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Gagner la guerre

Jean-Philippe JAWORSKI

Cycle : Récits du vieux royaume  vol. 2 


Illustration de Hervé LEBLAN

GALLIMARD (Paris, France), coll. Folio SF n° 388
Dépôt légal : février 2011
Réédition
Roman, 982 pages, catégorie / prix : F17
ISBN : 978-2-07-043741-2
Genre : Fantasy


Autres éditions
   GALLIMARD, 2012, 2015, 2015
   in Récits du Vieux Royaume, 2015
   in Récits du Vieux Royaume, 2016
   LES MOUTONS ÉLECTRIQUES, 2009, 2009, 2010, 2013, 2014
   in Matière de Leomance, 2020
   LES MOUTONS ÉLECTRIQUES, 2021

Quatrième de couverture
     « Gagner une guerre, c'est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d'orgueil et d'ambition, le coup de grâce infligé à l'ennemi n'est qu'un amuse-gueule. C'est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l'art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c'est au sein de la famille qu'on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c'est plutôt mon rayon... »

     Gagner la guerre est le premier roman de Jean-Philippe Jaworski. On y retrouve avec plaisir l'écriture inimitable de l'auteur des nouvelles de Janua vera et don Benvenuto, personnage aussi truculent que détestable. Le livre a obtenu en 2009 le prix du Premier Roman de la région Rhône-Alpes et le prix Imaginales du meilleur roman français de fantasy.

     Jean-Philippe Jaworski, né en 1969, est l'auteur de deux jeux de rôle : Tiers Âge et Te Deum pour un massacre. Il conjugue une gouaille et un esprit des contes de fées à la Peter S Beagle avec l'astuce et le sens de l'aventure d'un Alexandre Dumas.
Critiques des autres éditions ou de la série
Edition LES MOUTONS ÉLECTRIQUES, La Bibliothèque voltaïque (2009)

     Même si les deux ouvrages peuvent se lire indépendamment, Gagner la guerre est un roman situé dans le même univers de fantasy que Janua Vera, premier ouvrage dans lequel Jean-Philippe Jaworski explorait différents aspects du Vieux Royaume à travers sept nouvelles. À l'opposé de cette multiplicité d'angles de vue, ce nouvel opus concentre ses six cents et quelques pages sur un personnage, une intrigue et un lieu.
     Le personnage, c'est Benvenuto Gesufal, le narrateur et protagoniste de Mauvaise donne, l'un des textes de Janua Vera. Ce mercenaire, tueur pour la Guilde des Chuchoteurs, est maintenant au service du Podestat Ducatore, l'un des plus puissants sénateurs qui dirigent la République de Ciudalia. Lorsque s'ouvre le roman, un conflit s'achève. Il a opposé Ciudalia à l'Empire Ressinien et, contrairement à ce que le titre du livre pourrait laisser penser, la question n'est pas tant de savoir qui va gagner la guerre (on l'apprend dès les premières lignes), mais comment les diverses factions politiques qui régissent Ciudalia vont se déchirer pour le partage du butin. Tour à tour exécuteur, émissaire, espion, garde du corps, bouc-émissaire pour son maître, Benvenuto nous fait découvrir les magouilles de son patron, digne héritier de Machiavel, mais aussi la vie de la cité-état.
     Une grande partie du plaisir que l'on prend à lire Gagner la guerre vient de Benvenuto lui-même. Ce voleur, menteur, fornicateur, bagarreur, assassin, paillard, ivrogne, tricheur, et j'en oublie sans doute se raconte sans rien dissimuler de ses mauvais côtés et réussit à charmer le lecteur par son langage épicé et son sens de l'autodérision.

     Ciudalia, mélange de Venise et Florence au début de la Renaissance, est l'autre personnage principal du roman. En suivant l'intrigue, relativement toufue et prenante, malgré quelques grosses ficelles, le lecteur parcourt les rues et les quais de la cité, les palais des Sénateurs, mais aussi les tavernes, les bouges et les bordels. Le plan du Podestat tourne bientôt à la catastrophe et oblige Benvenuto à fuir la ville, fournissant l'occasion de découvrir d'autres aspects du Vieux Royaume (également déjà évoqués dans les autres textes de Janua Vera), mais aussi d'approfondir le passé et la personnalité du narrateur, plus complexes qu'il n'y paraît au départ.

