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Manque de pot !

Philip K. DICK

Titre original : Galactic pot-healer, 1969
Première parution : New York, USA : Berkley Medallion, juin 1969

Traduction de François André LOURBET
Illustration de (non mentionné)

CHAMP LIBRE (Paris, France), coll. Chute libre n° 19
Dépôt légal : 4ème trimestre 1977, Achevé d'imprimer : 10 octobre 1977
Roman, 192 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : 2-85184-081-9
Format : 12,5 x 21,5 cm  
Genre : Science-Fiction


Autres éditions
   in Romans 1965 - 1969, J'AI LU, 2013
   in Le Guérisseur de Cathédrales, suivi de Nick et le Glimmung, 2015
   in Aurore sur un jardin de palmes, OMNIBUS, 1994
   POCKET, 1980, 1987, 2006

    Quatrième de couverture    
Chaque roman de Philip K. Dick
apparaît comme un nouveau tome
de cette critique
de l'aliénation contemporaine
à quoi se résume, somme toute,
l'ensemble de son oeuvre.
L'histoire délibérément dialectique
de Joe Fernwright
illustre d'une façon
particulièrement violente
la fameuse interprétation :
« Sommes-nous encore au monde ? »
 
    Critiques    
 
« L'homme est condamné à être libre. »
(Sartre)

