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Le Père éternel

Philip GOY



Illustration de Sato YAMAMOTO

DENOËL (Paris, France), coll. Présence du futur n° 176
Dépôt légal : décembre 1987, Achevé d'imprimer : décembre 1987
258 pages, catégorie / prix : 8
ISBN : 2-207-30176-1
Format : 10,8 x 17,7 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Le grand biologiste Jacob Stéréod a vaincu le cancer.
Des siècles plus tard, l'élite de ses descendants prodigue encore à l'humanité les bienfaits d'innombrables inventions.
Pourquoi éclate alors un hideux terrorisme égalitaire ?
     La difformité de David Stéréod en fait un marginal pour sa famille.
Il porte sur les siens et sur le monde un regard critique.
Il découvre l'erreur, évidente, que Michel-Ange a commise en sculptant son David.
Il cherche une raison aux préjugés, aux haines.
     Et si tous les secrets politiques, familiaux, amoureux, biologiques, n'en faisaient qu'un ?
     La solution de l'énigme sera stupéfiante, scandaleuse, mais rigoureusement logique.
 
     Epuisé depuis de nombreuses années, enfin réédité,
ce passionnant roman de science-fiction se révèle aujourd'hui
comme une oeuvre d'anticipation d'une précision hallucinante.
L'imagination folle est devenue réalité quotidienne.
 
L'auteur :
Né en 1941 près de Lyon,
ancien élève de l'École normale supérieure, chercheur en physique au C.N.R.S.
A aussi publié dans Présence du Futur Le Livre/machine (mention spéciale au festival de Metz 1976)
Vers la Révolution (1977) Faire le mur (1980)

    Cité dans les pages thématiques suivantes :     
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition DENOËL, Présence du futur (1974)


