrisé. Malheureusement, la trame de La Stratégie de l'ombre quitte ici les dimensions les plus cosmiques pour s'installer dans le récit militaire pur et dur, à fortes connotations politiques de surcroît. Et l'auteur accumule en ce sens les prises de position qui pourront gêner — voire franchement révolter — le lecteur soucieux de crédibilité... sans même parler d'éthique ou de vision géopolitique...
En effet, supposer un arrangement entre l'Inde et le Pakistan sans jamais soulever la question du Cachemire est un exercice de style dont on se passerait volontiers ; disserter sur un conflit international asiatique sans imaginer la moindre réaction du reste du monde a de quoi laisser au minimum sceptique ; orchestrer des manœuvres armées au XXIIIe siècle comme s'ils s'agissait de mouvements des troupes napoléoniennes peut, dans le meilleur des cas, faire sourire ; raconter l'invasion de la Birmanie sans prêter la moindre réaction à ses dirigeants relève de l'ingénuité la plus désarmante. De plus, les portraits des peuples belligérants sont plus souvent que nécessaire brossés au lance-pierres : les Russes sont tous nationalistes, les Thaïs sont tous éclairés, etc. Et que dire du Népal ou de la Malaisie, qui semblent simplement rayés des cartes dans ce futur pourtant pas si lointain ?...
Le plus gros problème du roman se trouve certainement là : par bien des côtés, le monde semble ne pas avoir évolué du tout, et bien des péripéties qui seraient à la rigueur crédibles au début du XXIe siècle (voire au milieu du XXe, si ce n'est avant) ne tiennent pas la route à l'horizon indiqué. Pire, d'autres éléments, certes plus épars et surtout “ en creux ”, semblent indiquer au contraire des transformations radicales. L'envie nous prend d'exiger de l'auteur une chronologie intermédiaire, qui expliquerait comment on a pu en arriver à tous ces paradoxes (car même en imaginant les détours les plus tortueux, impossible de ne pas se rendre compte des innombrables contradictions de cette abracadabrantesque histoire du futur). On s'en fiche, direz-vous ? Non pas : les ambitions de l'auteur (en remontrer au lecteur en matière de géopolitique actuelle) sont tellement évidentes qu'il est impossible de l'exonérer de telles carences. Card semble jouer avec la carte du monde comme tout un chacun pourrait le faire avec un (mauvais) tableau abstrait, et sa représentation des relations internationales et des pratiques de la diplomatie est pour le moins folklorique...
On signalera en outre que les convictions religieuses de l'auteur, ici très affichées, s'installent assez mal au milieu d'un récit qui reste en tout point superficiel. Au final, on obtient un roman tenu à bout de bras par la maestria littéraire de Card, bien insuffisante cependant pour en masquer les énormes lacunes. C'est un bon livre, bien écrit, qui devrait intéresser Hollywood, et qui sonne aussi creux que ses ambitions étaient profondes.
Xavier Noÿ & Bruno della Chiesa