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La Forêt de cristal

James Graham BALLARD

Titre original : The Crystal World, 1966

Traduction de Claude SAUNIER

DENOËL (Paris, France), coll. Présence du futur n° 98
Dépôt légal : 1er trimestre 1967
214 pages, catégorie / prix : 6,15 FF
ISBN : néant
Format : 12,0 x 18,0 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     • Des arbres entièrement cristallisés, des feuilles transformées en joyaux, des oiseaux sculptés dans du quartz, des hommes recouverts de pierres précieuses... et heureux dans la mort...
     • C'est ce que recèle la forêt de cristal où l'unité du temps et de l'espace sont la signature de chaque feuille et de chaque fleur.

     Une « science-fiction » d'une beauté fantastique, qui nous révèle un univers où le temps a une dimension inversée et où la mort semble plus séduisante que la vie.

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
 
Annick Béguin : Les 100 principaux titres de la science-fiction (liste parue en 1981)
Jacques Sadoul : Anthologie de la littérature de science-fiction (liste parue en 1981)
Lorris Murail : Les Maîtres de la science-fiction (liste parue en 1993)
Stan Barets : Le Science-Fictionnaire - 2 (liste parue en 1994)
Association Infini : Infini (1 - liste primaire) (liste parue en 1998)

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition DENOËL, Lunes d'Encre (2009)


     Le docteur Sanders travaille dans une léproserie à Fort Isabelle, Cameroun. Il est sans nouvelle de ses anciens collègues, Max et Suzanne Clair, depuis leur départ pour Mont Royal, n'était une unique et étrange lettre de cette dernière. C'est donc à la fois par curiosité, mais aussi pour retrouver Suzanne, son ex-maîtresse, qu'il décide de s'embarquer à destination de Mont Royal. Sanders est alors très loin d'imaginer ce qu'il va découvrir au cours de ce simple voyage dans la jungle camerounaise. Car c'est toute la forêt, la faune comme la flore, qui se retrouve mystérieusement prise dans une gangue de cristal. Le mal s'étend sans que rien ne parvienne à l'enrayer. Les scientifiques envoyés sur place n'y comprennent rien...

     Le cycle apocalyptique de Ballard se clôt donc par ce bel hommage à Joseph Conrad et son Cœur des ténèbres ; un roman qui s'impose comme le plus abouti, et assurément le plus poétique de la tétralogie. L'alternance entre les scènes d'action et les somptueuses évocations de la forêt accentue encore le coté mystérieux et surtout envoûtant du livre. L'opposition entre les péripéties ridicules des personnages et le calme majestueux de la forêt révèle la profonde apathie de l'homme, dépassé et dérisoire face à cette cristallisation. L'homme n'a finalement que peu d'intérêt, et surtout aucun avenir.

     On aurait cependant tort de limiter La Forêt de cristal à un hommage de Ballard à la S-F old school. S'il se coule dans le moule du roman catastrophe britannique classique, façon John Wyndham ou John Christopher, ce n'est que pour mieux le faire exploser, le subvertir. A l'écroulement de la civilisation et aux tentatives plus ou moins heureuses de survie, il oppose une vision bien plus égoïste. Sanders part simplement à la recherche de son ex. L'errance du héros est donc purement détachée du destin de l'humanité et de la vie sur Terre. Il ne songe qu'à lui, se fout complètement de l'avenir de l'humanité ou de la vie sur Terre. Les gesticulations de Sanders et des autres personnages, à commencer par le prêtre apostat, sont aussi ridicules que dérisoires. Ils ne sont finalement que des personnages secondaires. Car tout vient du paysage et y revient sans cesse. Il est à la fois le sujet et le véritable témoin de l'apocalypse. A tel point que l'on pourrait presque davantage parler de mutant que d'apocalypse. Des pôles tropicaux du Monde englouti au désert de Sécheresse, jusqu'à la présente cristallisation de la jungle, tout, dans les apocalypses ballardiennes, est prétexte à une errance lyrique au milieu d'une Terre soudainement devenue inhospitalière. L'influence de Julien Gracq est très nette, et il est difficile de ne pas voir dans cette jungle cristallisée, comme dans celle du Monde englouti, une réminiscence de la forêt d'Argol.

