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La Danse des six lunes

Sheri S. TEPPER

Titre original : Six moon dance
Traduction de Iawa TATE
Illustration de Jean-Philippe MARIE

J'AI LU (Paris, France), coll. Millénaires n° (6069)
Dépôt légal : décembre 2001
Première édition
Roman, 522 pages, catégorie / prix : 18 €
ISBN : 2-290-31671-7
Genre : Science-Fiction



Quatrième de couverture
     Newholme est en danger : une série de tremblements de terre et d'éruptions volcaniques laisse à penser qu'un événement rarissime, l'alignement des six lunes qui gravitent en orbite autour de la planète, est sur le point de se produire. Or c'est au même moment que le Conseils des Mondes décide d'y envoyer son émissaire chargé de s'assurer de l'application des Edits de Haraldson — garants d'un dogme fondé sur le principe de tolérance — , et de statuer in fine sur le devenir de ce monde.
     Ce n'est pas pour arranger la société matriarcale qui règne sur Newholme, où les femmes dominent les hommes, tandis que les Invisibles, les natifs indigènes de la planète, exécutent les tâches quotidiennes. Une société placée sous un joug féminin qui supportera d'autant plus mal de se voir remise en cause qu'elle doit déjà faire face aux vélléités de reconquête des premiers colons humains, tous mâles...

     Roman audacieux et ambitieux, La Danse des six lunes mêle harmonieusement science-fiction et fantasy dans un récit qui est autant une vibrante dénonciation de l'absurdité des rapports hommes-femmes qu'un flamboyant plaidoyer écologiste.

     Sheri Stewart Tepper est née en 1929 à Denver, Colorado. Ses ouvrages lui assurent rapidement la reconnaissance unanime de la critique et du public : La Belle endormie (prix Locus du meilleur roman de fantasy 1992), Un Monde de femmes... Profondément originale et à part dans le paysage littéraire contemporain, son oeuvre se caractérise par un subtil mélange des genres, un humour délicieusement enchanteur et un engagement politique, entre autres pour la cause féministe, constamment renouvelé.
Critiques
     Tentons d'être clair — et ce n'est pas gagné d'avance... Bon, allons-y : sur Newholme, une planète régie par un pouvoir religieux ultra-matriarcal, les séismes prennent depuis quelques temps une ampleur inquiétante. L'Inquisitrice, androïde dotée de conscience qui s'assure que les édits de Haraldson — visant à l'égalité des droits de toutes les races — sont respectés sur tous les mondes habités, a vent d'un problème social sur ce monde et y débarque par surprise, accompagnée de deux personnages danseurs recrutés dans la Maison de l'Histoire — organisme qui veille à la conservation des souvenirs de la Terre originelle. Son enquête commence, croisant le chemin d'un apprenti-Chevalier — sorte de gigolo que les femmes de Newholme peuvent s'offrir après dix ans de mariage pour peu qu'elles en aient les moyens. Avec lui, un travesti marin. La conjonction des six lunes approche, avec le risque qu'un monstre mythique, en couvaison sur Newholme, laisse éclore son œuf. Pourquoi est-il là ? Parce que l'entité qui gérait ce monde avant la colonisation a trop bon cœur et l'a recueilli sans penser que l'énergie générée par son accouchement détruirait la planète. Donc, tous les siècles, il convient de calmer le monstre afin de l'empêcher d'entendre ses enfants réclamer le droit de sortir de l'œuf. Normalement, il faut pour cela une danse rituelle. D'où un problème : il y a sur la planète une race que les colons appellent les Invisibles, et qui servent à tous les bas travaux sans avoir le droit de danser, alors que ce sont eux les danseurs sacrés. Sans parler des chorégraphes, qui ont été pourchassés, exterminés pour leur fourrure... Ajoutez à cela une première vague de colons, dont on ne sait pas ce qu'elle est devenue, et le fait que s'il avait pu être prouvé, avant la première colonisation, que la planète était déjà habitée par une forme de vie intelligente, ladite colonisation n'aurait pas pu avoir lieu. Et que, par conséquent, les colons actuels seraient passibles de la peine maximale : l'extermination. Mais pas de panique : Bofusdiaga, l'entité maîtresse du monde, a tout prévu depuis le départ, gérant la naissance et l'hybridation du héros Mouche avec l'un des Invisibles, pour que la planète puisse être sauvée...

     Vous avez mal au crâne ? Franchement, moi aussi.

     L'imagination de Tepper est débordante, il faut le reconnaître. Mais La Danse des six lunes est une œuvre longue, très longue, trop longue, dont on a du mal à gérer le foisonnement. Le début est extraordinairement prometteur : beaucoup de fils de vies sont commencés, et on se demande comment ils vont finir par se réunir pour tisser un ensemble. Le récit des existences des personnages leur donne une réelle profondeur romanesque, particulièrement attachante. On regrette même que certains soient un peu « bâclés », en raison il est vrai du nombre de personnages qui interviennent et de la longueur, déjà considérable, de l'ouvrage. Mais l'auteur ne reste pas dans la simple psychologie à la Flaubert : le roman est riche en péripéties dignes des Mystères de Paris, auxquelles ne manque même pas l'incarnation du vice, Mrs Mantelby, sorte de partisane sadienne dans ce monde E.T..

