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Les Erreurs de Joenes

Robert SHECKLEY

Titre original : Journey Beyond Tomorrow / The Journey of Joenes, 1962
Traduction de Marcel BATTIN

CALMANN-LÉVY (Paris, France), coll. Dimensions SF
Dépôt légal : 2ème trimestre 1977
Roman, 232 pages
ISBN : 2-7021-0195-X
Format : 14,0 x 21,0 cm
Genre : Science-Fiction


Autres éditions
   J'AI LU, 1996
   in Fiction n° 120, OPTA, 1963
   in Fiction n° 121, 1963
Sous le titre Les Erreurs de Joenes
   POCKET, 1986

Quatrième de couverture
     Où  ?
     Là où les hommes se battent pour entrer en prison...
     Là où on traite la paranoïa en montant un complot autour du malade...
     Là où de sérieux professeurs veulent faire le bonheur de l'humanité au moyen de vampires mécaniques et de zombies articulés...
     Là où les militaires ne dessinent plus que des cartes fausses afin de mieux tromper l'ennemi...
     Dans l'Amérique du XXIe siècle. C'est ce monde fabuleux que l'innocent Joenes s'apprête à découvrir. C'est là qu'il va commettre quelques erreurs qui l'amèneront à connaître la prison, l'asile, l'université et les plus secrètes officines gouvernementales. Il en retirera une grande sagesse politique.
     Des rues de San-Francisco aux longs couloirs de l'Octagone, suivez Joenes  : il vous fera découvrir les merveilles d'une grande civilisation disparue.
Critiques
     A PROPOS DEMONTRE-MOI VOIR L'AMER HIC...
     JE TE FERAI VOIR MON CHAIX CLE !

     Il y a vraiment de quoi y perdre son « Robert » et, comme calmant, le Levy qui est arrivé sur ma table m'a plutôt surexcité. Je vous demande un peu !. A peine une ligne de lecture et me voilà prisonnier du temps désarticulé ; à croire que j'ai commis l'erreur d'Alexei Alexeiev. Un véritable cauchemar ! Heureusement, mon défoliant préféré m'a permis de dépouiller les éphémérides et de stabiliser les points de F(r)ICTION de la bande temporelle sérieusement plissée. Il était temps. Un certain Tarrano qui venait de s'emparer de l'épée de l'archange menaçait de faire couler le sang des astres incrustés sur le drapeau d'une Amérique utopique.
     Sont-ce les préliminaires d'une tragédie ? pensais-je en cet instant. J'aurais dû me rendre au Conseil des spécialistes, mais la plupart avaient déclenché la grande grève et les autres, qui n'étaient pas d'ici, avaient préféré mettre un terme à leurs fanactivités.
     Pour un casse-tête, me direz-vous ?... En fait, c'est plutôt la douche à jouvence, un changement de peau en quelque sorte, voire le miroir de la Barinia des éclats duquel auraient jailli les maximes de Jacques aux beaux skis ou quelque menu aux oiseaux de mare mijotés dans la graisse antique d'un chef goï. Si vous ne me croyez pas, consultez le journal de la ménagère. Même inversée, celle-ci vous expliquera comment trouver une baleine dans la piscine ou un serpent dans le placard. Et à propos de serpent, il serait temps de déplier Ourobouros et de s'en tenir aux méthodes traditionnelles d'investigation. Réponse dans les numéros 120 et 121 de notre revue préférée, vous pouvez me croire.
     Enfin tout ça (ce qui précède), c'est la faute aux “Robert”. Louit et Sheckley étant donc les deux mamelles de ce paradoxe, il me paraît nécessaire de dissiper la confusion.
     Paradoxe n° 1 : responsable le Robert de Dimensions, aficionado reconnu des “Quatre de Liverpool”, qui n'a pas hésité une seconde à plonger dans les folles années 63 pour pêcher un texte 1 qu'on pourrait croire kitch et qui est new wave en diable.
     Paradoxe n° 2 : responsable un Robert qui n'a rien des cheiks laids de Shéhérazade, même si ses contes à ne pas dormir ni debout ni dans un rocking-chair nous font osciller entre deux ères distantes de 730 000 nuits.
     Nous voilà donc prévenus : l'histoire en question pourrait être considérée comme une remise en question de l'Histoire. On pourrait même en déduire que Joenes est à Ulysse ce que les lecteurs de Fiction sont aux habitants de Huahiné. Ce qui risquerait de nous entraîner dans un labyrinthe de conclusions dont Ariane elle-même ne pourrait plus nous extraire.
     Mais rapprochons-nous de ce livre si tant est que nous nous en soyons jamais écarté. Il s'agit, par hypothèse, d'une suite de manuscrits d'auteurs divers rassemblés en volume. Ces écrits ont en commun le personnage de Joenes. Placés chronologiquement les uns après les autres, ils nous permettent de suivre celui-ci au cours de ses pérégrinations à travers le monde en fournissant des éléments de compréhension de la société alentour. Démonstration : au cours des différents récits, les auteurs s'attachent à témoigner, au travers des avatars du héros, de l'absurdité de cette société. Et la conclusion s'impose d'elle-même puisque l'on sait désormais dans quels travers les hommes devront éviter de s'égarer.
     L'analyse schématique parait donc très simple. Elle l'eût été en effet si ce roman ( ?) avait pour cadre, par exemple, la civilisation grecque antique. Mais comme il est censé avoir été rédigé après le XXIème siècle, la conclusion qui précède prend tout à coup des allures de conjecture et c'est dès lors le corollaire du « Théorème de Sheckley » que nous devons affronter. Qui pourrait de même nous pousser à en déduire que Sheckley n'est lui-même qu'une pure hypothèse énoncée par les auteurs des contes rassemblés. Simple question de topologie que je laisserai à des confrères plus habiles le soin d'expliciter.