     Voici, dans le monde en pleine effervescence de la science-fiction française, un nouveau venu qui semble plein de promesses : il convient donc d'abord de le présenter. Il le fait lui-même d'ailleurs dans quelques pages jointes aux « services de presse », en crevant d'emblée son pseudonyme pour en éviter la peine à certains spécialistes : « En réalité je me nomme Philippe Goy » 1, ce qui, vérification faite, est exact : né en 1941, Philippe Goy est entré en 1961 à l'E.N.S. de la rue d'Ulm, dans la section sciences, a obtenu le doctorat, et est actuellement chargé de recherches en physique au C.N.R.S. Mais quel sens donner à l'assertion liminaire, reprise du « Madame Bovary, c'est moi » de Flaubert, mais plus paradoxale encore : « Le père éternel, c'est moi » ?
     Les erreurs des uns peuvent être l'inspiration des autres, surtout en science-fiction, littérature largement collective. Asimov a, on le sait, bâti son dernier chef-d'œuvre sur un lapsus de Silverberg parlant de « plutonium 186 » ; Philip Goy, pour son premier roman (dont le titre n'est d'ailleurs pas sans rapports avec Les dieux eux-mêmes) rend au maître la monnaie de sa pièce, en axant sa réflexion sur le fameux « Mulet » des Fondation : le drame de ce mutant doté de pouvoirs supérieurs, plus que d'être contrefait, était d'être stérile ; pour Philip Goy, en extrapolant sur les connaissances actuelles en génétique, ce seront plutôt les enfants du mutant qui seront les « mulets » : si faute de trouver une mutante semblable à lui, il ne peut engendrer que des hybrides avec des femmes ordinaires, ces derniers seront stériles, comme les mulets, les bardots, les tigrons.
     D'où une double série de problèmes :
     1 ) L'explication du passé d'abord : si Homo Sapiens est effectivement apparu par mutation, comment notre premier ancêtre a-t-il pu assurer sa descendance parmi les hominiens inférieurs, et transmettre jusqu'à nous un progrès dû à un heureux hasard ? Philip Goy se penche sur les mythes, et y trouve un élément de réponse : l'inceste, tantôt tabou, tantôt sacré, qui apparaît en filigrane dans la Genèse (les fils d'Adam ont bien dû épouser leurs sœurs) et en pleine lumière dans le mythe germanique de Siegfried, héros né des amours de Siegmund avec sa sœur Sieglinde, tous deux issus d'ailleurs du dieu Wotan. On songe aussi à l'inceste sacré des pharaons égyptiens, considéré comme obligation de préserver la pureté d'une lignée divine.
     2) L'édification de l'avenir ensuite : si un homme supérieur apparaît à notre époque, que doit-il faire pour que le cadeau du Hasard ne soit pas repris par la Nécessité ? Nécessité, c'est-à-dire lois biologiques, et aussi pesanteur sociologique, car il faut compter avec l'hostilité de l'humanité à l'égard de tous les novateurs radicaux, et sa crainte d'être supplantée par une race supérieure, fût-elle issue d'elle-même. La résistible ascension de Jacob Stéréod est plus subtile, et en même temps plus crédible, que celle du Mulet : né en 1940 (presque comme l'auteur !) il sait que les empires fondés sur le charisme politique et sur la force militaire n'ont qu'un temps ; et comme il travaille pour l'éternité, il compte de préférence sur la science et la technique. Mariant grâce à son génie la biologie et l'informatique, il fusionne sous sa direction l'Institut Pasteur et I.B.M., et par des unions nombreuses et soigneusement planifiées il fonde un clan qui, héritant de ses dons, gère après sa mort son colossal monopole culturel, la Jacob Stéréod Fondation. Les règles qu'il a imposées à ses descendants (fécondation artificielle notamment) permettent de masquer leurs particularités. Tous issus en secret de sa propre semence conservée, ils poursuivent la réalisation de son plan (il est peu sûr d'attendre d'un second miracle l'apparition de la nouvelle Eve ; les progrès de la génétique doivent permettre un jour de la créer), sous la direction d'un ordinateur géant, Majordome-Paris (chef de file de tout un réseau informatique mondial, auquel les particuliers sont reliés par « valets » et « grooms » électroniques), sans en connaître le fin mot, faute de prendre au pied de la lettre ses aphorismes, empruntés au christianisme : « Vous êtes tous frères », et « Je suis le père éternel ».
