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Une chaleur venue d'ailleurs

Michael MOORCOCK

Titre original : An Alien Heat, 1972

Cycle : Les Danseurs de la fin des temps  vol. 1 

Traduction de Elisabeth GILLE
Illustration de EIKASIA

GALLIMARD (Paris, France), coll. Folio SF n° 174
Dépôt légal : mai 2004
Roman, 288 pages, catégorie / prix : F7
ISBN : 2-07-031556-8   
Genre : Science-Fiction


Autres éditions
   DENOËL, 1975, 1989, 1993
   in Les Danseurs de la fin des temps, 2000

    Quatrième de couverture    
     Dans un million d'années, presque à la fin des temps, l'univers est magique, baroque, somptueusement décadent. Pour les derniers hommes, immortels, tout n'est que jeu. Jeux sexuels qu'aucun tabou ne limite, jeux morbides où la mort n'est jamais définitive. On change la face de la Terre, on joue avec les éléments, avec le temps, on incendie des continents entiers pour la beauté du spectacle. Jusqu'à la fameuse Orchidée de Fer à qui vient l'idée originale de devenir mère !
     Son fils Jherek va lui-même se singulariser en tombant amoureux de la belle Amélia, qu'il est allé quérir dans la banlieue de Londres à l'ère victorienne. Fort choquée par la dépravation ambiante, la tendre et pudique jeune femme s'efforce de convertir son soupirant. Mais les compagnons de jeu de Jherek vont pimenter l'affaire à leur façon...

     Flamboyant et baroque, peuplé de personnages fabuleux, le cycle des Danseurs de la Fin des Temps, trois romans et trois longs récits, est à rapprocher du chef-d'œuvre de l'auteur : Gloriana ou La reine inassouvie.

     Père de Gloriana, de Hawkmoon et de Jerry Cornélius, Michael Moorcock est un des géants de la science-fiction et de la fantasy. Son œuvre la plus ambitieuse, Mother London, a été publiée dans la collection Lunes d'encre aux Editions Denoël.

    Cité dans les listes thématiques des oeuvres suivantes :     
 
    Critiques    
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition DENOËL, Présence du futur (1975)


 
     Premier volet d'une trilogie concernant les mœurs à la surface de la Terre d'un très lointain futur, ce roman de l'infatigable et versatile Moorcock se présente comme une aimable comédie à l'anglaise qui se place tout droit dans la continuité du Frankenstein délivré d'Aldiss : humour, distinction, culture et délicate cérébralité — mais à un niveau au-dessous quand même. Si la description de la vie de ces demi — dieux que sont devenus nos descendants est plaisante et inventive (on peut évoquer à ce sujet la série des Faiseurs d'Univers de Farmer), le péchage dans le passé d'une prude jeune Anglaise du XIXe siècle à qui un libertin du futur fait une cour pressante et sans succès, ont tendance à se résoudre dans des chapitres un peu longuets. Comme tout bon pro, le gros Mike connaît l'art de tirer à la ligne.

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/11/1975
dans Fiction 263
Mise en ligne le : 17/12/2014


 

Edition DENOËL, Présence du futur (1975)