     Si l'on en croit la précieuse bibliographie établie par Marcel Thaon pour la postface de L'œil dans le ciel (Laffont), il ne resterait plus que quatre Dick inédits sur les quelques trente romans écrits par l'auteur depuis 1955. Galatic pot-healer — devenu, Chute Libre aidant, Manque de pot ! — date de 1969, l'année d'Ubik. L'année qui devait précéder la troisième dépression de l'auteur, la plus grave. A proprement parler, Manque de pot ! n'est pas un roman, mais plutôt un anti-roman dont la « méta-lecture » est d'une infinie richesse car, discours transparent de l'auteur sur les problèmes qui le hantent, il apparaît comme la clef de voûte de l'univers dickien ; même si, sur le simple plan littéraire, il semble inférieur à des œuvres telles que Ubik (Laffont), Le dieu venu du Centaure (Opta) ou Docteur Bloodmoney, (J'ai Lu).
     Joe Fernwright est réparateur de céramiques. Sans travail depuis sept mois, il ne survit que par les allocations que lui verse le Parti Planétaire, père omnipotent qui l'infantilise en le maintenant dans un perpétuel état d'assisté. Ayant le sentiment aigu de son inutilité et du vide de son existence, aliéné par une société hyperfliquée et à l'inflation galopante, il obéit aux instructions d'une mystérieuse entité appelée Glimmung, qui lui propose de se rendre sur la Planète des Laboureurs afin d'y exercer son activité 1. Selon le Canon boudhique, le labourage symbolise l'effort spirituel, l'ascèse (« Et c'est ainsi que ce labour est labouré, et il en sortira le fruit qui ne meurt point » — Suttanipâta), et c'est bien comme une renaissance que Joe ressent son départ pour cette planète, fuyant une Terre oppressive pour une existence qui devrait donner un sens à sa vie. La tâche qui l'attend — lui et le groupe dont il fait partie — c'est le renflouement d'Heldscalia, cathédrale engloutie dans la Mare Nostrum. Opération symbolique si l'en est qui consiste è remonter à la surface ce qui est enfoui dans les eaux glauques de l'inconscient afin de procéder à l'impossible réconciliation entre le Ça et le Moi par une mise en présence sans masque de ces vieux complices/adversaires. D'ailleurs, reconnaît Glimmung, « La connaissance de soi, tel est mon but ; tel sera le vôtre » (p. 93). Ce renflouement d'Heldscalia, volonté de mettre fin à la névrose existentielle en libérant l'homme du « principe de double identité », rappelle la cérémonie du « Passage » dans Un souvenir de Pierre Loti, très belle nouvelle ça Philippe Curval (in Utopies 76 — Laffont), D'ailleurs, Curval et Dick ont en commun une certaine conception existentialiste de la vie 2. Il est curieux de constater que la dimension existentialiste de l'œuvre de Philip K. Dick est souvent ignorée par les spécialistes de cet auteur. Pourtant elle en est une constante importante. Contentons-nous de rappeler le personnage de Mercer dans Robot Blues (Chute Libre) transparente allusion au « Mythe de Sisyphe », le thème de L'Œil dans le ciel transposition directe de l'aphorisme sartrien « l'enfer c'est les autres », cet extrait de Deus Irae (Présence du Futur) : « Comme les existentialistes, je définirai mes intentions après coup à la lumière des actes que j'aurai commis. La pensée suit l'acte » (p. 168) auquel fait écho le « Etre, c'est agir » de Manque de pot !. Exister est un effort de chaque instant, dans le refus de se laisser manipuler, dans la volonté de créer le monde : « La réalité n'est pas quelque chose que l'on perçoit, mais quelque chose que l'on fabrique » 3. L'individu est donc responsable du monde extérieur comme de son propre monde intérieur, responsable de la société qui l'aliène (« C'est nous qui avons créé cette société » dit avec dégoût l'un des protagonistes du roman en parlant de la Terre) comme de sa propre aliénation. Responsabilité de tous les instants qui épuise l'homme. L'épuisé et l'angoisse car « être libre, c'est choisir ». Mais sur quels critères ? « L'homme est un ange déchu, pensait Joe. A l'origine, c'était un ange authentique qui avait le choix entre le bien et le mal. Il était donc très facile d'être un ange. Puis il s'est passé quelque chose, un accident en somme et chacun a été obligé de choisir : non pas entre le bien et le mal mais entre le mauvais et le pire. L'ange n'a pas supporté cette épreuve, il est devenu l'homme » (p. 51).
     L'individu dickien est constamment écartelé entre la négativité du non-être, pulsion de mort, néant paisible et éternel à l'image de ce sous-monde aquatique « dominé par l'entropie obligatoire et parfaite » dans lequel la cathédrale est engloutie et la volonté de se battre jusqu'au bout, inlassablement, jusqu'à l'absurde. (« L'activité use la vitalité jusqu'à la corde et c'est peut-être la seule chance de vie » p. 51). Eternel combat entre les forces de la vie et celles de la mort, lutte âpre contre l'implacable Entropie, contre la « bistouille » de « Robot Blues », les doubles noirs de Manque de pot ! et les régressions temporelles d'Ubik, contre le retour à l'uitime Utérus d'A rebrousse-temps (J'ai Lu), contre l'aliénation qui ramène l'homme au niveau de l'androïde (machine sûre et prévisible) ou de la fourmi, « machine réflexe recouverte de chitine et dépourvue de vie réelle » (Robot Blues) et le réifie contre le processus insidieux de la régression schizo auquel renvoie l'apparition des doubles dans la Mare Nostrum (« Chaque individu possède son antithèse, son Dôppelganger opaque. Un jour ou l'autre au cours de sa vie, il doit tuer son double Noir, autrement c'est lui qui meurt » p. 118), images du clivage du moi et de la destruction de son unité, régression au stade du corps morcelé ou divisé 4.
     Glimmung, c'est à la fois Faust obsédé par la connaissance, le Christ mourant pour racheter les péchés de ses enfants, l'image du psychanalyste qui traite Dick (le renflouement d'Heidscalla étant l'expression littéraire de la cure analytique), le Dieu de Bonté et de Colère de la Bible, et, surtout, le Père omnipotent. On connaît l'importance de l'image du Père (porteur de la Loi) dans l'œuvre de Philip K. Dick 5, œuvre à laquelle s'applique parfaitement la remarque de Roland Barthes : « Raconter, n'est-ce pas toujours dire ses démêlés avec la Loi ? ». Dans les premiers romans de Dick, les causes aliénantes étalent clairement dénoncées. Elles avalent pour origine la société oppressive dans laquelle se débattait l'individu. Voir Loterie Solaire (1955) et surtout Le détourneur (1956) sorti récemment au Sagittaire. Mais au fil des années, au fil des romans, la recherche des causes aliénantes s'est déplacée, de la société vers l'homme. Ce faisant, je ne pense pas que l'Individu dlckien ait perdu « la conscience claire des origines de son aliénation » 6 mais bien plutôt qu'il est revenu aux racines du mal, l'individu projetant sur une société coupable, névrosée et aliénante sa propre aliénation. Alors que l'Alan Purcell du Détourneur, après avoir pris pleinement conscience du caractère malsain et malfaisant du Rémor, combat victorieusement cette société totalitaire fondée par le major Streiter, Joe Fernwright, lui, quitte la Terre pour partir à la recherche de son identité. Sur la planète des Laboureurs (monde clos du cabinet du psychanalyste) il participe au renflouement d'Heidscalla. (la cure, avec ses dangers, les doubles noirs qui vous tirent vers le bas), opération qui s'accompagne d'un puissant transfert entre Glimmung (l'analyste) et Joe (l'analysé), le transfert étant le support des projections du malade qui va transférer sur la personne de l'analyste les sentiments d'amour et de haine éprouvés lors de l'enfance dans la constellation familiale. Glimmung c'est donc le père omnipotent et, face à lui, Joe va être déchiré entre un désir contradictoire de dépendance (voir le sentiment de soumission et de plénitude qui le submerge lors de la fusion polyencéphalique) et celui, culpabilisant mais nécessaire, d'autonomie (recherche d'une identité, corrodée par la toute-puissance du Père qui, dans son désir d'échapper à l'engrenage fatal de l'Entropie, tend à engloutir le Fils et l'aliéner). Mais il faut accomplir le meurtre symbolique du Père pour que, face à une réalité aliénante, l'homme ne se vive pas comme un petit enfant face à une machine. Il faut désacrer le Père car ce dernier n'est pas la Loi, simplement son représentant, discutable. Mais depuis la facile désacration du Major Streiter dans Le détourneur, l'individu dickien s'est aperçu que la Loi à travers l'aliénation dispense aussi sens, raison et identité. Le Dieu de Colère est aussi Dieu de Bonté. Et c'est avec douleur que Joe s'arrache de Glimmung et de la fusion encéphalique : « Etre libre, c'est choisir ». Choisir de rejeter la Loi et de risquer à nouveau l'échec et la solitude, loin de tout Guide.
     Libre, Joe Fernwright décide de créer un pot, alors que son père se contentait de les réparer. (Ce sont les premiers mots du roman : « Son père avait réparé des porcelaines avant lui. Et maintenant, il recollait à son tour les céramiques du vieux temps »). Mais le pot est horrible. Faut-il voir là l'ultime échec, l'estocade finale, l'échec de la cure, la négation absolue de toute possibilité pour l'individu dickien de vivre « hors la loi ? » Ou bien la démarche logique et difficile de l'individu existentialiste qui, avant toute chose, agit, libre de ses choix, le résultat n'ayant aucune importance, seul important l'acte ?
     Même absurde

