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Coeurs perdus en Atlantide

Stephen KING

Titre original : Hearts in Atlantis, 1999

Traduction de William Olivier DESMOND
Illustration de David PAIRÉ

LIVRE DE POCHE (Paris, France) n° 15140
Dépôt légal : mars 2003
Recueil de nouvelles, 672 pages, catégorie / prix : 7,50 €
ISBN : 2-253-15140-8   
Genre : Imaginaire



    Quatrième de couverture    
     1960 : Enfant triste et rêveur, entre un père disparu et une mère en proie à des soucis d’argent, Bobby fait la connaissance d’un voisin mystérieux, qui se dit traqué par de mystérieuses crapules en manteau jaune.
     1966 : à l’université, Pete mène joyeuse vie entre la musique, la contestation et les cartes, sur fond de guerre au Vietnam.
     1983 : Willie, vétéran de la guerre, gagne sa vie en jouant les aveugles — une cécité qui est aussi une forme de provocation.
     Des destins différents qui se croisent autour d’une femme, Carol. Tous l’ont aimée. Bobby la retrouvera.
     L’Atlantide ? C’est l’Amérique de leur jeunesse, au long de ces sixties devenues légendaires mais qui, nous rappelle l’auteur, ont bel et bien existé... C’est un Stephen King inédit qu’on découvre dans ce roman-fresque. Un King dont les thèmes d’élection — l’enfance, la malédiction, la peur — entrent ici en résonance avec toute une époque.

     Le grand et sans doute le meilleur livre jamais écrit par King... Une réussite absolue tant sur la forme que sur le fond.
     Bruno Corty, Le Figaro

    Adaptations (cinéma, télévision, BD, théâtre, radio, jeu vidéo, ....)    
Cœurs perdus en Atlantide , 2001, Scott Hicks
 
    Critiques    

            Années soixante. Le jeune Bobby Garfield voit arriver dans la maison familiale un étrange locataire, un homme âgé : Ted Brautigan. Malgré les réticences de la mère de Bobby, veuve, Ted va se lier d’amitié avec l’enfant et lui faire découvrir, entre autres, la beauté de la littérature, notamment grâce à Sa Majesté des mouches de William Golding. Mais Ted est décidément très étrange : il a des absences, il y a des choses qu’il sait mais ne devrait pas savoir et, pire que tout, il semble recherché par des hommes en jaune plutôt inquiétants.

            Voilà un des romans les plus étonnants de Stephen King, qui surprend bien davantage par sa structure que par son propos (plutôt limpide). La première moitié (pages 13 à 324 de l’édition Livre de Poche), où a lieu la rencontre entre le jeune Bobby et Ted, est un concentré de ce que King sait faire de mieux : les amours, les émerveillements et les violences de l’enfance, la peur, la menace, une description hallucinante de maîtrise des années soixante. Cette première partie, généreuse, qui prend son temps sans jamais ennuyer, force l’admiration de bout en bout, c’est tout simplement une des plus grandes réussites de l’auteur, qui se permet même de faire le lien avec une autre de ses œuvres maîtresses… je n’en dirai ici pas davantage.

            Les parties suivantes du roman sont celles de la submersion de l’Atlantide, de la fin de la magie des années soixante, sorte d’âge d’or inégalable. Dans Cœurs perdus en Atlantide, Stephen King lie cette mort, ce gâchis, à la guerre du Viêt-nam et à l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy (sillon qu’il creusera sur plus de mille pages dans 22/11/63). Cette deuxième moitié du roman, très américaine, est d’une certaine façon une image inversée de la première. Autant la partie avec Ted et Bobby Garfield est facile à lire, universelle, coule toute seule, autant la seconde partie demande une solide connaissance de l’histoire américaine récente et beaucoup d’attention (notamment quand on arrive sur les cinquante dernières pages). La première partie est située à une époque merveilleuse (mais pas parfaite), la seconde explore la mort et le cadavre de cette ère miraculeuse (de cette utopie ?) révolue.

