Site clair (Changer
 
  Critiques  
 
  Livres  
 
  Intervenants  
 
  Prix littéraires  
 
  Adaptations  
    Fiche livre     Connexion adhérent
La Horde du Contrevent

Alain DAMASIO


Illustration de Miss APA & Betty B.

La VOLTE n° (1)
Dépôt légal : mai 2007
544 pages, catégorie / prix : 28 €
ISBN : 2-9522217-0-7   
Genre : Imaginaire 



    Quatrième de couverture    
     Le roman
     «Imaginez une Terre poncée, avec en son centre une bande de cinq mille kilomètres de large et sur ses franges un miroir de glace à peine rayable, inhabité. Imaginez qu'un vent féroce en rince la surface. Que les villages qui s'y sont accrochés, avec leurs maisons en goutte d'eau, les chars à voile qui la strient, les airpailleurs debout en plein flot, tous résistent. Imaginez qu'en Extrême-Aval ait été formé un bloc d'élite d'une vingtaine d'enfants aptes à remonter au cran, rafale en gueule, leur vie durant, le vent jusqu'à sa source, à ce jour jamais atteinte : t'Extrême-Amont.
     Mon nom est Sov Strochnis, scribe. Mon nom est Caracole le troubadour et Oroshi Melicerte, aéromaître. Je m'appelle aussi Golgoth, traceur de la Horde, Arval l'éclaireur et parfois même Larco lorsque je braconne l'azur à la cage volante.
     Ensemble, nous formons la Horde du Contrevent. Il en a existé trente-trois en huit siècles, toutes infructueuses. Je vous parle au nom de la trente-quatrième : sans doute l'ultime. »

     Avec ce deuxième roman, Alain Damasio construit une oeuvre sans équivalent dans les littératures de l'imaginaire. Bienvenue au cœur d'un cyclone !

     La bande originale du livre
     Écoutez maintenant les mélodies organiques à l'élégance électro-pop, percutées de bruits bruts, rehaussées d'harmonica, de guitare slide et de bouzouki. Entendez ces nappes riches tissées de voix chapechutées, de boléros souples, soudain déchirées de brefs textes. Le vent fluide enfle. La Horde marche, rythme et nous obsède, Laissez-vous guider par les trompes des pharéoles, traversez la Flaque à mi-torse et ne dites jamais « Fontaine... ».

     Au livre-univers, Arno Alyvan compose le plus riche des échos : un disque-univers. Soixante minutes d'un album de créateur. À savourer avant ou après la lecture du roman.


     Découvrez www.lahordeducontrevent.org l'extension multimédia de l'univers.

    Prix obtenus    
Grand Prix de l'Imaginaire, roman, 2006
Elbakin, prix spécial, 2014

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    

    Adaptations (cinéma, télévision, BD, théâtre, radio, jeu vidéo, ....)    
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition La VOLTE, (2004)


     « Moins que d'autres, je ne savais si le but de notre vie avait un sens. Mais je savais, plus que quiconque, qu'elle avait une valeur. Par elle-même, directement, hors de toute réussite ou déroute. Cette valeur venait du combat. Elle venait du rapport profondément physique que nous avions au vent. Un corps à corps. Elle venait de la qualité impressionnante de notre Fer et de notre Pack. De l'épaisseur à peine concevable de connaissances et d'expériences dont nos os avaient hérité. Elle venait d'une noblesse de cœur et de rage dont je me sentais, avec Golgoth, le premier porteur. » (p.378-377)

     Un monde étrange, une immense bande de terre tendue de l'Extrême-Aval à l'Extrême-Amont, laminée par un vent furieux et incessant. Un vent à neuf formes dont seulement six sont décrites par les « ærudits ». Un fleuve de vent si omniprésent que les hommes ont organisé leurs modes de vie et de pensée autour de ce seul élément, que leurs mythes s'y rapportent, que leurs techniques n'ont d'autre but que de s'y adapter.
     Ca et là, quelques groupes sédentaires, les « abrités », survivent dans des villages régulièrement rasés par le furvent. Ailleurs, surgissent des villes verticales faites de tours de plus de cent mètres de haut, « plantées » en plein courant aérien et parcourues de ballons, d'ailes volantes ou de « vélivélos ».
     Et depuis huit siècles, des hordes remontent au vent, pour tenter d'atteindre l'inaccessible Extrême-Amont... Ce roman est l'histoire de la trente-quatrième horde...