     Post-Scriptum sur A double tranchant de George Macbeth — auteur dont la signature a souvent figuré au sommaire de « New Worlds » — , peut-être le dernier « Chute Libre » à paraître, s'il faut en croire les rumeurs qui circulent sur le sort de la collection. A double tranchant n'a rien à voir avec la SF et on peut se demander les raisons de sa présence dans une collection à priori de SF (même remarque pour La jungle nue, Vice-versa ou Tendre réseau). Mais qu'importe ! « A double tranchant » est un curieux roman d'espionnage qui subvertit les codes de la mythologie traditionnelle de ce genre de littérature par le biais d'une écriture remarquable et d'une utilisation très particulière des thèmes habituels.
     Si la rumeur devait se confirmer, je regretterais « Chute Libre ».

Notes :

1. Le titre français, malgré son côté « mauvaise série noire » caractéristique de la collection, n'est pas sans intérêt, car c'est bien à cause d'un crucial et littéral « manque de pot » que Joe doit s'exiler ! Par ailleurs la couverture, un homme nu se faisant étrangler par son ombre et criant au secours, est remarquable en cela qu'elle exprime parfaitement le sens profond du roman, voire même de l'œuvre de Dick tout entière.
2. Pour l'existentialisme selon Curval, voir Axes de la perspective curvalienne (Fiction 268).
3. In « The androïde and the human », discours prononcé par Dick à la Convention de Vancouver en 1972.
4. Qui est une étape de la formation du moi du tout jeune enfant. Dans son Introduction à la littérature fantastique (Seuil) Todorov a démontré les concordances existant entre le monde de l'enfant (ainsi d'ailleurs que celui du drogué et du psychotique) et ce qu'il a appelé les « thèmes du je » ou « mise en question de la limite entre matière et esprit. » Ce principe engendre plusieurs thèmes fondamentaux de la littérature fantastique : « une causalité particulière, le pandéterminisme ; la multiplication de la personnalité, la rupture de la limite entre sujet et objet ; enfin, la transformation du temps et de l'espace » Les « Thèmes du Je » s'appliquant parfaitement à Dick, pourquoi ne pas poser la question sacrilège : Dick est-il un auteur de littérature fantastique ?
5. Cf. Approche psychopathologique de l'œuvre de Philip K. Dick thèse de Bernard d'Ivernois diffusée (en nombre restreint, hélas) il y a deux ans environ par la librairie parisienne « Temps Futurs ». Voir surtout les paragraphes Ubik et le meurtre du Père et La relation pathologique du Père dans Le dieu venu du Centaure.
6. Cf. Dick ou l'Amérique schizophrène de Gérard Klein (Fiction 182).


