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N'y allez pas

William WALLING

Titre original : No One Goes There Now, 1971

Traduction de Jean AUTRET

DENOËL (Paris, France), coll. Présence du futur n° 177
Dépôt légal : 1er trimestre 1974
288 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 11 x 18 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
Pourquoi les hommes n'iraient-ils pas sur Dan, cette planète lointaine et fière, située à des milliers d'années-lumière de notre bonne et surpeuplée vieille Terre ?

Parce que les Danus sont opposés à l'invasion de nos turbulents colons, qu'ils considèrent comme une véritable intrusion.

Alors les Danus réagissent violemment, et bientôt tous ces Terriens immigrants disparaissent de la planète Dan, mystérieusement...
 
    Critiques    
     [ critique de :
      DECISION A DOONA par Anne McCaffrey : Albin Michel « science-fiction » n° 26
      N'Y ALLEZ PAS par William Walling : Denoel « Presence du Futur » n° 177
      LES LIBERTINS DU CIEL par John Boyd : Denoel « Presence du Futur » n° 183]


     La civilisation occidentale possède une plaie honteuse, le colonialisme, et les génocides parfois physiques, toujours culturels, qu'il a entraînés. La SF de l' « Age d'Or » possède la même plaie honteuse, ce même colonialisme, résultat de l'impérialisme sans frein ni frontière qui a nom « conquête de l'espace ». De Murray Leinster à Poul Anderson, combien de mondes possédant une vie autochtone intelligente sont passés en toute bonne conscience sous la coupe de « l'Empire Terrien » ? Mais voilà qu'est venu le temps de la réflexion historique, le temps de la mauvaise conscience... Ce qui est fait étant fait, cette mauvaise conscience a pris, dans la plupart des cas, figure moralisante : les hommes sont bien méchants, ils ont l'esprit du mal en eux. Et de se frapper la poitrine et d'y aller de ses pleurs ! C'est la réaction humaniste-libérale, qui ignore ou feint d'ignorer que la colonisation répondait à des impératifs économiques précis, faisait partie de la dynamique expansionniste d'un système politique précis : le capitalisme, et son stade ultime, l'impérialisme.
     Dans le domaine de la SF, qui ne choisit l'exploration romanesque du futur que pour refléter, avec un peu de retard, les contradictions et les soubresauts de la civilisation où elle s'épanouit, la réaction est la même : on continue de nous raconter des histoires de colonisation stellaire, mais selon une optique différente : ce sont les Terriens qui, cette fois, sont les vilains de l'aventure. Et, comme tous les auteurs sont eux aussi des humanistes-libéraux (mon ami Barlow dirait : du centre-gauche) — à notre époque où le méchant écrivain de droite n'existe plus guère et où le « vrai » auteur marxiste-léniniste n'est pas encore sorti des limbes, on assiste à une floraison d'œuvres où la colonisation est en général dénoncée sur un ton curieusement geignard... Les sanglots ne sont pas loin, les mea culpa résonnent entre les lignes ! En général, oui, mais pas toujours : car parfois un roman plus solide et de caractère ethnologique (il faudrait dire : exo-ethnologique), dans la lignée de Chad Oliver, émerge du lot ; ou alors c'est l'humour et l'esprit satirique qui l'emportent et l'humour, c'est la lignée de Sheckley qui déjà lui-même, dans les années 50, en a plus dit sur le colonialisme, le racisme, l'anthropomorphisme, que beaucoup d'auteurs « sérieux » des années 70...