     Dans la continuité de Janua Vera, ce qui séduit en premier dans Gagner la guerre, ce sont la richesse et l'équilibre de ce Vieux Royaume qui sert de toile de fond au roman. Richesse parce qu'on sent derrière chaque élément de décor, chaque lieu, chaque personnage, un pan entier d'histoire, une multitude de détails qui s'inscrivent dans un univers foisonnant et cohérent. Équilibre grâce au subtil dosage entre les emprunts faits à l'Histoire de notre monde réel et les ingrédients plus classiques de la fantasy, magie, créatures surnaturelles, etc.
     Les références historiques, si elles donnent au lecteur un sentiment de familiarité avec le monde du Vieux Royaume, ne sont jamais pesantes. Ciudalia a beau s'inspirer de Venise, elle reste une cité vivante, dotée d'une personnalité propre ; les Ressiniens évoquent peut-être des Turcs d'opérette, mais leurs geôles minutieusement décrites dans les premiers chapitres plongent le lecteur dans une sensation de réel indéniable.
     L'habituelle artillerie lourde de la fantasy, elle aussi, sait se faire discrète. Si la magie est plus présente que dans Janua Vera, en particulier à travers le délicieux Sassanos, elle reste un élément mystérieux, rare et dangereux. Même la présence ponctuelle d'Elfes n'arrive pas à gâcher l'impression d'immersion dans un univers crédible.

     Comme dans Janua Vera, le style, brillant et sophistiqué, contribue à donner une atmosphère particulière au roman. Mais par rapport au livre précédent, l'écriture de Jaworski s'est faite plus discrète, moins tape-à-l'œil, tout en gardant son charme. Il y a même un agréable contraste entre les descriptions au vocabulaire riche, à la langue soutenue, et les dialogues vivants où la voix de Benvenuto s'impose devant celle de l'auteur, moins raffinée, plus gouailleuse, plus truculente.
     Le livre alterne les descriptions, les tableaux de vie et les discussions politiques avec des passages à l'action haletante. La longue scène d'évasion qui sert de charnière au milieu du roman constitue en particulier un morceau d'anthologie. Mais là comme dans le reste du livre, le sens du réalisme, du détail qui fait vrai, n'est jamais sacrifié à l'aventure. Les mésaventures de Benvenuto dans les tous premiers chapitres en constituent un bon exemple : rien ne nous est épargné des conséquences du passage à tabac que subit le pauvre narrateur !

     Bien sûr, ce livre reste avant tout un roman d'aventure, de dépaysement, et il ne faut pas y chercher un message très profond. Le regard porté sur l'agitation politique de Ciudalia reste assez proche du « tous pourris » et la quête d'identité de Benvenuto n'est pas d'un intérêt révolutionnaire. Mais ces petits défauts s'oublient très vite devant la force de l'intrigue et du style, la qualité de l'univers et le panache des personnages. Tant et si bien que lorsqu'on a tourné la dernière des 684 pages, on ne trouve plus qu'un seul reproche à faire à Jean-Philippe Jaworski : il a écrit un roman trop court. « L'enfoiré ».

Jean-François SEIGNOL
Première parution : 1/6/2009
nooSFere


Edition LES MOUTONS ÉLECTRIQUES, La Bibliothèque voltaïque (2009)

     Jean-Philippe Jaworski avait gagné le prix du Cafard cosmique 2008 pour son premier ouvrage, Janua Vera, excellent recueil de nouvelles de fantasy réaliste publié aux Moutons électriques (et récemment repris en Folio « SF » — cf. critique in Bifrost n°48). Le volume, d'une richesse impressionnante et d'une qualité d'écriture remarquable pour une première parution, nous contait quelques récits du Vieux Royaume, un univers mâtiné d'Europe médiévale et de Renaissance qui autorisait bien des développements ultérieurs. Aussi est-ce donc sans déplaisir aucun que l'on retrouve aujourd'hui, avec Gagner la guerre, ce cadre fascinant et, mieux encore, un héros singulier et attachant en la personne de Don Benvenuto Gesufal, assassin de son état, superbe fripouille déjà croisée dans la longue nouvelle intitulée « Mauvaise donne », dont le roman constitue une suite (quand bien même il se lit fort bien de manière indépendante).

     Et pour son premier roman, raconté à la première personne par ladite canaille, Jean-Philippe Jaworski et les Moutons électriques ont vu les choses en grand : Gagner la guerre est un énorme pavé de près de 700 pages denses et resserrées ; pas exactement le genre de roman que l'on plie en une soirée... Notons au passage que c'est un très bel objet, orné d'une superbe couverture d'Arnaud Cremet... mais qu'il n'est guère d'un maniement aisé.

