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Le Soleil pas à pas

Walter S. TEVIS

Titre original : The Steps of the Sun, 1983

Traduction de Jean BONNEFOY
Illustration de Jean MINERAUD

DENOËL (Paris, France), coll. Présence du futur n° 374
Dépôt légal : février 1984, Achevé d'imprimer : janvier 1984
Roman, 320 pages, catégorie / prix : 8
ISBN : 2-207-30374-8
Format : 11,0 x 18,0 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     « Je veux pouvoir m'évader de la réalité à ma guise, me couler autour de la réalité au gré de mon tempérament. J'en ai les moyens. »
     Telle est la morale de Benjamin Belson, magnat du charbon et de la finance, jouisseur et cultivé, bourlingueur malgré lui mais casanier dans l'âme, pirate de l'espace en quête d'un foyer perdu, hors-la-loi milliardaire, macho au coeur tendre trahi par son sexe, et qui, dans cette psychanalyse aux dimensions cosmiques, va, mine de rien, redonner à la Terre, paralysée par la pollution et la pénurie, les moyens d'une nouvelle renaissance, non sans avoir, au cours de moult péripéties, visité deux planètes et parcouru le monde et la galaxie en bateau, en train et en fusée, connu le doute et la drogue, joué les pirates à Washington et fait la pute à Pékin, et rencontré des femmes, et des femmes et des femmes.
 
    Critiques    
     Loin du néo-classicisme, loin de la hard science proliférante, plus loin encore de l'heroic-fantasy et de ses séries interminables, voilà un roman-roman, un roman qui, si j'osais, et je sens que je vais oser, pourrait être défini comme du mainstream décalé de quelques décennies dans le futur... Mais tiens ! N'est-ce pas là une bonne définition de la bonne science-fiction ? En tout cas celle que certains d'entre nous, les vieux, trouvions bonne dans les années 70 ? Mais oui : il y a du sexe (haha !), il y a de la politique (hahaha !), il y a de l'humour, il y a une écriture, et surtout, surtout, derrière tout cela, il y a un bonhomme, qu'on sent vivre, dont on sent qu'il s'est investi dans son roman, dans son écriture, un type qui a des humeurs, des tripes, des idées.
     Toutes choses qui, ensemble ou séparément, sont bien absentes de la SF des années 80, la française comme l'américaine, la styliste-aseptisée (suivez mon regard — mais de délation, point !) comme celle qui se fraie un chemin au rouleau-compresseur et derrière laquelle l'herbe ne repousse point. Vous voilà avertis ! Amateurs de (... mettez les noms que vous voulez à la place des pointillés) inutile d'aller plus loin, inutile surtout de lire Le soleil pas à pas. Tevis n'est pas un pondeur au kilomètre, c'est un écrivain qui peaufine ses bouquins, quand il a envie d'écrire. Ce n'est pas un jeune fou, c'est un homme qui a dépassé les cinquante balais, et qui prend son temps. Ce n'est pas un théoricien qui a une conception du monde, c'est un malicieux qui se moque gentiment du monde. Enfin ce n'est pas quelqu'un qui se cache sous une thématique en béton armé, c'est un monsieur qui parle de la seule chose qui vaut vraiment qu'on en cause (et je sais de quoi je parle) : de lui.