     Curieusement, trois romans américains illustrant cette poussée de mauvaise conscience ont été traduits simultanément en France. Le ton geignard, c'est Anne McCaffrey qui l'illustre avec Décision à Doona. Si j'étais un de ces môdits phallocrates, je dirais : une femme, pas étonnant ! Mais je ne le dirai pas, et je barre rétrospectivement cette réflexion indigne, en me contentant de supposer que McCaffrey ne doit pas avoir des idées très profondes sur la politique et que la SF, pour elle (voir aussi ses histoires d'heroic-fantasy), c'est ce bon vieux conte de fées mis au goût du jour et à la sauce futuriste — comme on se plaisait à désigner le genre ici-même il n'y a pas si longtemps. Pour McCaffrey, la solution au colonialisme est toute simple : c'est la bonne volonté, qui aide à une intégration sans douleur : « ... il s'agissait de deux petits garçons appartenant à des races différentes, écoutant attentivement chacune des paroles qu'ils échangeaient, et désireux de grandir ensemble dans un monde où il y avait assez d'espaces pour courir et crier. » (p. 232).
     William Walling, lui, serait plutôt du côté de Chad Oliver. Contrairement à McCaffrey, qui ne nous dit pas grand-chose sur la situation socioculturelle de la Terre (à part qu'elle est surpeuplée), Walling brosse avec soin le contexte culturel de la planète-mère, dirigée par un vieillard plusieurs fois centenaire cloué sur son fauteuil gériatrique, où les duels au sabre ont été remis au goût du jour (« C'était là une méthode pratique et simple, qui permettait de faciliter le contrôle de la surpopulation cancéreuse, de faire naître chez l'humain de basse extraction le goût chevaleresque et le sens de la noblesse, et de donner à des vies tristes et prosaïques une grandeur aristocratique. » p. 19), et où l'immigration sur les mondes lointains n'est pas considérée comme une aventure exaltante mais bien comme une véritable déportation.
     Cependant, lorsqu'il s'agit de mettre en scène les extraterrestres (ici, les Danus, sortes de gros insectes), Walling est pareillement hésitant que lorsque McCaffrey dessine ses Hrrubiens (de gros chats humanoïdes). Le propre du colonialisme, c'est de soumettre, sur son propre sol, une race autochtone. Or McCaffrey a fait des Hrrubiens une race stellaire qui essaye de coloniser Doona (sur laquelle il n'y a pas de vie intelligente) concurremment aux Terriens (les deux races pensant au départ être mutuellement en présence d'indigènes planétaires...), tandis que Walling nous présente ses Danus comme la manifestation incarnée d'une force supérieure qui règne sur la galaxie, et ne fait que jouer avec les Terriens qui n'en sont, eux, qu'aux premiers balbutiements de l'âge stellaire.
     Il y a donc là, de la part des deux auteurs, une sorte d'occultation du thème véritable, qui ne peut ainsi plus être traité : alors que sur Doona, Terriens et Hrrubiens vont instaurer une improbable coexistence pacifique, Dan disparaît de l'univers (c'était une planète factice modelée par les « Etres Suprêmes »), et les hommes restent face aux « combats que, désormais, ils vont devoir livrer ». En fait, cette conclusion peut même apparaître comme une justification finale de l'impérialisme stellaire, celui-ci étant assimilé à la lutte darwinienne pour la vie transposée à la dimension galactique : « Pour eux (les Terriens), l'ère de la domination facile touche à sa fin. Dans moins d'un neuf centième d'épicycle galactique l'expansion prévisible des humains sur la zone de Sagittaire les mettra en présence des Llanasa. » (p. 278). Ainsi se termine N'y allez pas, de manière obscure, assez van vogtienne et, comme de juste, fort ambiguë — ce qui est aussi la marque d'une sorte de réalisme amer et désabusé.