     Pour l'immédiat, je préfère m'en tenir à la proposition suivante : Les Erreurs de Joenes  2 sont ce que deviendrait Candide si l'on découvrait tout à coup que le roman de Voltaire a été rédigé cent ans auparavant et qu'il s'adresse à nous autres, lecteurs du XXème siècle. Ce qui serait bien entendu encore inexact et insuffisant. Mais avec Sheckley, comment découvrir la solution idéale sans la moindre clé laxienne ?
     Néanmoins, nous voilà quelque peu renseignés quant aux intentions. Joenes figurera le voyageur naïf en un pays inconnu de lui, selon le système cher aux grands philosophes. Cet univers qu'il parcourt gravite quelque part un siècle dans notre futur — c'est-à-dire que les problèmes actuels se sont confortablement aggravés. Quant aux individus censés profiter de ces textes... Mais n'allons pas si vite et retournons à notre héraut et à son inquiétante ballade.
     L'aventure de Joenes débute quelque part du côté des atolls polynésiens ou des îles du Péloponnèse — selon que l'on regarde les événements plus ou moins subjectivement. Sa quête fait songer parfois aux horizons poursuivis par Perceval et ses mésaventures aux avatars du roi d'Ithaque, voire à ceux de Sindbad contés selon une technique voisine. Mais comme du Graal à Chrétien de Troyes il n'y a qu'un pas, franchissons-le puisque aussi bien le départ de Joenes est la conséquence des décisions prises par la bande à Arthur Pendragon — dite de la Table Ronde.
     J'avoue n'avoir pas très bien deviné en quel pays Joenes a exactement abordé. Est-ce aux Etats-Unis-Grecs ou dans les Etats-Grecs-Unis ? En tous cas, dès son arrivée, le voilà pris en charge par un groupe de hippies et l'affaire se cale, lit fourni, (Californie) dans les locaux de la police de SF (San Francisco) pour le motif suivant : les herbivores doivent respecter les propriétaires des paniers à salade.
     Notre Joenes se trouve pris au piège de la civilisation. Il en sortira par une nouvelle traversée du Pacifique mais, d'ici là, il lui reste pas mal de routes à parcourir. Et, tout d'abord, il est transféré au bureau de l'attorney général de la Branche Répressive du Gouvernement sur intervention du sénateur Pélops. C'est ce qu'on appelle communément tomber de charisme en silence face à une condamnation en apparence inique et abusive : la chaise de Delphes (électrique évidemment) !.
     Corneille eût été bien embarrassé devant une telle situation propre à faire périr son héros à peine la tragédie commencée. Mais Sheckley — qui doit avoir quelque estime pour les disciples de Joseph Smith 3 — va sortir brillamment son naïf du guêpier. Il suffira d'effectuer une petite enquête sur les antécédents de notre manituatuatien pour démontrer que celui-ci est Hélène jusque dans ses moindres fibres : de père dorien (Méchanics-ville. Etat de New York) et de mère ionienne (Miami, « une colonie athénienne enfoncée en territoire barbare »). Dès lors. Joenes peut être présenté à l'oracle de Sperry qui énoncera le verdict bien connu : cos.v — 1)10 x — >0.
     A ce point du voyage, on comprend mieux vers où l'auteur nous entraîne progressivement. D'abord, Joenes ne sera plus le maître de ses vagabondages. Il est devenu le jouet de circonstances qui se révèlent très vite être les excès du peuple qu'il découvre. Et sur l'échiquier de la nation américaine, Sheckley installe progressivement les pions : financier (du type Pendragon, Lancelot, Galahad...), associaux (Lum, Deirdre la fille de Sean Feinstein), flics, communistes, en attendant la suite. Tout un joli monde gentiment caricaturé, fanatisé, sympathique dans sa logique limitée à son propre rôle.
     Alors intervient la rencontre avec Watts et la démonstration des contradictions sociales. « Quelle est la raison de cette grande vitalité ? » interroge Joenes, ahuri du mouvement intensif qu'il observe autour de lui et qui caractérise la vie des citadins de New York. Et Watts de lui répondre : « Ils craignent, s'ils cessent de courir et de se bousculer, que quelqu'un découvre qu'ils sont morts. » Ce que niera le policier qui pourchasse Watts : « Je suis un homme tout ce qu'il y a d'ordinaire, mais les individus du genre de Watts me rendent méchant. Je dois faire mon devoir comme il est indiqué dans les livres, puis dans la soirée, je rentre chez moi et je regarde la TV, sauf le vendredi où je vais au bowling. Est-ce là le comportement d'un robot ? »