     Il est difficile de rendre justice à un tel roman dans une courte chronique, tant il y aurait à dire. Alain Damasio nous avait déjà enthousiasmé avec La Zone du dehors, un étonnant roman de politique-fiction, initialement paru en deux volumes chez Cylibris (Les Clameurs et La Volte) ; cette fois il nous coupe le souffle avec un livre-univers entièrement fondé sur... du vent.
     Il existe d'autres romans de SF où le vent joue un rôle non négligeable, comme La Planète aux vents de folie de Bradley, l'apocalyptique Vent de nulle part de Ballard ou encore Le Vent noir de Brussolo. Aucun cependant ne décrit un tel monde, où tout est issu du « purvent », du « vent-foudre » qui n'est que vitesse et fuite : « Tout ce qui est de ce monde n'est fait que de vent... Le solide est un liquide lent... Eh oui ! Le liquide est fait d'air dense, ralenti, rendu plus épais... [...] Notre univers, croyez-moi, n'existe qu'à force de lenteur. » (p.461)
     C'est dans ces « lenteurs habitables » du vent — une construction cosmogonique originale et à elle seule très intéressante — que l'auteur situe une quête, au sens le plus noble du terme. Pas la vulgaire recherche d'un quelconque anneau réputé indispensable pour combattre le Mal, mais la quête de l'absolu, de ce que signifie « être en vie », doublée d'une quête de soi, de sa propre place dans l'univers.
     Ce pourrait être prétentieux, c'est au contraire constamment inventif et passionnant. Bien sûr, il s'agit d'un roman philosophique, inspiré de Nietzsche et de Deleuze. Mais le parcours de la Horde prend aussi des allures de roman sportif, quand les hordiers se mettent en formation serrée, en un « pack » qui soutient le « fer » traçant le route. Ou de roman maritime, quand les fréoles — sorte de frégates aériennes — tirent des bords pour remonter le vent. Ailleurs c'est le roman d'apprentissage, lorsqu'on revient sur l'éducation, parfois atroce, des membres de la Horde. Une telle diversité rappelle par instant les meilleurs planet opera de Jack Vance : le voyage et les rencontres pittoresques qui le rythment, les spectacles colorés quand la Horde se met en scène pour se présenter ou pour prouver sa valeur, les amusantes joutes verbales, les combats en trois dimensions à l'aide de cerf-volants et de boomerang... autant d'images fortes et chatoyantes que ne renierait sans doute pas le maître.
     A propos, SF ou Fantasy ? Selon les préférences du lecteur, mais cette distinction n'a ici aucune importance...

     En revanche, la forme mérite, elle, qu'on s'y attarde. On retrouve le goût prononcé de l'auteur pour les jeux de mots, qu'il s'agisse de mots-valises, de néologismes signifiants, de jeux orthographiques... La ponctuation elle-même est mise à contribution, notamment pour les « dictées de vents » — car nous apprendrons en chemin à écrire les différentes formes du vent !
     La numérotation des pages est inverse, débutant à la page 521 pour s'achever sur un 0 définitif. Au fil des paragraphes, le narrateur change sans cesse, seulement identifié par un sigle, Ω pour Golgoth, ) pour Sov le scribe, Δ pour Erg le combattant-protecteur... Un procédé qui peut dérouter le lecteur et demander un temps d'adaptation, mais qui devient vite évident, dès que l'on a appris à reconnaître le narrateur à sa seule façon de s'exprimer ou à son mode de pensée, suffisamment caractérisés pour les définir. Ce va-et-vient continu entre les différents personnages — les vingt-trois membres de la Horde — confère au récit un dynamisme tourbillonnant d'une exceptionnelle fluidité.