            Il y a des choses formidables dans cette seconde partie : les stratagèmes du vétéran Willie pour gagner sa vie en tant qu’aveugle, les longues parties de cartes (de chasse-cœur) qui vont tant coûter à Pete alors qu’il vient d’entrer à l’université, la scène d’amour dans la voiture avec Carol Gerber (personnage fil rouge qu’on verra évoluer de l’enfance jusqu’à l’âge adulte tout au long du roman). Sans oublier évidemment le morceau de bravoure naturaliste : la chute de Rip-Rip dans l’eau glacée et son sauvetage.

            Il y a dans Cœurs perdus en Atlantide un destin individuel (celui de Carol Gerber), une évolution intellectuelle qu’on pourrait rapprocher de celles décrites dans le formidable Léviathan de Paul Auster. Même si les deux livres ne parlent pas de la même époque, ils évoquent l’un comme l’autre un continent perdu, une Atlantide engloutie, un idéal jadis important qui a fini par prendre l’eau et sombrer.


Thomas DAY
Première parution : 1/10/2015 dans Bifrost 80
Mise en ligne le : 25/10/2020

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition ALBIN MICHEL, Romans étrangers (2001)


     Formellement, Cœurs perdus en Atlantide se distingue de toutes les œuvres précédentes de Stephen King. L'ouvrage est composé de deux grands récits que l'on peut considérer comme des courts romans (respectivement 250 et 160 pages), complétés par deux novellas et un épilogue. Mis à part l'épilogue, les récits peuvent être lus indépendamment, et ne forment donc pas un roman au sens habituel du terme. Mais il ne s'agit pas non plus d'un recueil de novellas comme Différentes saisons, car des personnages et des thèmes communs servent de fil conducteur aux cinq histoires.

     Crapules de bas étage en manteau jaunes, le premier récit, se déroule en 1960 à Harwich, petite ville américaine comme King en a beaucoup décrit dans son œuvre. Bobby Garfield a onze ans ; il vit seul avec sa mère, une femme autoritaire et exigeante qui trime dur pour arrondir les fins de mois. Ses deux meilleurs amis sont Sully-John et Carol, puis bientôt Ted Brautigan, un étrange vieil homme qui vient d'arriver dans le quartier. Même si la mère de Bobby se méfie de lui, Ted gagne rapidement l'amitié du garçon, lui fait découvrir des œuvres littéraires qui accompagneront la fin de son enfance. Mais Ted semble traqué, il charge Bobby d'ouvrir l'œil et de repérer des événements inhabituels : queues de cerfs-volants dans les fils électriques, symboles cabalistiques dessinés près des marelles, hommes en long manteaux jaunes conduisant des voitures voyantes...
     Le décor, les personnages (enfants, familles pauvres), les thèmes abordés, ne surprendront pas les lecteurs assidus de King : ils sont assez proches, notamment, du roman Ça ou de la novella Le corps. Malheureusement, Crapules de bas étages... est très loin d'égaler ces deux œuvres majeures de King. Les personnages ont beaucoup de mal à fonctionner et à prendre corps, leurs dialogues et leurs attitudes ne sonnent pas vrai comme c'était le cas dans les exemples cités précédemment. Quant à l'aspect fantastique, il est plutôt ridicule (des méchants en manteaux jaunes venus d'un univers parallèle traquent un gentil vieux monsieur venu du même univers parallèle...) ; dès lors, on a du mal à s'intéresser aux dangers encourus par les deux amis. Le seul intérêt de cet aspect fantastique est peut-être de se rattacher au cycle de la Tour Sombre. C'est bien mince, pour 260 pages que je me suis forcé à terminer.