Denis GUIOT
Première parution : 1/1/1978 dans Fiction 287
Mise en ligne le : 12/2/2011

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition POCKET, Science-Fiction / Fantasy (2000)


     Dick n'aimait pas ce livre-là. « J'avais griffonné quelques notes en vitesse, et je me suis lancé. Je n'avais pas d'intrigue, rien. [...] On aurait dit que je faisais semblant. Que j'essayais d'éblouir avec un feu d'artifice », a-t-il par exemple déclaré à Gregg Rickman. Mais un auteur est-il le meilleur juge de ses œuvres ? Et l'on sait que l'opinion que Dick proférait sur ses œuvres variait selon le moment... et l'interlocuteur !

     Quoiqu'il en soit, c'est un curieux roman. Écrit juste après Ubik, dont on retrouve quelques côtés anecdotiques (les objets « récalcitrants », les messages insolites), il s'interroge moins sur la nature de la réalité que sur l'individu, son aliénation comme son accomplissement dans la société et le travail et par rapport à eux. Mais on voit aussi ressurgir cette thématique divine que Dick explorera sans relâche pendant les huit dernières années de sa vie.

     Au départ, le terrain semble pourtant familier. Un monde surpeuplé, une société communautaire et totalitaire qui écrase les individus, constamment sous contrôle, jusque dans leurs rêves. Comme personnage principal, un réparateur, variante « guérisseur de poteries » : Joe Fernwright. Divorcé d'une femme castratrice, sans travail depuis sept mois, il rumine, doute de ses talents d'artisan, craint l'échec, ne trouve plus vraiment d'intérêt à la vie. Aussi est-il très attiré par l'offre d'une mystérieuse créature extraterrestre : participer, sur une lointaine planète, au renflouement et à la restauration d'Heldscalla, une cathédrale engloutie dans l'océan. Serait-ce l'œuvre de sa vie, l'occasion de se réaliser pleinement ? Mais cet attrait ne serait peut-être pas suffisant pour l'arracher à l'engluement de son quotidien sans un petit coup de pouce du destin. À moins que ce ne soit une manipulation du Glimmung. Car c'est ainsi que se nomme l'entité aux pouvoirs pratiquement divins qui l'a embauché, lui et de nombreux autres spécialistes venus de tout l'univers, pour relever Heldscalla.

     Tous ces nouveaux collègues se révèlent d'ailleurs très vite être dans la même situation morale que Joe. Ce qui, considérant la nature de leur employeur (« Par rapport à nous, il a la puissance et la nature d'un dieu »), les amène à s'interroger sur la raison de leur recrutement. « Pour qu'à la fin vous vous connaissiez vous-mêmes », leur explique le Glimmung. Un dieu bienveillant. Bienveillant, alors que de terribles colères le saisissent à la moindre contrariété ? Divin, alors qu'il reconnaît lui-même l'infaillibilité de ce mystérieux Livre des Kalendes dans lequel « tout ce qui a été, est et sera se trouve enregistré » ?

     Sur cette planète du Laboureur, confronté à son étrange employeur ainsi qu'à l'effrayant monde des morts qui, sous l'océan, entoure la cathédrale, Joe va repousser la tentation d'abdiquer son individualité et retrouver un statut d'homme libre d'entreprendre et de progresser à partir de ses échecs, un homme responsable de sa propre existence... fût-elle absurde et solitaire.

     Présenté ainsi, le propos peut sembler lourd, d'autant plus que le roman irradie la tristesse. Mais ce serait oublier l'humour grinçant dont Dick ne se départit jamais et qui contribue au charme de cette parabole ironique dans laquelle se côtoient robots pontifiants, visions de cauchemar et quasi-divinité gaffeuse.

     Oui, un bien curieux livre.

Gilles GOULLET
Première parution : 1/5/2000
dans Bifrost 18
Mise en ligne le : 9/10/2003




 
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