     Le décor, on connaît : « Le monde a besoin d'énergie. Personne n'est encore prêt à résoudre le problème de la fission  1 nucléaire. Le pétrole a disparu — excepté ce que les militaires ont pu planquer. On a bouclé les centrales à fission parce que l'uranium est dangereux. Et il se pourrait bien qu'on se dirige vers une nouvelle ère glaciaire. » (p. 19/20). On connaît ? Mais peut-être aussi qu'on avait tendance à l'oublier, dans ce rejet généralisé et bien-pensant de la SF futoro-écolo-gaucho que je vois à l'œuvre chez nos jeunes loups aux dents bien brossées... Le personnage ? Il est déjà moins traditionnel : « ... j'avais eu droit à une fellation ratée à l'heure du déjeuner, et j'en avais par-dessus la tête des fusions financières, des ananas et des papayes, de la musique antillaise, des pipes ratées, du café Blue Mountain, marre de compter ma richesse. J'avais cinquante ans et je valais trois milliards. » (p. 17) Eh oui : un milliardaire blasé et nauséeux, qui coule à pic dans un monde qui est lui-même en train de couler (la crise a frappé, les Etats-Unis sont devenues une puissance de troisième ordre, bonjour Spinrad, c'est la Chine qui est maintenant au sommet, et en outre, « Il n'y a rien à attendre de l'espace, que des regrets ». — p. 20). Ajoutons que le narrateur, Benjamin Belson, a beaucoup d'ennuis avec les femmes : sa mère, bien sûr, et les autres, les substituts, dont la plus récente en date, Isabel, l'a rendu carrément impuissant : « Mon manche avait perdu la tête, et ma tête commençait à branler dans le manche ». (p. 29)
     Double astuce donc : Benjamin évolue dans un monde déglingué qui lui ressemble (et vice versa), un paysage-état d'âme qui est comme son miroir — dans lequel d'ailleurs il ne cesse de se contempler avec un narcissisme maso tout à fait réjouissant. Ensuite, avoir fait de lui un milliardaire (une des rares puissances friquées dans un univers de paupérisme généralisé) permet à l'auteur de placer son personnage dans des situations de pointe, ou de commandement, qu'un héros « de la base » n'aurait pas connues... Et que fait-il, Benjamin ? Il frète le seul vaisseau interstellaire fonctionnant encore pour aller chercher de l'uranium propre dans un autre système solaire (où il devient un temps un Robinson de l'espace aussi archétypique que satirique), il fout le bordel sur Terre à son tour en bousculant les monopoles de l'énergie, il est déchu de sa nationalité, emprisonné, s'enfuit en Chine où, sa virilité enfin retrouvée, il sert, avec une certaine complaisance, dans un harem de femmes-officiers : « J'étais devenu godemiché pensant, le prisonnier mélancolique de mes rêves pubères. » (p. 281)
     Et tout ça pour une fin heureuse, apaisée : « ... ce monde qui est le nôtre possède lui aussi des beautés propres à étourdir l'âme (...) C'était bon d'être enfin chez soi ». (p. 312 et dernière). Oui — comme un repos bien gagné après une histoire bondissante de péripéties, étourdissante de drôlerie, bourrée de férocités tous azimuts. Et comme preuve aussi qu'un roman placé en ambiance catastrophique peut n'être pas forcément catastrophique. Vive la crise ! comme dirait Montand ? Vive Tevis en tout cas, qui, après son pétillant recueil Loin du pays natal, se révèle encore une fois un auteur de premier plan.


