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La Bataille de l'éternité

Alfred Elton VAN VOGT

Titre original : The Battle of Forever, 1971
Première parution : Ace Books, 1971
Traduction de Christian MEISTERMANN
Illustration de (non mentionné)

MARABOUT - GÉRARD , coll. Bibliothèque Marabout - Science fiction n° 461
Dépôt légal : 1976
Roman, 256 pages, catégorie / prix : 3
ISBN : néant
Format : 11,5 x 18,0 cm
Genre : Science-Fiction

On trouve mention de l'année (1976) en page 247.



Quatrième de couverture
Oui, c'est fait ! Enfin, après des milliers d'années, l'humanité a réussi à créer l'Utopie idéale. Maintenant, le monde est peuplé de « pseudo-hommes », des êtres créés biologiquement à partir de diverses espèces animales. Et ils sont des milliers, libres de rêver, de philosopher, de faire n'importe quoi... de tout, sauf de leur corps...
Mais il reste Modyun — le rescapé ! Modyun qui décide brusquement de précipiter « la bataille de l'éternité ».
Critiques
     Comme tous les grands écrivains, van Vogt ne cesse de récrire sans cesse la même histoire. Mais en ce qui concerne précisément van Vogt, que veut bien dire le fait (reconnu) qu'il soit un « grand écrivain » ? Contrairement à l'opinion émise récemment par mon très distingué confrère Barlow (Fiction n° 240), je ne pense pas que van Vogt soit « parfois génial et parfois nullard ». Je pense qu'il est génial ET nullard à la fois, que ce couple est indissociable de tous ses romans, même s'il est parfois plus génial que nullard (La faune de l'espace) et d'autres fois plus nullard que génial (Mission stellaire). Le génie de van Vogt, ce sont ses idées. Sa nullité, c'est la manière dont il les ordonne. Un roman digne de ce nom étant l'assemblage de ces deux facteurs...
     Van Vogt, dans les nombreuses interviews auxquelles il a répondu, n'a jamais caché que les idées lui venaient au fil de la plume : « Je dois écrire une histoire entière avant de savoir ce qu'elle sera. ».  1 C'est un écrivain instinctif, qui se fie à son inspiration, mais est incapable de tracer à l'avance le canevas d'une histoire : son imagination bouillonnante mais linéaire lui sert de méthode de travail... Et il est de fait que lus sous le seul angle de la logique (qu'elle soit dramatique ou structurale), la plupart de ses romans contiennent des obscurités, des contresens, des contradictions énormes : Damon Knight l'a jadis démontré à propos du Monde des A (Fiction n° 102. 103 et 104) et plus récemment l'omniprésent Barlow (Fiction n° 224 et 231, sur Le sorcier de Linn et Les armureries d'Ischer). Cependant, si van Vogt est « grand », c'est bien parce que sa puissance imaginative transcende ses maladresses de construction, c'est bien parce que son « génie » fait oublier (souvent) sa nullité.
     Souvent... mais pas toujours. Et en tout cas pas pour La bataille de l'éternité, roman qui nous occupe ici, et intéressera aussi de nombreux amateurs en ce sens qu'il s'agit d'un van Vogt récent. L'auteur étant considéré comme un has been enterré au cimetière des golden forties (et la réédition massive de ses œuvres anciennes dans « J'ai lu » accentuant l'impression qu'on a affaire à un mort), il n'est pas inutile de préciser que le grand Alfred... écrit encore (j'allais chanter autre chose, sur un vieil air de corps de garde). Ou plutôt, il s'est remis à écrire du neuf, en 1964-65 (avec la série des « Silkies » — voir Galaxie n° 76), après un silence de près d'une dizaine d'années passées à récrire des œuvres anciennes ou à faire du collage avec des nouvelles disparates, exemple : La guerre contre le Rull ou, plus récemment, La quête sans fin. Et il semble bien que ses deux premiers « vrais » romans depuis La cité du Grand Juge (1957 aux Etats-Unis) soient Children of space (encore inédit chez nous) et The battle of forever — tous deux publiés en 1971. Que ceux que ces précisions mathématiques intéressent nous écrivent, nous leur délivrerons gratuitement le splendide astronef en plâtre réservé aux fans les plus maniaques et les plus obtus.