     Cette Forêt de cristal est également le roman le plus ouvertement science-fictif de Ballard. Le mal étrange semble venir de l'espace lointain, où le temps s'est épuisé. De fait, si dans Sécheresse l'homme devait avant tout s'en prendre à lui-même, il en va différemment ici. Il est d'ailleurs difficile de ne pas penser à « Mémoires de l'ère spatiale » (magnifique nouvelle au sommaire du recueil Fièvre guerrière — Fayard). Là encore, on retrouve l'errance au milieu d'une Terre à la temporalité complètement déglinguée. Dans ce court récit, le temps peut s'écouler avec une extrême lenteur ou une effrayante rapidité, les secondes durer des jours et inversement. Sauf que dans La Forêt de cristal, tout se fige irrémédiablement. Il n'y a plus d'urgence, puisqu'il n'y a plus de temps, donc plus d'avenir. Comme dans Le Monde englouti, l'homme est dépassé par des phénomènes cosmiques qu'il est incapable de contrôler, et sur lesquels il ne peut même pas espérer influer. L'échec patent des scientifiques à extraire le cristal d'une fougère nous le rappelle cruellement.

     La Forêt de cristal est un livre bigrement intéressant. Incontournable, même, auquel la présente édition rend justice par l'entremise d'une nouvelle traduction, impeccable et bienvenue, signée Michel Pagel. Nouvelle traduction à laquelle s'ajoute une indispensable bibliographie par Alain Sprauel en fin de volume, un travail qui montre combien Ballard, aux côtés de Dick et quelques autres, est l'un des auteurs les plus traduits en France. Au-delà de cette simple anecdote, cette bibliographie permet surtout de situer La Forêt de cristal dans l'œuvre de l'auteur. On réalise ainsi à quel point il s'agit là d'un roman pivot. A la différence des autres apocalypses, La Forêt de cristal est la première œuvre ouvertement picturale de Ballard, directement inspirée de L'Ile des morts d'Arnold Böcklin. Ce roman anticipe donc pleinement les expérimentations ultérieures réunies dans La Foire aux atrocités, même si on y retrouve également, déjà, le personnage du médecin, récurrent s'il en est dans les romans de l'auteur, jusqu'à Millenium people. On l'aura compris, il est difficile de trouver le moindre défaut à la présente édition (jusqu'à la très belle couverture de Vincent Froissard) : pas même une coquille !

Olivier PEZIGOT
Première parution : 1/1/2009
dans Bifrost 53
Mise en ligne le : 26/9/2010


 

Edition DENOËL, Lunes d'Encre (2010)


     Dernier opus du Quatuor apocalyptique, La Forêt de cristal est sans doute le plus beau. Même figures archétypales, même système symbolique avec son propre champ lexical obsessionnel, même désir ardent — du personnage, du lecteur — de s'abandonner à ce paysage hors du temps, de se fondre dans le tableau pour y retrouver une édénique sérénité.

     Médecin dans une léproserie à Fort Isabelle, le Dr Sanders se rend à Port Matarre, ville-purgatoire sans attrait obombrée par les eaux noires du fleuve et par la jungle — d'une « obscurité aurorale » semblable à celle de L'Ile des morts de Böcklin — , à la recherche d'un couple de collègues, Max et Suzanne Clair — son ex-maîtresse — , dont il est sans nouvelles depuis cette lettre décrivant la forêt autour de la clinique comme une somptueuse demeure de pierres précieuses. Comme ses compagnons d'exil — un prêtre apostat, une journaliste française, un dandy décadent et le directeur d'une mine de diamants — , Sanders va être confronté au plus extraordinaire phénomène qui soit : la forêt camerounaise se cristallise, littéralement, faisant d'une simple feuille d'arbre, ou d'un reptile, une véritable œuvre d'art. Et la cristallisation — qui ne tue pas les êtres mais les fige — s'étend de toutes parts, sans épargner les animaux... ou les êtres humains qui la contemplent, extatiques.

     Ce ne sont pas les péripéties, et au premier chef les scènes d'action en elles-mêmes, que nous retiendrons de La Forêt de cristal — roman d'une lenteur minérale — , mais l'atmosphère merveilleusement crépusculaire de la forêt, où le temps fuyant fausse les perceptions et confère à toute chose, à tout événement, la puissance évocatrice des rêves. L'auteur fournit bien une explication scientifique du phénomène, mais celle-ci vaut moins pour sa vraisemblance que pour ce qu'elle suggère : le temps, littéralement, fuit. Ainsi le « vrai » monde, le seul qui importe à Sanders une fois l'équilibre rompu (de l'équinoxe à l'illumination), sera celui du cristal, ce paysage « hors du temps », ou plutôt au temps étiré à l'infini, où sans doute demeure Suzanne Clair, telle une icône immortelle qu'il n'aura de cesse de rejoindre — pour y jouir de l'ultime transfiguration.