     Nous nous trouvons donc bien en présence de diverses formes de logiques et c'est peut-être en cela que l'art de Sheckley réside : cette façon de les pousser à l'extrême et d'en présenter les affrontements. Les paraboles des trois routiers sont particulièrement révélatrices de cette technique. Le médecin abandonnera sa pratique car la lutte contre les épidémies conduit à provoquer des contagions plus virulentes encore. L'honnête homme s'est aperçu que les prisons 4 constituent les derniers remparts de la justice et de la liberté et qu'au dehors règnent le vide et le malheur. Quant à celui qui avait foi en la religion, il se rendra compte de la supercherie de croyances sans fondement.
     Sheckley, on le voit, vient de s'attaquer aux microcosmes sociaux. Après la science, la justice et la religion, la découverte d'un asile qui abrite peut-être les seules personnes encore saines d'esprit, puis la fréquentation de l'université où ne se distille peut-être pas exactement la connaissance, lui permettront une nouvelle fois de décocher des traits d'autant plus venimeux qu'ils seront insidieux. L'aboutissement de cette démarche est sans conteste la société utopique de Chorowait, véritable défoulement des rêves paranoïaques des enseignants de St. Stephen's Wood. Fondée sur l'omnipotence de la machine qui figurera de nouveaux démons indestructibles, elle sert en quelque sorte de pendant à l'autre société utopique : celle qui naîtra des ruines de notre civilisation et où le métal sera à jamais banni. Mais la seconde ne voit le jour que par accident ; elle est la résultante non voulue des erreurs humaines contrairement à Chorowait qui représente le long cheminement de la pensée torturée. Comme si le retour à une société tribale ne pouvait que découler d'une tragédie de l'espèce et non des raisonnements même les plus fous.
     L'épisode de l'Octogone arrive en tout cas à point pour démembrer le corps gangrené de l'Etat (l'influence de l'époque de la Guerre Froide n'est sans doute pas étrangère à la démarche de l'auteur). Joenes, entré au Gouvernement, se rend dans le temple de la défense américaine pour préparer une prochaine mission en Russie. La légende de Thésée et du Minotaure ne pouvait qu'être le meilleur des modèles. Joenes va donc expérimenter les chemins du dédale, remarquable par les changements constants de décor et d'architecture. Vrais faux plans, faux vrais plans, faux faux plans... cartographes, espions, ouvriers, employés mêmes de l'énorme administration, sans oublier Thésée et son Ariane, emmêlent à plaisir leurs ficelles au grand plaisir d'un système qui ne s'emploie plus qu'à camoufler son camouflage, défendre sa propre défense, et dont on ne sait en fin de compte s'il engendrera l'ultime guerre par erreur ou par stupidité.
     Auparavant, Sheckley aura rapidement promené Joenes de l'autre côté du rideau de fer. Les Russes se sont empêtrés dans des démêlés officiellement bénins avec la Chine et il n'existe nulle raison pour qu'un tel chaos gagne jamais l'Amérique. Sauf si...
     Sauf si l'on prend les vessies-aéronefs pour des lanternes-missiles. Auquel cas, Joenes et Lum n'auront plus qu'à traverser le Pacifique à la hâte, l'un pour ne plus retrouver sa vahiné et l'autre pour tirer bientôt sa révérence et bâtir de son côté son propre système.
     Satire ? Recueil de contes pervers ? Nouvel évangile selon St Joenes qui aurait vécu (prévu ?) — tel le solitaire de Patmos — la prochaine apocalypse après sa rencontre avec Dieu (cf. chapitre 7) ? Ce roman de Sheckley est en tout cas un ouvrage à part dans la collection Dimensions et dans la production de la science-fiction. Un livre inclassable et presque indatable. Un dessert succulent, sans doute, mais surtout un vrai festin à lui tout seul.
     L'erreur à ne pas commettre, en fin de compte, serait bien de ne pas lire Les Erreurs de Joenes de Robert Sheckley, l'enchanteur paranoïaque (dixit Philippe Curval) de la littérature avec un grand L.