Notes :

1. Mon cher Bonnefoy, je pense que c'est fusion qu'il faudrait lire...

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/4/1984 dans Fiction 350
Mise en ligne le : 1/11/2005


     Quant à moi, je n'ai pas marché, j'ai couru. Quelle richesse, quelle maîtrise, quelle puissance !
     Ce livre est irracontable, irrésumable, irréductible. Essayons, quand même, de donner une vague idée des trésors qu'il recèle ; j'espère que vous aurez, ensuite, l'envie incoercible de l'ouvrir. Alors, lui vous tiendra. Vous ne le lâcherez plus, jusqu'à la fin, 312 pages plus loin (je le sais, j'en ai fait l'expérience).
     Benjamin Benson est, sur la Terre de la deuxième moitié du XXIe siècle, un milliardaire américain. Mais l'humanité, ayant épuisé ses ressources, est exsangue. A New York, les ascenseurs ne fonctionnent plus depuis des années, ce qui a provoqué l'abandon des étages supérieurs des gratte-ciel, et l'on s'éclaire plus souvent à la bougie qu'à l'électricité. Quant à se chauffer... Le seul pays qui vit encore à peu près normalement, c'est la Chine, devenue la grande puissance mondiale. Dans ce contexte, Benson entend parler d'une planète (car il y a eu, autrefois, un programme d'exploration spatiale, qui n'a abouti qu'à faire flamber plus vite les maigres ressources de la Terre) qui recèlerait de l'uranium en quantité. Et, qui plus est, de l'uranium propre. Sa recherche, le retour sur Terre où Benson va se heurter à la puissante Commission de l'Energie américaine qui refuse le don qu'il veut faire, ses pérégrinations dans un pays qui l'a mis hors la loi, la prise de la nationalité chinoise, l'épisode où il fait la pute à Pékin... Tout cela constitue la trame proprement science-fictive du livre.
     Mais le roman est aussi constitué du journal intime de Benson, dans lequel, par une construction faisant fréquemment appel aux flashes-back, il narre son enfance, auprès d'un père indifférent qui l'écrase et d'une mère alcoolique, ses premiers succès financiers et féminins, ses premiers échecs financiers et féminins, ses doutes, ses angoisses, son itinéraire idéologique. Mais les femmes sont la clé du livre : toute sa quête est en fait la quête d'une femme, l'une des planètes qu'il va rencontrer sera consciente, il en tombera amoureux, et elle sera effectivement d'essence féminine. Tevis a d'ailleurs intégré des passages de sa nouvelle « L'apothéose de Myra » (in Loin du pays natal, même éditeur, même collection) et, clin d'œil, a nommé deux personnages-clés du livre, l'un dans la partie souvenirs, l'autre dans la partie présente, Myra.
     Ces deux narrations se recoupent, s'entrelardent, se renforcent pour former en fin de compte un ouvrage profondément personnel. Sans doute Tevis y a-t-il mis beaucoup de lui-même. Son personnage est nourri d'une culture littéraire classique anglaise (Yeats, William Blake...) qui n'alourdit pas le roman, alors que Tevis enseigne cette même discipline dans l'Ohio. Benson, de même, souffre des problèmes de l'âge mûr — la cinquantaine dépassée — mais, au cours du livre, il les intègre et les dépasse. La psychanalyse qu'il s'auto-subit, qui l'amène à recréer par l'intermédiaire d'un ordinateur une image de sa mère qui n'est en fait que la sienne propre, lui ouvre les yeux sur ses comportements. Enfin, l'image du père castrateur par prétendue supériorité intellectuelle semble tellement vécue...
     Cela ne compte pas, a la limite. L'important, c'est la méthode employée par Tevis pour construire ce roman. Partant de quelques postulats simples (et même simplistes par rapport à la complexité thématique interne de certaines œuvres de SF), il bâtit un ouvrage nourri d'apports en général extérieurs au genre, apports qui renforcent encore les postulats de départ. Ici, par exemple, outre l'énergie en voie d'épuisement, ce qui a affaibli l'humanité, ce sont les pilules Ferguson : on en prend une, on est stérile. Jusqu'à ce qu'on ait pris la seconde, qui annihile l'effet de la première. Et ainsi de suite. Mais la plupart des gens, vu les circonstances, prennent la première. Et jamais la seconde. Autres postulats : la découverte, sur une des planètes explorées par Benson (celle d'essence féminine) de l'endoline, un analgésique total, efficace sans effets secondaires ; il va bouleverser toute une conception de la médecine. Et ce fameux uranium propre...
     Enfin, la maîtrise de la construction est vertigineuse. Celle de l'écriture, rendue à merveille par un Jean Bonnefoy en état de grâce, est prodigieuse. L'humour, qui court dans tout le roman, rappelle à la fois Salinger et Woody Allen. Le cadre convaincant de cette Terre sur le déclin s'impose par le biais d'une foule de détails, quotidiens ou pas, qui élaborent un effet de réel saisissant. Et puis... Oh ! il y a bien d'autres choses encore, mais ce serait bien dommage de les déflorer. Malgré tout ce que j'ai dit, il vous en reste beaucoup à découvrir.
     Je n'hésite pas à l'écrire, mais il faudrait le crier : CE LIVRE EST UN CHEF D'ŒUVRE. Un vrai. Pas frelaté. De ceux que l'on ne voit qu'une fois par an, et encore... La SF américaine en produit singulièrement peu, ces temps-ci, aussi ne faut-il pas passer à côté de ce roman authentique, lucide, humoristique, empreint d'un humanisme vibrant et total, et profond.
     Courez, vous aussi. La route du voyageur s'achève dans l'allégresse.


Pierre-Paul DURASTANTI (lui écrire)
Première parution : 1/4/1984 dans Fiction 350
Mise en ligne le : 1/11/2005


 
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