Olivier NOËL
Première parution : 1/7/2010
dans Bifrost 59
Mise en ligne le : 5/1/2013


 

Edition J'AI LU, Science-Fiction (1985 - 1993, 2ème série - dos violet) (2003)


     Dans un futur qui pourrait être très proche, un événement mystérieux affecte une certaine région du globe : la forêt se cristallise. Cela ne manque évidemment pas d'attirer de nombreux curieux, journalistes, aventuriers, hommes d'église, scientifiques, militaires, qui débarquent à Mont-Royal, au plus près de l'endroit concerné. C'est à leur réaction face à ce phénomène que nous assistons, étant bien entendu que chacun d'eux poursuit un but personnel plus ou moins lié à l'étrange manifestation.
     Il est des auteurs qui, avec peu de mots et peu de moyens, savent pourtant donner à leurs personnages une grande force de vie. J.G. Ballard est de ceux-là : les figures qui peuplent ce roman ont, plus qu'une personnalité, une véritable aura. C'est comme si Ballard avait capturé l'essence même de leur être et nous la jetait sans pudeur en pâture. Nous observons par exemple Sanders, médecin des lépreux. Il ne sait plus ce qu'il cherche dans la vie : est-ce Suzanne, une ancienne amie, ou la forêt de cristal près de laquelle elle vit ? Est-ce Suzanne ou Louise, reporter qui mène une enquête dans la région ? Faut-il fuir ce dilemme dans la mort ? Et quelle serait la nature de la mort dans cette forêt ? Sanders se questionne, il est indécis et même un peu passif. En revanche, Ventress, son compagnon de voyage, mène un combat personnel qui anime le récit. Son dynamisme contrebalance la tranquillité toute apparente du docteur. Il est acteur quand Sanders est victime, et il l'aide à comprendre l'incompréhensible. Mais a-t-il encore tous ses esprits ? Et que combat-il au juste ? Qu'a-t-il à gagner ? Enfin Balthus, le prêtre, ne sert plus Dieu comme il le devrait. Renonce-t-il à sa foi ou la retrouve-t-il d'une autre façon ? Et de toute manière, peut-on croire en Dieu égoïstement ? Les questions s'accumulent. Pendant ce temps, tous sont ballottés comme des pantins par les forces suprêmes qui régissent l'Univers...
     Le style est riche, varié, coloré, pétillant. Un plaisir toujours renouvelé pour le lecteur exigeant, toujours étonnant pour le lecteur débutant. On trouve par exemple, cette phrase si simple et si puissamment évocatrice : Sa surface gemmée brillait au soleil, marbrée comme la croûte rose d'un lac salé. En faut-il plus pour planter un décor ? En faut-il plus pour nous transporter en Afrique près d'un fleuve de cristal ? Et pourtant ces paysages enchanteurs dissimulent une sombre menace. Est-on dans un rêve ou dans un cauchemar ?
     L'ambivalence des personnages et des paysages est également présente dans le dénouement qu'on pressent soit ténébreux et inquiétant — car la terre telle que nous la connaissons peut disparaître — , soit éclatant mais inconnu. Les mutations de l'Univers peuvent engendrer des paradis ou des enfers. Laquelle de ces possibilités va-t-elle se réaliser ? Cette interrogation fondamentale se double d'une multitude de réflexions parallèles qui conduisent à des dichotomies similaires : la lèpre et la forêt, la forêt et le monde, la recherche de l'amour et la recherche de la vie, Dieu et l'argent, l'argent et la guérison, etc... Une curiosité passionnée finit par gagner le lecteur qui s'interroge inlassablement : quel sera le message final ? Mais si les grands écrivains posent les bonnes questions, y répondre n'est pas encore en leur pouvoir, et Ballard, comme les autres, nous laisse avec nos rêves, nos désirs, nos idées, nourris par son écriture habile.
     C'est donc dans l'expectative qu'on achèvera ce roman. Les amateurs d'explications claires et définitives en seront pour leurs frais : ces pages faciles à lire au premier degré n'ont rien de simple quand on y réfléchit. Mais ceux qui s'interrogent sur le monde y trouveront un écho à leurs préoccupations.

Antoine ESCUDIER (lui écrire)
Première parution : 17/3/2003
nooSFere




 
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