     En somme, si l'on en croit Walling, le colonialisme est une fatalité. C'est un travail à la Sisyphe. Chez McCaffrey comme chez Walling, on nous dit bien qu'à peine une planète viable est-elle découverte, défrichée, envahie, qu'il faut déjà en chercher une autre, tant la surpopulation est une force galopante (« C'était affolant ! Parfois, on sentait presque la pression irrésistible de l'humanité qui se propageait à vue d'œil et envahissait l'espace environnant comme une tumeur maligne. » . N'y allez pas, p. 39). « Ecce homo invictus » ! — tel est la devise de ces envahisseurs proliférants (Walling). Et si de beaux règlements existent bien pour servir de tampons entre l'homme et d'éventuelles civilisations stellaires rencontrées (tel le principe directeur de Non-Cohabitation chez McCaffrey), d'autres règlements sont forgés, qui semblent n'avoir pour but que de tourner les précédents :
     « L'homme étant considéré comme l'archétype de l'univers, toutes les planètes dont les habitants pouvaient être qualifiés d'homo sapiens étaient exemptées d'occupation par les autorités coloniales interplanétaires. Le haut commandement en déterminait le statut définitif, d'après les rapports d'exploration.
     Les règlements étaient stricts. Ils touchaient à différents domaines : constitution physique, organisation sociale et même tabous. Toute société humanoïde devait utiliser des W-C. (aspect social) et ces W.-C. devaient être distincts pour les mâles et pour les femelles (tabous).
     (...) Le domaine biologique est particulièrement délicat pour tout prétendant au statut d'homo sapiens. Qu'il puisse se croiser avec des Terriens est une condition compréhensible, mais cette condition devient caduque si la période de gestation dure moins de sept mois ou plus de douze. Le coït doit se pratiquer face à face. La participation de groupe est éliminatoire... » (Les libertins du ciel, p. 42.)
     Nous entrons ici, certes, dans le domaine de la farce. Boyd y excelle, même si ses satires sont nouées avec des câbles gros comme des cuisses de matrones. Farce, ou plutôt comédie, avec ses règles immuables : la désorganisation, la dislocation d'un ordre harmonieux et stable par des trublions irresponsables. Dans Les libertins du ciel ils sont deux, deux explorateurs de l'UNASA de l'Empire Terrestre qui, lâchés sur la planète Arlech (dont la caractéristique principale est l'état d'innocence des habitants humanoïdes qui ne connaissent pas la propriété sexuelle et passent leur temps à faire l'amour), se mettent en devoir d'enseigner les religions, de réformer les mœurs et vont bouleverser, ce faisant, le tissu socioculturel du monde visité.
     On pourra penser que Boyd a fait fi des principes du matérialisme historique, et qu'il n'est pas très sérieux de nous faire accroire qu'une civilisation évoluée, qui jusque-là marchait bien, soit complètement chamboulés par deux individus. Mais qu'on ne s'y trompe pas : Cortez a commencé à conquérir l'Empire Aztèque avec soixante hommes, et on sait le mal qu'ont pu faire en Afrique sur des peuplades entières un missionnaire itinérant et trois fusils. O'Hara et Adams ne sont qu'une avant-garde métaphorique, derrière eux viendra bien à temps, pour parachever le travail « ... un grand vaisseau noir bourré jusqu'à ras-bord de jeunes gens aux cheveux en brosse, aux uniformes noirs ornés sur les revers de têtes de mort, et serrant dans leurs mains des fusils lasers. » (P. 123).
     La colonisation se termine toujours de la même façon, même si le récit romanesque s'en achève avant. Le colonialisme laisse derrière lui des rappels, des traces indélébiles, qui sont autant de tares dans la mémoire des hommes : pour McCaffrey, c'est la tragédie Siwanienne, au cours de laquelle une race entière s'est suicidée en une nuit tellement le contact des Terriens lui était insupportable ( l'exopsychologie réserve bien des surprises !) ; pour Walling au contraire, les indigènes de Thêta Eridanus Cinq ont supprimé les colons grâce à un virus transporté par un insecte : autre auteur, autres mœurs... Et si le sort des Siwaniens a été à l'origine du principe de Non-Cohabitation chez la bonne McCaffrey, la révolte éridanienne, chez l'amer Walling, a eu un tout autre résultat, sèchement énoncé : « Les Planificateurs n'ont laissé aucun aborigène vivant sur Thêta Eridanus Cinq et, aujourd'hui, la colonie est prospère. » (p. 114).
     Mais tout cela, est-il utile de le rappeler, n'est que de la littérature. Connaissant son peu de poids, mieux vaut sans doute encore, au lieu de s'apitoyer avec McCaffrey ou moraliser avec Walling, ricaner avec Boyd. Au moins, ça libère ! En matière de colonialisme, tout a été dit, tout continue à se dire, non pas dans les pages des livres de SF, mais sur le terrain. La réalité dépassera toujours la fiction et la politique, la science-fiction !


Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/2/1975 dans Fiction 254
Mise en ligne le : 1/12/2003


 

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