     On ne pourra reprocher à Philip Goy d'ignorer ce qui a été fait avant lui en SF, dont on aura reconnu au passage nombre de thèmes favoris. Thème des MUTANTS bien sûr : les Stéréod ou Stérespèce figureront désormais en bonne place à côté des Slans de Van Vogt, des Transformés de Wyndham, des Quidams de Galouye, des Mutants KZ à sang vert des Henneberg ; mais Goy a le mérite de ne pas se contenter d'exploiter la propension du lecteur à sympathiser avec une minorité persécutée par une masse à laquelle il appartient, et avec laquelle il ferait peut-être bien chorus dans la réalité ! Thème de la MACHINE QUI GOUVERNE : Van Vogt encore, dans le Monde des Ã, mais aussi F.G. Rayer avec le Lendemain de la machine, la Machine du Plan de Williamson et Pohl dans les Récifs de l'Espace et l'Enfant des étoiles, SUM de Poul Anderson dans le Chant du barde, le TRUC de F. Didelot, la Machine du pouvoir d'Albert Higon 2, etc. — mais ici on voit nettement par qui, pour quoi et comment elle a été programmée. Thème du nouveau DON JUAN, comme dans le Géniteur de J.-L. Curtis (in Un saint au néon) et l'Ancêtre de Carsac (Fiction n° 102) — mais ici c'est sur les techniques biologiques (caryospectroscopie, cryogénie, insémination artificielle, manipulations génétiques) qu'il compte pour se multiplier, au lieu de se livrer aux jeux de l'amour et du hasard. Thème des DOUBLES : toujours le Monde des Ã, avec les Gosseyn successifs, qui sont des doubles plus jeunes de Lavoisseur — mais ce qui restait obscur et relevait encore du merveilleux, malgré les corrections apportées à son texte en 1970 par Van Vogt, est chez Goy parfaitement clair, et fondé sur des expériences scientifiques réelles : celles de Gurdon 3 qui a remplacé le noyau d'un œuf de crapaud par celui d'une cellule adulte, obtenant ainsi « des têtards qui avaient rigoureusement la même hérédité que le crapaud adulte donneur de cellules » (p. 215).
     On voit, notamment sur ce dernier exemple, que Goy ne se contente pas de reprendre les conventions des grands auteurs de science-fiction, mais enrichit cette dernière et la fait progresser, en puisant directement dans les apports les plus récents des sciences : informatique et biologie au premier chef, comme nous l'avons vu, et aussi combinaison des deux, par exemple l'idée de « substituer aux éléments actifs électroniques de véritables systèmes nerveux animaux » (p. 34), ce qui est dans la ligne de la bionique chère à Pierre Barbet ; cryogénie (conservation du corps du grand Jacob Stéréod dans un aquarium d'azote liquide) ; nouvelles techniques de l'énergie (circulation, entre les centrales nucléaires et les lieux de consommation, de fluide — sodium, hydrogène ou oxygènes liquides — « à divers degrés d'oxydo-réduction », pp. 74-75) ; science de l'infiniment petit (« indétermination quantique » utilisée pour réintroduire le hasard dans les échecs, p. 80) ; philosophie mathématique dans le style de Cantor (p. 118) ; linguistique (le (« langage-machine » du chapitre 11).
     Cependant, la culture de l'auteur ne se réduit pas à ces domaines quelque peu arides, mais s'étend aussi aux arts : musique (Wagner notamment, pp. 86 et 231), sculpture (observation très précise du David de Michel-Ange, p. 25), peinture (allusion aux « montres molles » de Salvador Dali, p. 29). Ses personnages en bénéficient, qui ne sont pas ainsi de purs esprits pensants, mais des êtres sensibles. La littérature est également mise à contribution, sans cependant que l'auteur et les héros soient de simples perroquets, car ils adaptent thèmes et formules à leurs besoins, non sans humour parfois : la « femme de César » ne doit pas être soupçonnée sans doute, mais elle ne peut manquer d'être désirée (p. 15) ; le « divertissement » pascalien « nous dévoile une partie des choses qui sont dans notre esprit » (p. 79), et on peut inverser l'idée de Shakespeare (Hamlet, I, V, 166-167) en disant : « Il y a plus de choses dans l'esprit humain que n'en peut comporter le monde matériel » (p. 79). On s'élève là, de la science et la culture, jusqu'à la philosophie, une philosophie qui n'est pas plaquée artificiellement mais se dégage de tout l'ensemble du roman, et se cristallise parfois en belles formules : « Il y a des événements, des individus singuliers, qui trouvent leur chemin en dehors des lois... L'homme lui-même est l'aboutissement d'une chaîne incroyable de telles transgressions de l'hérédité... Chaque dynastie commence avec le meurtre de la précédente » (pp. 82-83) ; « le paradis est perdu parce que le savoir de l'homme a permis la destruction de l'harmonie naturelle » (p. 137).
     Philosophie, donc, mais nullement désincarnée. La dernière formule, par exemple, est au cœur du débat entre Progressistes et Harmonistes, les deux partis qui se disputent le pouvoir en 2140, aboutissement de deux tendances tout à fait actuelles, technologie et écologie. Il est bien d'autres traits de l'actualité que Goy intègre à son tableau du futur, tantôt sur le mode caricatural (« stérENA pour l'administration, stérENB pour la biologie, etc., jusqu'à la stérENS pour les spécialistes de l'inclassable », p. 33 ; les « hippoux », hippies à cheveux rasés, p. 58 ; le « Ministère du profit », p. 65), tantôt sur le mode tragique, notamment le racisme et l'antisémitisme qui s'épanouissent en « anti-stéréodisme » ( les membres du clan portent en majorité des prénoms hébraïques, et leurs adversaires organisent contre eux la « solution finale »), et que Goy peint sans simplisme, puisque les Stéréod pratiquent plus que quiconque, et pour cause, les exclusives de caste.