Notes :

1. L'Amérique utopique (The journey of Joenes) — Traduction d'Elisabeth Gille
2. Journey beyond tomorrow — Traduction de Marcel Battin
3. Fondateur de la secte des Mormons, comme chacun sait
4. Je laisse au lecteur le soin de recenser les étranges rencontre que fera Joenes tout au long de son voyage et, particulièrement, dans cette prison.

Jean-Pierre FONTANA (site web)
Première parution : 1/9/1977 dans Fiction 283
Mise en ligne le : 15/12/2001

Critiques des autres éditions ou de la série
Edition POCKET, Science-Fiction / Fantasy (1986)

     Résumer l'histoire ? A quoi bon... Ce livre est inénarrable.
     Les erreurs de Joenes rassemblent et réordonnent certains fleurons de la mythologie humaine parmi les plus célèbres. On y rencontre le Minotaure, revu et corrigé bien sûr, décrit comme un dictateur aussi puissant que pervers. On y croise l'espace de quelques lignes chargées de noms prestigieux les Chevaliers de la Table Ronde qui composent au XXIième siècle le bureau directorial de la Compagnie énergétique du Pacifique. Quant au Pentagone, il devient Octogone, bâtiment sans cesse an transformation et mis à nu sur des cartes fausses qui ont l'air authentique.
     Le XXIième siècle imaginé par Sheckley est un pot pourri historique : le présent régurgite quelques pépins du passé.
     Aussi, dans ce contexte chamboulé, les erreurs de Joenes ne sont pas des erreurs mais des fragments d'innocence. Au fond, Joenes ressemble beaucoup à l'ingénu de Voltaire. Sa candeur fait figure de sagesse. Il se laisse ballotter par la volonté d'un monde qui cultive sa folie dans un jardin potager où le jardinier est travesti en militaire et où les concombres ne sont qu'une variété de missiles. Ses aventures fleurent l'absurde, l'irrationnel, l'idiot, avec cernant tout cela l'aura d'une logique implacable, poussée aussi loin qu'impossible se peut.
     Ceux qui aiment les contes philosophiques seront ravis. Ceux qui leur préfèrent les histoires humoristiques le seront également.

Éric SANVOISIN
Première parution : 1/9/1986
dans Fiction 378
Mise en ligne le : 4/5/2003

Cité dans les pages thématiques suivantes
Dystopie

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