     Voilà qui ne laissait présager rien de bon pour la suite, mais les toutes premières pages de Chasse-cœurs en Atlantide, le deuxième récit, ont suffit à faire voler mes craintes en éclat. Nous sommes en 1966 à l'Université du Maine. Le narrateur nous raconte, trente années après, une tranche de sa vie d'étudiant en 1966. L'histoire tourne autour d'un jeu de cartes, le chasse-cœurs, qui fait son apparition au deuxième étage de son dortoir. Le jeu finit par obnubiler la quasi-totalité des étudiants qui y logent, au point que ces derniers négligent complètement leurs études et risquent de perdre leur bourse et se faire renvoyer de l'université. Mais nous sommes en 1966, et à cette époque, les conséquences d'une telle situation sont particulièrement graves : les jeunes gens qui ne font pas d'études ont toutes les chances d'être envoyés au Vietnam...
     Chasse-cœurs... se rattache à Crapules de bas étages... de plusieurs manières. Tout d'abord, par le thème du jeu, vaguement évoqués dans le premier, omniprésent dans le deuxième. Ensuite, par la présence à l'université de Carol Gerber, qui a perdu Bobby Garfield de vue depuis les événements racontés dans Crapules... Enfin, il y a l'évocation des sixties. Mais cette fois, l'auteur réussi superbement là où il a échoué précédemment. Le talent de conteur de King fonctionne en sur-régime, et la magie opère. Tous les personnages sont réussis, qu'il s'agisse du narrateur ou des nombreux personnages secondaires. Le moindre fait de la vie quotidienne devient passionnant, et l'on est rapidement emporté par cette chronique de la vie estudiantine dans les années soixante, lorsque les jeunes américains découvrent l'amour, la guerre, le militantisme, et aussi un symbole qui sera bientôt universellement connu comme le symbole de la paix. Il n'y a pas d'intrigue, il s'agit bien d'une chronique, mais le lecteur captivé s'en moque royalement. Pas un brin de fantastique, non plus : le texte relève entièrement de la littérature générale, domaine rarement abordé par King bien qu'il y excelle. Et il n'est pas exagéré de dire que cet excellent Chasse-cœurs en Atlantide rejoint un chef-d'œuvre tel que Le corps.

     Que King ait abordé le thème de la guerre du Vietnam est assez étonnant : même si en l'occurrence cela semble logique puisqu'il s'agit d'évoquer les sixties, jamais encore il ne l'avait fait dans son œuvre pourtant abondante, dans laquelle il a tendance à tourner autour des mêmes obsessions dont la guerre ne fait pas partie. L'auteur poursuit dans sa lancée avec Willie l'aveugle. Cette fois, nous sommes en 1983 : les années Reagan, bien loin de l'âge d'or des sixties. Comme beaucoup d'américains, Bill Shearman est un vétéran du Vietnam. Mais, contrairement à ses contemporains, il feint tous les matins de se rendre à un travail « normal », pour en fait se métamorphoser en Willie l'aveugle : un vétéran prétendument devenu aveugle, qui mendie toute la journée dans une grande avenue de New York. Sauf que Bill-Willie n'est pas un escroc : tous les mois, il reverse ses gains à l'église, pour expier une faute commise lorsqu'il était enfant. En effet, Bill Shearman est un personnage secondaire de Crapules de bas étage..., un petit voyou (comme on en trouve souvent dans les romans de King) qui un jour a violemment agressé Carol Gerber.
     L'idée de la double vie de Bill-Willie, et la tournure que prend sa pénitence, sont originales et intéressantes. De nombreuses pages sont consacrées à la description de sa transformation, et encore une fois le conteur est en état de grâce ; le long texte se déroule sur une seule journée, ce qui lui confère une certaine densité. De plus, la cohérence de Cœurs perdus en Atlantide commence à apparaître, car, outre Shearman lui-même, on retrouve plusieurs personnages de Crapules... et de Chasse-cœurs..., notamment Carol (évoquée à travers le repentir de Bill-Willie) et Sully-John (évoqué à travers ses souvenirs de la guerre). Les années soixante et la guerre demeurent des thèmes centraux, mais vus cette fois à travers le prisme du souvenir et de la perte de l'innocence et de l'âge d'or. Une certaine noirceur, un ton désabusé, se dégagent de ce Willie l'aveugle qui s'avère également un excellent texte.