     Il faut dire que le langage est, avec le vent, le second protagoniste essentiel. Ce qui est logique quand on sait la valeur créatrice des mots dans un monde de vents : « Ce que les anciens scribes ont appelé improprement 'magie', 'formule magique', 'sortilège', je sais aujourd'hui qu'on le doit à ça : à cette capacité — jamais suffisamment sentie dans son extension pourtant incroyable — d'articuler par nous-mêmes du vent vif. De le générer à partir de nos propres poumons, ce vent, pour ensuite le séquencer et l'accélérer à coups de glotte, jusqu'à atteindre cette vitesse intérieure de souffle qui, sous la forme si particulière des mots et des sons qui peuvent fuser de nos gorges, s'expulsent alors en vortexte. Vortexte ? J'entends par ce terme une spirale automotrice et autoconsistante de mots-souffles qui acquièrent, hors de nous, force de métamorphose. » (p.311-310)
     Ce langage est donc lui-même mis en scène, et ce dès la première page où des rafales de lettres et de signes de ponctuations finissent par s'organiser en phrases. Il apparaît aussi sous la forme de curieux animaux syntaxiques, comme le Lorsque, le Donc, le Puisque, le Sibienque... des animaux faits de glyphes qui, par leur seule présence, agissent sur ce qui les entoure, tissant entre deux faits distincts des interactions dépendant de leur nature intrinsèque. Le voilà encore sous la forme de combats de palindromes ou de flux d'assonances. Bref, Damasio fait oeuvre de poète, d'autant plus superbe que ce travail sur la matière même de l'écrit est en parfaite adéquation avec le signifié.

     Mouvement, vitesse, fluidité, changement. L'un des thèmes majeurs de ce roman, c'est — comme le laisse présager la citation ci-dessus — la métamorphose. Celle-ci affecte bien sûr les personnages au fil du périple, imagée par la parabole du chameau, du lion et de l'enfant : « 'Tu dois', 'Je veux', ' Je crée' : les trois métamorphoses. Le hordier obéissant, puis le hordier révolté qui se libère, puis l'enfant retrouvé, à force de courage adulte, et qui crée sa voix, et qui la fera entendre. » (p.187) Mais la métamorphose touche aussi l'espace-temps, grâce aux « chrones », des sortes de perturbations atmosphériques locales aux effets très divers : certains possèdent le pouvoir de pétrifier, d'autres celui de faire surgir des segments du passé ou du futur, d'autres encore révèlent la vérité ou dévoilent ce que pourrait être le destin de celui qui le contemple. Avec les autochrones, polychrones, cychrones, psychrones, chrones fragtemps... la métamorphose devient une science complexe et pleine de surprises. En tout cas, mieux vaut changer et bouger plutôt que de s'essouffler sur place, on verra bien ce qui se trouve au bout du chemin.

     Est-ce tout ? Non, il faut encore parler de la « bande originale du livre », un CD collé à l'intérieur de la couverture et comportant une bande-son composée par Arno Alyvan d'après l'univers du roman. Une musique également fluide et colorée, à laquelle se mêle des textes, des bruits d'ambiance — les oiseaux, la pluie, le bruit des pas qui crissent sur le sable, le souffle du vent bien entendu... — et des chants. Une musique qui fait jaillir des images qui deviendront indissociables du roman, témoignant de l'harmonie des deux œuvres.
     De plus, une extension Internet existe également, où l'on trouve par exemple les « Images innées », illustrations de Boris Joly-Erard, d'autres images sur les objets et animaux de l'univers, un exemple sur la genèse du texte, etc. Un site amusant à explorer.

     On pourrait enfin dire que Jacques Chambon avait prévu de publier ce roman chez Flammarion avant son décès prématuré. Et qu'un nouvel éditeur nommé « La Volte » — en allusion à la seconde partie de La Zone du dehors — s'est ainsi créé pour pouvoir publier ce livre tel que les auteurs le souhaitaient.
     Et que Damasio a su faire partager son univers par toute une équipe de passionnés, comme on a pu le constater aux Utopiales 2004 où une sorte d'exposition interactive autour du roman occupait toute une salle de la cité des congrès de Nantes.
     Et que l'accueil critique est remarquablement enthousiaste : Le Monde, Libération, Epok... (allez voir la Revue de presse du site officiel si vous ne me croyez pas !)
     Et que... mais stop !