     Toujours la même histoire, écrivions-nous au début de cette critique... Qu'on en juge : Modyun, dernier être humain sur la Terre de l'an 10000 et quelques (il y a bien aussi une dernière femme, mais pour van Vogt la femme n'est tout de même pas tout à fait un être humain...) doit affronter de sournois envahisseurs extragalactiques qui subjuguent les esprits. Mais il est doté de pouvoirs supérieurs, il vaincra. Sur cette trame cousue de fils grosvenoriens et gosseyniens, Alfred le Grand a tout de même réussi à greffer quelques données originales, dont le postulat de départ du roman : à cette époque reculée du futur, l'humanité est réduite à un millier d'individus isolés dans un domaine réservé de la Terre protégé par la « barrière », et cette population est constituée d'êtres de 75 centimètres de haut, ayant perdu la plupart des capacités physiques de l'espèce, et n'agissant que grâce à des prothèses mécaniques, un peu comme le célèbre « homme-machine d'Ardathia » de Francis Flagg. Au début du récit, Modyun se porte volontaire pour aller voir ce qui se passe au-delà de la barrière, où personne n'a mis les pieds depuis 3 500 ans. Pour ce faire, il subit une sorte de réincarnation, ou d'évolution accélérée, qui le transforme (ainsi qu'une femme, Soodleel) en un magnifique spécimen humain de 2 m de haut ! Et Modyun, homme nouveau (mais en réalité il est plutôt redevenu un « homme ancien ») découvre que la Terre est entièrement peuplée d'animaux intelligents, descendants de bêtes autrefois transformées par l'homme : « On leur avait appliqué des merveilles biologiques. Dès lors, des chaînes de molécules avaient été codées en vue de perpétuer ces transformations ; et le codage avait parfaitement fonctionné pendant des milliers d'années. » (p. 31). Puis il découvre qu'une caste d'animaux — les hommes-hyènes — détient en réalité le pouvoir et forme une espèce de police. Puis il découvre que les hommes-hyènes obéissent aux Nunulis, envahisseurs extragalactiques débarqués sur la Terre à l'insu de l'homme isolé dans sa tour d'ivoire. Puis il découvre que les Nunulis sont sous l'emprise des Zouvgs, race fabuleusement ancienne qui veut régenter le cosmos et use de la philosophie habituelle aux conquérants : « Ce que nous réalisons n'est pas une conquête, répondit le Zouvg. Nous annulons simplement et fermement les développements évolutifs accidentels de formes de vie mauvaises. Dès que la ligne d'évolution correcte est rétablie sur une planète, nous la guidons pour un temps, puis nous la laissons suivre sa voie. » (p. 221 ).
     Comme on peut le constater, van Vogt emploie une nouvelle fois ce qu'il décrivait lui-même dans La cité du Grand Juge comme « des rouages dans les rouages et, à intérieur, d'autres rouages encore ». Le malheur est que l'auteur ne prend pas la peine de nous expliciter le fonctionnement de ces rouages et que la machine tourne à vide, que le roman ne peut fonctionner de manière satisfaisante. Des idées dans les idées et à l'intérieur, d'autres idées encore, oui certes. Mais de chair et de couleurs pour les lier, point. Par exemple, van Vogt balaie d'une belle ellipse la transformation de Modyun-larve en Modyun-homme — ce qui est proprement inadmissible car, à la limite, c'eût pu être le sujet d'un roman complet ! Il est vrai que quelques réflexions et séquences amusantes viennent enrichir les premiers pas dans la vie normale de Modyun et Soodleel, qui se rendent compte que « penser- n'est plus la même chose, avec ce corps », et en explorent avec surprise ou répugnance les possibilités : « - Pourquoi ne pas utiliser nos sexes ? proposa-t-elle. Cela demande en général aux animaux une heure ou deux — ce qui nous amènerait à l'heure du dîner. » (p. 82).