     Nous y retrouvons le très beau cadre de Ciudalia, cité-état faisant irrésistiblement penser à Venise, et plus largement à l'Italie de la Renaissance, celle de Machiavel et de Guichardin, avec quelques emprunts à la Rome antique à l'occasion. Il s'agit bien d'un monde de fantasy, mais notons d'ores et déjà que, comme dans Janua Vera, le surnaturel et le fantastique y sont rares ; les sorciers, s'il y en a, ne courent pas les rues ; quant aux elfes et aux nains, s'ils existent, ils sont peu nombreux et on ne les évoque qu'en passant, ou presque. Gagner la guerre relève de la fantasy la plus réaliste, et aussi, d'une certaine manière, de la « fantasy de mœurs », à l'instar du très bon A la pointe de l'épée d'Ellen Kushner (critique in Bifrost n°53).

     Mais posons le point de départ. Depuis « Mauvaise donne », Don Benvenuto est devenu l'assassin personnel et le chef des renseignements de la plus puissante autorité politique de Ciudalia, le podestat Leonide Ducatore. Belle ascension, pour cet homme de la plus basse extraction. Alors que Ciudalia vient de remporter une victoire décisive dans la guerre contre Ressine (royaume qui évoque tout naturellement l'Empire ottoman, quand bien même son « Sublime Souverain » porte le titre persan de Chah), Don Benvenuto, qui n'a guère le pied marin, se voit confier une mission de la plus haute importance... Mais l'on n'en dira pas davantage, de peur de déflorer prématurément l'intrigue haute en couleurs et riche en rebondissements de ce passionnant pavé...

     Les complots politiques capillotractés abondent en effet tout au long de ce roman exigeant mais irrésistiblement prenant ; c'est qu'il s'agit, au-delà des seules batailles navales, de gagner enfin la guerre contre Ressine, mais aussi celle, plus feutrée en apparence, qui sévit à Ciudalia même, entre les différentes familles sénatoriales, désireuses de s'emparer du pouvoir suprême. Bref, Don Benvenuto, l'assassin devenu peu ou prou personnage public, aura du pain sur la planche, et les ennuis ne cesseront de l'accabler ; il est vrai que ce zélé serviteur, le cas échéant, ferait un bouc émissaire adéquat...

     Si la trame est d'une complexité rare, elle reste cependant toujours lisible, servie par le style à la fois coloré et fluide de l'auteur, qui fait preuve d'une maîtrise impressionnante pour un premier roman. En effet, si l'on peut bien tiquer ici ou là sur quelques brutaux changements de registre (les insultes et jurons, notamment, sonnent très « modernes », ce que l'on peut regretter), la plume de Jean-Philippe Jaworski est le plus souvent délicieuse de cynisme et d'efficacité, et emporte facilement le lecteur dans son univers intriguant et dans les ramifications les plus obscures de la politique ciudalienne. Les morceaux de bravoure, par ailleurs, ne manquent pas, et l'auteur se montre aussi à l'aise dans les scènes d'action débridées que dans les tractations politiques les plus complexes, dans les descriptions savoureuses que dans les méditations introspectives.

     Quel plaisir, enfin, de lire un pavé de fantasy dans lequel rien, absolument rien, ne se montre gratuit ! Là où la mode est hélas à la « big commercial fantasy » s'étendant sur des tomes et des tomes en dilatant excessivement l'action et en faisant du tirage à la ligne un art, Jean-Philippe Jaworski, pour sa part, nous livre en un roman unique et prenant (à peine si l'on peut noter une brève baisse de régime passée environ la moitié du récit) une saga entière dans laquelle rien n'est laissé au hasard, et tout se trouve à sa juste place (presque trop, à la limite...). Impossible de s'ennuyer dans ce pavé qui requiert — mais obtient sans souci — une concentration de tous les instants. L'auteur a su puiser aux meilleures sources de la fantasy et du roman-feuilleton une puissance et une efficacité narratives tout simplement bluffantes.

     On peut bien le dire : avec Gagner la guerre, Jean-Philippe Jaworski a franchi haut la main la délicate épreuve du premier roman. Surpassant toutes les attentes, pourtant élevées, que l'on pouvait placer en lui depuis Janua Vera, il nous fournit tout simplement, et de loin, un des meilleurs romans de ce début d'année 2009. Aussi ne saurait-on véritablement le qualifier, comme il est d'usage, d'auteur « prometteur » : avec Janua Vera et Gagner la guerre, Jean-Philippe Jaworski a déjà tenu bien des promesses et se pose d'entrée de jeu comme l'un des meilleurs auteurs français de fantasy à l'heure actuelle. Rien de moins, et peut-être plus encore.

Bertrand BONNET
Première parution : 1/7/2009
dans Bifrost 55
Mise en ligne le : 1/11/2010

Prix obtenus
Imaginales, Roman français, 2009


Adaptations (cinéma, télévision, BD, théâtre, radio, jeu vidéo...)
Gagner la guerre , 2018, Jean-Philippe Jaworski, Frédéric Genêt

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