     Arrêtons là, même si on pourrait encore... Contentons-nous de saluer cet extraordinaire et si savoureux roman, ce livre-univers particulièrement ambitieux, et — chose rare — à la hauteur de ses ambitions. Un de ces rares ouvrages qu'on se promet de relire un jour aussitôt la dernière page tournée.

Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 11/12/2004
nooSFere


Edition La VOLTE, (2005)


     Amateurs d'étrangeté, La Horde du Contrevent a été écrite pour vous. Ecrite et composée, car nous avons là un livre accompagné de sa B.O. qui illustre en douceur les vents forcenés décrits dans le roman. Alain Damasio est un faiseur d'univers de la classe de Philip Jose Farmer, mais le troisième millénaire lui permet d'aller bien plus loin que ce dernier, grâce aux possibilités du multimedia.

     Imaginez un monde où tout vit en fonction du Vent. Le Vent, qu'il soit doux ou tempétueux, s'écoule de l'extrême-amont vers l'extrême-aval, toujours. Et régulièrement, depuis les temps anciens, une Horde part, à pied, à contrevent, de l'extrême-aval pour découvrir les mystères et les vents de l'extrême-amont. Actuellement, la trente-quatrième Horde du Contrevent est en route et elle pourrait bien aller plus loin que toutes celles qui l'ont précédée car elle a trois ans d'avance sur la meilleure d'entre elles ! Sur les neufs formes de vent répertoriées, elle en a déjà expérimenté six.

     Nous les découvrons alors qu'ils sont en train de contrer ce qui pourrait bien devenir un furvent, accompagné de chrones, poches temporelles aux capacités mystérieuses. Chacun des 23 membres de la Horde s'exprime tour à tour — enfin, il y en a de plus bavards que d'autres ! — , annoncé par un glyphe le représentant. Ne vous étonnez pas : le début est incompréhensible. Alain Damasio a inventé un langage avec lequel il faut se familiariser peu à peu, tout comme il faut s'habituer aux changements de tons entre les pensées et les dires de Golgoth, le Traceur de la Horde, volontiers grossier, et celles de Sov le Scribe ou de Caracole le Troubadour, parfois légers, volontiers philosophes. Mais si le début vous paraît aussi difficile que d'avancer face à une tempête dévastatrice, accrochez-vous, laissez-vous apprivoiser, entrez dans la Horde et vous découvrirez un roman fou et logique, dans lequel tous les aspects du vent viennent comme autant de personnages, ouragan destructeur, souffle créateur, langage, musique — avec le CD joint — , respiration... Si certains passages traînent en longueur, d'autres sont d'une beauté à couper le souffle (!). Et Alain Damasio n'hésite pas à rendre hommage ou à parodier, comme avec ce maître d'armes qui parle comme Yoda, amenant un peu d'humour bienvenu dans ce monde rude.

     Le tout forme une œuvre étrange et exigeante, tant de l'auteur et des personnages que du lecteur qui doit s'accrocher pour ne pas être emporté par les vents, lassé de l'effort à fournir. En un mot, ce n'est pas un livre facile, mais c'est un livre qui mérite qu'on s'immerge en lui.

     Un site est consacré à La Horde du Contrevent, conçu par le studio La Mandarine, dont l'intérêt est le surcroît d'informations qu'il apporte sur la Horde et son univers, ainsi que de nombreux croquis des personnages ou des paysages, de plusieurs illustrateurs. On regrettera que ces très belles images soient réservées aux heureux possesseurs d'un ordinateur muni d'une bonne connexion Internet (le site est beau, mais lent) mais c'est le problème des sites proposant illustrations, musique et même vidéo.