     Puis nous continuons notre progression dans le temps. Pourquoi nous étions au Vietnam se déroule en 1999. Sully-John vient d'assister à l'enterrement d'un ancien combattant. Bien sûr, une telle cérémonie ne peut que raviver les souvenirs. Souvenirs de guerre, souvenirs d'enfance. Comme Sully-John, le lecteur retrouve de vieux amis : Bill Shearman, Carol Gerber, Bobby Garfield, et quelques autres. On retrouve le même ton que dans Willie l'aveugle, en plus désabusé, plus nostalgique encore, car le prisme du souvenir se fait plus puissant à mesure que le temps passe.

     Je ne dirai rien de l'épilogue, intitulé Ainsi tombent les ombres célestes de la nuit, sinon qu'il constitue un sublime point d'orgue à Cœurs perdus en Atlantide. Ces quinze pages sont sans doute les plus belles, les plus poignantes et les plus émouvantes que King ait jamais écrites.

     Après un début assez difficile, le nouveau pavé de Stephen King s'avère inégal, surprenant, original, et finalement très réussi.
     Inégal, parce que Crapules de bas étages... fait partie de ce que King a écrit de plus mauvais, tandis que le reste oscille entre l'excellence et le chef-d'œuvre : l'auteur est au sommet de son écriture, ses personnages ont rarement été aussi bons. Stephen King a souvent évoqué les sixties dans ses romans et nouvelles ; il y parvient à nouveau de façon magnifique dans Chasse-cœurs...
     Surprenant, parce que l'on retrouve dans cet ouvrage des thèmes mille fois abordés par King (enfance, familles pauvres, sixties, musique, etc.), et d'autres beaucoup plus inattendus (le Vietnam, le militantisme pacifique dans les années 60). De plus, le fantastique apparaît au début (pas pour le meilleur) et à la fin (de manière très ténue), le reste relevant de la littérature générale ; cette disparité est étonnante, et d'ailleurs pas très heureuse : si le fantastique de l'épilogue sonne juste, celui du premier récit est complètement artificiel et inintéressant. Enfin, le ton général assez noir dénote avec l'optimisme souvent de mise chez King ; Cœurs perdus en Atlantide est le roman de la nostalgie, du temps qui passe, et de l'emprise que les hommes ne parviennent pas à avoir sur leur destin ; ce sentiment devient de plus en plus pesant à mesure que l'on avance dans la lecture et que s'éloigne l'âge d'or.
     Original, parce que nous avons affaire à une sorte de roman patchwork dont la cohérence provient de personnages et de thèmes récurrents. Cette récurrence, la multiplicité des points de vue, la manière d'entrelacer les vies des personnages et de les faire se rencontrer m'a rappelé certains romans de Milan Kundera — excusez du peu. Et une fois les différentes facettes assemblées, l'œuvre finale acquiert sa cohérence, les personnages leur existence. Paradoxalement, le personnage de Carol, qui est loin d'être le personnage principal et n'est physiquement présent que dans la première partie, finit par hanter tout l'ouvrage et devenir le plus fascinant, une sorte de pivot central autour duquel gravite tous les autres.
     À cause des énormes maladresses de la première partie, l'auteur est passé à côté du chef-d'œuvre, et c'est vraiment dommage quand on voit la haute qualité des autres récits. Mais, depuis La ligne verte, j'attendais un nouveau très grand King. Rose Madder m'avait déçu, Sac d'os et La petite fille qui aimait Tom Gordon m'avaient beaucoup plu sans atteindre les plus hauts sommets. Cœurs perdus en Atlantide est ce livre que j'attendais depuis longtemps.

Philippe HEURTEL
Première parution : 1/10/2001
dans Ténèbres 14
Mise en ligne le : 25/10/2003




 
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