     La psychologie est un autre mode d'enracinement de la philosophie dans le réel. Témoin, la première formule, généralisation du cas du héros central. David Stéréod, c'est en effet le fils prodigue, l' « outsider » de Colin Wilson, le « bâtard » de Sartre vu par Jeanson : mis à l'écart par une difformité physique et par l'enfance malheureuse qui en résulte, il est non conformiste, et n'accepte pas de se plier aux règles Stéréod sans les comprendre. Il est au centre du drame à la fois par ses transgressions et sa curiosité : il aime une Noire, Myriam, puis épouse une Stéréod, Noémi, avec laquelle il a de profondes affinités (très belle page sur leur « danse intellectuelle », p. 82) ; de ces doubles attaches sentimentales viendra le salut pour la lignée Stéréod : l'union du frère et de la sœur est féconde (mutation similaire), mais ses fruits ne sont pas viables (configurations génétiques distordues, p. 216), et, en cherchant une explication et une solution, David engagera une course avec les comploteurs du groupe « Liberté Egalité Volupté », décidés à briser le pouvoir du clan et à détruire toute la souche mutante, tout en remettant l'humanité sur la voie de l'harmonie : course pleine de suspens, car les mouvements de David renseignent ses adversaires inconnus, et vice versa, et l'on ne sait pas d'emblée de quel côté sont engagés, ou vont s'engager, l'ami, la maîtresse, le frère.
     Ces relations entre David et son aîné Jerr nous amènent au troisième des déchiffrements du réel qui servent de base à la philosophie : les développements freudiens, abondants dans le roman, notamment dans la transe onirique où l'asphyxie plonge Jerr (ch. XIX) et où émergent des souvenirs chargés de sens : « Je n'ai pas de frère, pas de frère bossu » ; un fondu-enchaîné amène au thème de la mère : « Il a fait pousser sa bosse exprès pour faire pleurer maman » ; puis émerge le thème du père : « Jacob Stéréod me dit : « Jerr, je te confie ma puissance. » Il est évident que, si les fines notations psychologiques individualisent les personnages et leur donnent une vie propre, ces notations psychanalytiques les généralisent au contraire, en font des types, les rattachent à des mythes : mythe judaïque de Caïn et Abel ; mythe gréco-romain de Zeus-Jupiter (nom dans lequel il y a « pater », ce que ne dément pas le nombre des surhommes qu'engendre avec des mortelles le dieu) ; mythe germanique de Siegmund et Sieglinde (le mythe se saisit du réel, et David et Noémi s'unissent aux accents de la Walkyrie de Wagner : « Epouse et Sœur es-tu pour le Frère — Ainsi que fleurisse le sang des Wälsung ! ») ; mythe chrétien enfin de la mortelle qui donne la vie à un dieu (fils de dieu et consubstantiel à son père) pour couronner l'oeuvre sans la clore.
     Car, à la fin du livre, une Noire prénommée Myriam comme la Vierge met au monde un enfant qui n'a pas été conçu dans son sein, mais y a été déposé par les Stéréod avant leur génocide : « Depuis l'implantation de cet œuf dans ses entrailles, Myriam porte votre fils, notre père » a dit (p. 204) Norman à David et Noémi. Et, de fait, par le procédé de Gurdon, le nouveau-né est exactement semblable à Jacob Stéréod le Mutant, ramené à la case zéro pour tenter une nouvelle fois de faire triompher l'évolution : où le feront passer cette fois ses coups de dés ? l'amèneront-ils au but ?
     L'auteur, lui, a en tout cas pleinement atteint le sien. Rarement premier roman a été aussi dense et aussi beau, à la fois complexe et clair, riche de traditions et pleinement novateur. Il faut souhaiter que Philip Goy réussisse effectivement à être le « père éternel », en donnant une très nombreuse postérité (frères en même temps que fils !) à ce très grand livre.


Notes :

1. C'est comme moi : des lecteurs futés se sont bien doutés que « George W. Barlow » ne pouvait être qu'un nom d'emprunt. En réalité je m'appelle George, Jean, William Barlow.
2. Un secret qui n'en est plus un : c'est le pseudonyme sous lequel Michel Jeury, premier prix de la Première Convention nationale de Clermont en mars 1974 pour Le Temps incertain, avait obtenu en 1960 le prix Jules-Verne.
3. Goy aurait pu citer aussi les expériences de Bataillon sur la parthénogenèse.

George W. BARLOW
Première parution : 1/11/1974
dans Fiction 251
Mise en ligne le : 16/11/2003




 

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