     On aimerait aussi en savoir plus sur les animaux transformés et la civilisation qu'ils ont établie. Mais là encore le brouillard règne, et l'homme-ours, l'homme-renard, l'homme-jaguar et l'homme-hippopotame qui accompagnent Modyun dans sa quête ne sont guère plus que de sympathiques faire-valoir, d'amusants animaux en peluches... Le plus ébouriffant est cependant la manière dont Modyun se débarrasse de l'emprise des Zouvgs (qui ont entre-temps détruit tous les autres hommes-larves) par une manipulation de l'Ylem, cette substance originelle de l'univers, qu'ont domestiqué les conquérants. D'abord, comment les Zouvgs ont-ils domestiqué l'Ylem ? « Grâce a une race aujourd'hui disparue. » (p. 230). Et quelle est la vraie nature des pouvoirs de Modyun ? « Elles permettent le contrôle limité des forces élémentaires d'un espace spécifique. » (p. 158). Enfin, comment les a-t-il utilisées contre les Zouvgs par l'intermédiaire de l'Ylem ? « Je l'ai utilisé (l'Ylem) comme support d'une expression de réajustement biologique. » (p. 230). Vous en savez autant que moi, autant que lui : c'est encore plus fort et plus raide que la transformation de McAllister en seesaw géniteur d'univers !... Mais si vous voulez en outre posséder la morale de l'histoire, oyez que « ... L'infini et l'éternité des forces mentales internes sous-jacentes avaient amené l'humanité au bord du gouffre, sans que se soit posée la moindre question, constante inconscience et acceptation des attitudes et humeurs passagères, au point qu'un seul homme et une seule femme se dressaient maintenant face à l'éternité. » (pp. 245-46). Lorsqu'on en arrive à ce point de charabia, on peut d'ailleurs se demander si c'est vraiment van Vogt qui écrit comme un cochon plongé dans le noir, ou si le traducteur n'y a pas un petit peu mis du sien...
     Quoi qu'il en soit, il faut se rappeler que le gigantesque Alfred Elton a déclaré à propos de son œuvre que « l'intérêt dramatique prime l'intérêt esthétique »  2. Cette profession de foi tombe particulièrement mal, accolée à un roman comme La bataille de l'éternité, qui ne manque sans doute pas d'intérêt dramatique mais où l'esthétique, disons tout simplement l'art de raconter, fait si désespérément défaut. Comment croire à la puissance de Modyun, dont les facultés d'introspection se résolvent aux sempiternels bégaiements korzybsko-vanvogtiens ?
     « C'était tout à fait logique ; il n'était donc plus utile d'y réfléchir. En conséquence, il cessa d'y réfléchir. » — p. 36)
     Et s'il faut porter au crédit de van Vogt le fait que son héros est un pacifiste si profondément attaché à la non-violence qu'il attend les dernières pages du roman pour lever le petit doigt de son grand esprit contre ses adversaires (on sait que l'écrivain est passionné par les problèmes du fonctionnement de la violence institutionnalisée dans les sociétés contemporaines), on est atterré de voir que ce grave problème est posé en termes aussi édulcorés : « Atterrir sur cette surface nécessiterait la destruction d'une allée et d'une clôture ; ce qui serait évidemment un acte des plus discourtois. » (P. 209).
     Cependant... est-ce la stature d'A.E. van Vogt qui continue d'en imposer ? Est-on tellement dominé par son mythe ? Ou la simple lecture de son nom sur la couverture d'un livre agit-elle comme un réflexe pavlovien à l'intérieur de nos pauvres cerveaux ? Nous avouons cela en fin de copie, et comme honteusement : l'auteur de ces lignes a éprouvé à la lecture de The battle of forever comme une étrange fascination !


Notes :

1. Propos retranscrits dans Horizons du fantastique n° 19.
2. Propos retranscrits dans Iblis n°2

Denis PHILIPPE
Première parution : 1/2/1975 dans Fiction 254
Mise en ligne le : 1/12/2003

Cité dans les listes thématiques des oeuvres suivantes
Le Science-Fictionnaire - 2 - Animaux
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