     Seulement voilà, alors qu'on se dit qu'on tient là un texte qui nous rappelle avec délices les premiers moments de l'Hypérion de Simmons, on est tout à coup très déçu. Mais alors très, très, déçu. On tombe dans la banalité, le commun, pour ne pas dire la niaiserie. D'abord, la fantasy prend largement le dessus sur la S-F, avec un penchant un peu trop prononcé pour l'esthétisme des scènes. Quant au dernier chapitre, alors là, franchement, mieux vaut encore le sauter, excepté pour ceux qui apprécient le roman de gare à la Cartland. C'est à en pleurer — pas de rire, malheureusement... Et puis il convient de faire un sort au personnage de l'Inquisitrice, mélange de R. Daneel Olivaw et de l'Inspecteur Gadget confinant au grotesque. D'autant qu'elle est peu crédible sur le plan scientifique, et que l'auteur s'en contrefiche totalement. Vous situez Destination : Vide de Frank Herbert, et tout le « Programme Conscience » ? Eh bien, ici, l'ensemble est traité en à peu près dix pages. Les scientifiques ont trouvé le moyen de créer une conscience mécanique capable d'être un juge universel et parfaitement juste. Point, à la ligne. Toujours au rayon des reproches : on soulignera l'extrême récurrence des problèmes d'identité sexuelle : ça confine à l'obsession et soutient la quasi totalité de l'intrigue. Quant aux révélations successives qui émaillent l'enquête de l'Inquisitrice, elles sont toutes fondées sur le même thème : préserver un système matriarcal et éviter l'extinction de la colonie par le Conseil des Mondes.

     Difficile, par conséquent, d'être juste avec cette œuvre lancée sur les rails de quelques chefs-d'œuvre pour finalement s'échouer sur les rivages de l'exaspération. On sent bien, avec la maîtrise dont Tepper fait montre au départ, que la fin aurait pu se révéler tout autre... sentiment qui fait un peu plus que gâcher le plaisir de lecture. Au final, Tepper crée un univers d'une belle originalité mais saborde sa création avec un dernier tiers de livre inepte et ridicule. Dommage.

Sylvie BURIGANA
Première parution : 1/4/2002 dans Bifrost 26
Mise en ligne le : 10/9/2003


     C'est par le biais d'un cours de sociobiologie (intitulé « Ce que femme veut »), adressé à ses élèves par Madame Genevois, qui dirige une école de dressage pour concubins, qu'on commence à comprendre un peu les fondements de la société matriarcale décrite par Sheri S. Tepper dans son dernier roman. Tout part d'une donnée biologique assez simple, mais de taille : dans la colonie humaine établie sur Newholme, une maladie virale endémique à la planète, qui affecte spécifiquement les chromosomes X, a réduit la natalité féminine à la moitié du taux masculin. Paradoxalement, cela a considérablement augmenté la reconnaissance des femmes sur le plan social et leur a même offert un statut dominant qui s'est cristallisé ensuite dans les institutions, notamment la religion organisée du Panhagion. Les hommes sont obligés de porter le voile et d'éviter tout comportement agressif envers les femmes, sous peine d'un ostracisme total. Ceux qui veulent se marier et avoir une progéniture qui porte leur nom et leur ADN doivent verser une dot importante à la famille de l'épouse. En échange de leurs services reproductifs exclusifs, les femmes mariées ont le droit, après une certaine période, d'entretenir un concubin, dressé professionnellement dans « l'art du plaisir ».
     Au sein du Conseil des Mondes, qui applique les Édits de Haraldson aux planètes occupées par les humains, imposant à toutes et à tous un devoir de civilité et de tolérance dans leur comportement, la théocratie féministe qui règne à Newholme semble suspecte. Ce qui lui vaudra l'envoi d'une Inquisitrice, une cyborg qui a tous pouvoirs pour rendre son verdict sur l'avenir des colons. Sa venue sème la panique à Newholme, car elle pourrait révéler le grave péché originel de cette colonie, devenu depuis son plus grand tabou : l'exploitation par les humains d'une race indigène, les Invisibles.
     Mais à l'épée de Damoclès judiciaire que l'Inquisitrice fait planer au-dessus des têtes des colons, se rajoute une autre menace d'ordre plus physique, avec l'approche d'une conjonction des six lunes en orbite autour de Newholme. Ce phénomène astronomique rarissime risque de provoquer un cataclysme, en réveillant des forces telluriques qui sommeillaient jusqu'alors dans les entrailles de la planète.
     Donc, un monde s'écroule, tandis qu'un autre voit le jour, dans ce récit remarquable à tous points de vue, réunissant des analyses, des observations et des éclairs d'intuition très fine, écrit dans un style qui rappelle celui des grands romanciers du XIXe siècle, avec beaucoup de brio et un sens profond de l'ironie. Plus drôle et moins didactique que dans la plupart de ses autres romans (voir Un monde de femmes ou Prière à l'ange obscur, parus également chez J'ai lu), Sheri Tepper a su cette fois trouver la bonne recette pour communiquer une certaine sagesse, en particulier au sujet de notre nature biologique et des rapports sexuels, culturels et écologiques qui nous lient avec autrui et avec l'univers. Par ses qualités littéraires et sa maturité d'esprit, ce roman est bel et bien comparable aux meilleures œuvres d'Ursula Le Guin, Doris Lessing, Margaret Atwood, Connie Willis ou (en effet, pourquoi pas un homme ?) Robert Silverberg.

Tom CLEGG (lui écrire)
Première parution : 1/3/2002 dans Galaxies 24
Mise en ligne le : 11/9/2003

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