     La Horde du Contrevent devrait donner envie de découvrir le premier roman d'Alain Damasio, La Zone du Dehors paru chez CyLibris, et les autres CD d'Arno Dolyvan. Mais aussi de faire de la voile, de randonner envers et contre vent — ou de s'abriter du mieux qu'on le peut des tempêtes de notre monde — et de respirer, profondément, et de souffler, à notre tour.

Lucie CHENU
Première parution : 1/12/2005
dans Parchemins & Traverses
Mise en ligne le : 26/1/2006


Edition La VOLTE, (2005)


     De plus en plus rares, et souvent atypiques, les vrais chefs-d'œuvre sont par essence de jolies promenades en marge des chemins traditionnels. Si la littérature de l'imaginaire peut s'enorgueillir d'en produire quelques-uns, force est de reconnaître que ces exemples se fichent éperdument du carcan des genres, explorant des terrains tout sauf évidents. Exploration alternative d'une réalité profondément déprimante, La Horde du contrevent en est le plus parfait exemple. Livre monde, livre de résistance et ovni littéraire aussi curieux que passionnant, le roman d'Alain Damasio franchit toutes les frontières sans se préoccuper le moins du monde d'appartenir à quoi que ce soit.

     De par son ambition assumée et sa flagrante originalité, La Horde du contrevent fait partie de ces textes qui s'adressent de fait à tout le monde. Beaucoup plus proche de Deleuze que d'Asimov, son auteur ne fait pas dans la demi-mesure. Construction narrative aussi magnifique que déroutante, La Horde du contrevent relève du long poème en prose comme de l'allégorie politique, l'ensemble traitant de l'éternelle question du dépassement. Et par dépassement, il est clairement (et même dialectiquement, soyons fous) question d'atteindre l'inconnu, de trouver un sens à l'existence en touchant les bords d'un monde singulier, entièrement issu de l'imagination d'un auteur à part. Ajoutez à cela l'excellente idée d'une bande originale composée par Arno Alyvan, et vous obtenez non pas un livre univers, mais un livre entier, pluridisciplinaire, à lire, à écouter, à regarder et finalement (c'est là qu'est tout l'intérêt) à méditer...

     Sur une terre plate (pour simplifier), 23 personnages sont décidés à rejoindre l'extrême-amont, le bord du monde, la réponse à la grande question. Tous développés avec précision, humour et une certaine forme de chirurgie littéraire impeccablement complétée par la décidément très bonne musique d'Arno Alyvan, ces 23 personnages (pour ne pas plagier les anglais et parler de « characters ») forment la 34e horde du contrevent. Selon la formule classique qui veut que la somme des parties soit supérieure au tout, la horde du contrevent s'embarque pour un voyage initiatique que Nicolas Bouvier pourrait parfaitement définir avec sa malice habituelle : on ne fait pas un voyage, c'est le voyage qui vous fait... Et vous défait.

     Avec une plume tour à tour conceptuelle, magnifique, difficile et limpide, Alain Damasio promène son lecteur de surprises en agacements, d'émerveillements en stupéfaction, via une narration décalée ou éclatée. Se sortir de 23 personnages n'est évidemment pas chose facile, s'imposer un tel défi littéraire tient tout autant de l'exploit que du masochisme le plus brutal (une phrase que l'on appliquera également à l'éditeur tout en le félicitant chaleureusement pour son courage et sa prise de risque), mais Alain Damasio sait où il va. Exigeant, prétentieux au sens le moins péjoratif, délicat et somme toute complètement barré, il retombe toujours sur ses pattes et signe ici un travail unique. Non, La Horde du contrevent ne plaira pas au lectorat traditionnel de S-F. Oui, le livre en agacera plus d'un. Mais les autres, ceux qui aiment la littérature parce qu'elle explore de nouveaux territoires, ceux-là mêmes seront séduits et emballés par un voyage surprenant, magique et parfaitement incorrect. Dès lors, on ne peut que saluer ce genre de pari, aussi invraisemblable qu'improbable, mais dont la saveur particulière nous rassure sur la santé de la création littéraire.

Patrick IMBERT
Première parution : 1/1/2005
dans Bifrost 37
Mise en ligne le : 2/2/2006


Edition La VOLTE, (2007)


     Ils sont vingt-trois dans la Horde, tous unis, en Pack et en Fer, derrière Golgoth, 9e du nom, le traceur. Il y a Pietro Della Rocca, prince honnête et probe, droit dans ses bottes. Sov Strochnis, le scribe, qui observe et note tout, qui veut savoir. Caracole, le troubadour, fantasque et léger comme une zéphyrine. Erg Machaon, le combattant-protecteur, vif comme la foudre, solide comme le roc, fidèle comme un chien. Et Oroshi, l'aéromaîtresse qui sent si bien les vents, secrète et réservée ; et Aoi Nan, la petite sourcière, si gentille, et Horst et Karst, les jumeaux piliers, toujours prêts, toujours joyeux ; et Coriolis, la petite croc ramassée dans un village d'abrités, innocente et courageuse ; Arval l'éclaireur, un vrai lutin, l'autoursier et le fauconnier, la feuleuse, le fleuron et l'artisan du bois...
     Tous, ils tracent amont, à contrevent, depuis trente ans, jetés gamins dans les rafalants par l'Hordre, à l'issue d'une sévère sélection. Leur mission : parvenir à l'Extrême-Amont, source de tous les vents, origine du monde. C'est la 34e Horde à tenter ce parcours impossible, à affronter slaminos, choons, crivietz et furvents, les pieds calés dans la glaise, le front buté aux bourrasques, à remonder en contre les rafales hurlantes. Aucune Horde n'est parvenue jusqu'à la Source mythique. La 34e, elle, va y arriver, menée par Golgoth le traceur — un buté dans son genre. Va y arriver ? Pas si sûr. Car le monde est hostile : hormis les sept formes du vent, ils doivent affronter les pirates, les chrones et leurs aberrations physico-mentales, le Corroyeur qui se nourrit de leurs vifs, le désert et son sable abrasif, la flaque de Lapsane et son Siphon ouvert sur le néant, Norska et ses falaises de glace laminées par les tempêtes de neige... Ils ne sont pas au bout de leurs peines, mais ils ont la gniaque : il y a trop de mystères à découvrir, trop de questions sans réponses — et puis surmonter tant d'épreuves ensemble, ça vous enracine l'amitié, ça vous forge un amour d'airain, pas vrai ?
     Comme dans La Zone du dehors, son premier — remarquable — roman, Alain Damasio a choisi de nous faire vivre le périple de la 34e Horde de l'intérieur, raconté tour à tour par l'un ou l'autre des protagonistes, avec son caractère à lui et sa propre vision du monde. Il en ressort une galerie de personnages incroyablement vivants et proches de nous, même si le monde où ils vivent (la Terre ?) paraît inconcevable, même si leurs préoccupations (survivre...) sont bien loin des nôtres, misérables abrités dans nos cocons quotidiens. On est très vite happé par ces amis hors du commun et, haletant, on les suit à la trace, emporté par le souffle de ce roman qui est la quintessence des vents furieux qui l'ébouriffent, et du style si particulier de Damasio qui a dû réinventer un langage — des langages — pour cette époque épique, ces situations extrêmes et pour chacun des personnages.
     Une quête vers l'essentiel — le vif de l'humain, de son rapport à l'autre — qui ravale tous les autres romans de quête (Seigneur des anneaux et Odyssée compris !) au rang d'aimables promenades.
     En prime — histoire de ne pas refermer le bouquin si vite pour béer brutalement devant le vide vertigineux de notre existence — la « bande originale du livre » sous la forme d'un CD réalisé par Arno Alyvan, une bonne heure de bonheur et de musique ethnotronique, quelques pépites de sons et de mots de cet univers qui commence évidemment par... un souffle. Écoutez, le vent se lève... où nous emportera-t-il ?


Jean-Marc LIGNY (lui écrire)
dans Site officiel de J.-M. Ligny
Mise en ligne le : 15/2/2007



    Sur la toile    
 

 
Écrire aux webmestres       © nooSFere, 1999-2017. Tous droits réservés.

NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres.
Vie privée et cookies