 
     Mike Moorcock est un drôle de personnage. Animateur de « New Worlds » pendant des années, il décroche de la SF quand elle n'est plus une recherche révolutionnaire et que le mouvement impulsé par le magazine anglais sombre dans la routine (voir, à ce propos, une courte interview dans « Actuel », spécial SF, n° 46). En même temps il peut écrire des nouvelles assez réactionnaires, comme « Le temps, la mort, l'identité » (dans l'antho « Derrière le néant » chez Marabout, critiquée dans notre n° 248). Aujourd'hui, le voilà de retour à sa première occupation, la musique rock éclatée. Il fait des apparitions très remarquées pendant les concerts d'Hawkwind pour qui il écrit des textes magnifiques, et tourne avec son propre groupe, « The Deep Fix ». A ce propos, il faut à tout prix assister, au moins une fois dans sa vie, à une représentation d'Hawkwind, véritable spectacle total de SF, où se mêlent musique planante, chants, danses, strip-tease, théâtre, immense light-show...
     Moorcock bouge, saute partout, et explore les domaines artistiques les plus divers : voilà un excellent modèle pour le ghetto français, enkysté dans la SF de papa, plus envieux d'entrer à l'Académie que de prendre de l'acide pour faire un peu connaissance avec les dessous de la réalité.
     Il faut s'attendre à tout avec Moorcock et son dernier livre publié en France, « Une chaleur venue d'ailleurs », en est une preuve supplémentaire. Au moment où Brunner et Spinrad décrivent notre réel avec ses suites ininterrompues de cancers, de matraquages et de fuites de radioactivité, au moment où la SF cesse enfin de véhiculer de planète en planète son idéologie raciste et colonialiste (avec Van Vogt dans la chambre des machines), Moorcock, lui décrit la Terre dans un-million d'années : « Disposant du savoir scientifique et technologique qui lui avait été légué par les millénaires, elle s'en servait pour satisfaire ses caprices les plus coûteux, pour jouer à des jeux d'imagination d'une envergure immense, pour se divertir et créer des monstruosités superbes. Après tout, il n'y avait plus grand-chose d'autre à faire. » Le mot est lâché : il n'y a plus rien à faire. Moorcock est salement pessimiste... même si, en contradiction avec les autres auteurs anglo-saxons proches de lui, et par goût du paradoxe, il envisage la survie de la Terre jusqu'à un million d'années, alors que nous ne savons même pas si nous allons dépasser les années 85.
     Il faut espérer que c'est un clin d'œil à ses copains, Ballard, Spinrad, Sladek, pour montrer que la SF, toute militante qu'elle devienne (et ce n'est pas plus mal) ne doit quand même pas se prendre au sérieux au point de devenir une triste Cassandre qui radote à longueur de journée les mêmes avertissements. La SF c'est aussi l'imaginaire à l'état pur, c'est la possibilité de jouer avec les montagnes, les nuages, de les remodeler, les désintégrer, les peindre en jaune. A partir du moment où ce jeu n'est pas systématiquement coupé du réel (une coupure radicale ferait bien entendu tout à fait le jeu de la SF réactionnaire) on peut se faire plaisir de temps en temps en inventant de petites utopies joyeuses, où il est normal de déplacer les lacs et de réajuster le temps selon ses désirs. Moorcock, ici, s'en donne à cœur joie : son héros voyage dans les airs avec une locomotive à vapeur en rubis et évolue dans un conte de fées permanent où les maisons reproduisent le Grand Incendie de l'Afrique (on est très à l'aise, dans les flammes , vous savez !) et où l'on se promène « avec une ceinture de chasteté à fermeture énergitique, un manteau de plumes et un chapeau conique orné de têtes humaines en réduction. »
     C'est la fête, quoi, la grosse farce. Et, finalement, ça touche de près à la révolution, aussi : quand nos villes deviennent grises comme des tunnels, quand les visages sont tristes à vomir, ça peut donner envie de vivre vraiment, de rire, de courir pieds nus dans un pré très vert. Moorcock fait d'une pierre deux coups avec ses histoires dingues sans queue ni tête : il relativise la SF (on a envie de crier très fort dans toutes ces Conventions où on se gargarise de références littéraires et d'analyses savantes...) et donne le désir de vivre un peu follement pour résister au monde programmé et stéréotypé qu'on veut nous imposer de force par souci d'ordre et de rentabilité.
     « Une chaleur venue d'ailleurs » c'est Lewis Carroll qui se promène avec une cigarette de marijuana dans les couloirs de l'Histoire. Mais c'est aussi une réflexion sur le sens de la vie, du péché, de la jouissance. Cette vie décadente du héros, Jherek Carnelian (clin d'œil à Jerry Cornélius, l'autre héros pop de Moorcock), est à la fois une critique de notre civilisation capitaliste dégénérée et un appel à une autre vie. Cette ambivalence du discours de l'auteur est bien propre à traduire l'ambiguïté qui règne partout autour de nous. Les mêmes mots peuvent signifier deux réalités totalement opposées. Chaque fois que le peuple découvre une brèche dans le système et l'exploite à son avantage pour se libérer un peu de toutes ses oppressions (en ce moment, par exemple, la redécouverte de la nudité, du corps et des seins à l'air) le Pouvoir récupère la chose et s'en sert pour renforcer cette oppression : c'est le spectaculaire-marchand des exploiteurs de seins nus (porno, couvertures des magazines, sondages bidons, etc.).
     Moorcock rend exactement compte de ce phénomène : ainsi, la civilisation que décrit son roman est sévèrement critiquée grâce à l'introduction d'un personnage chinois, Li Pao, petit frère de Mao — Tsé-Toung. Celui-ci, avec lyrisme, parle de « votre technologie excessive en pleine putréfaction, vos pratiques sexuelles immondes, les divertissements de bourgeois dégénérés qui vous aident à passer les siècles. » Et cela s'adapte tout à fait à notre propre époque, où nous voyons les possesseurs de richesses se vautrer dans leurs titres de propriété, leurs gadgets, leurs vacances en bateau autour du monde, pendant que plusieurs centaines de millions d'humains n'ont même pas le strict nécessaire pour vivre et s'abattent comme des mouches à la moindre sécheresse.
     Mais en même temps Moorcock insiste sur les aspects positifs de cette civilisation .de la fin des temps. Pour cela, il emploie le même « truc » : il introduit une anglaise du XIXe siècle et décrit sa vie très prude, ses pensées et ses fantasmes en les comparant à la liberté dans laquelle vivent Carnelian et ses compatriotes. Ce contact étonnant par-delà les siècles (beaucoup de voyageurs du temps se baladent partout dans le roman) est source de réflexions : l'anglaise change bientôt d'attitude. Partie d'un refus scandalisé de cette époque libertaire, elle en arrive à y voir un paradis sans péchés, où tout est innocent, surtout la sexualité, où les tabous qui nous empoisonnent la vie et perturbent nos rapports avec autrui ont totalement disparu. « Jherek et ses amis n'étaient, au fond, pas plus mauvais que ces enfants innocents les indigènes de l'Ile Pawtow, dans les mers du Sud, où elle avait passé deux ans en qualité d'assistante de son père, après la mort de sa mère. Eux non plus ne savaient pas ce que c'était que le péché. » Elle comprend alors que sa vie pourrait avoir une autre orientation.
     On se souvient du livre de John Boyd, « Les libertins du ciel » (« Présence du futur ») où la situation était identique, mais pas la mentalité des héros colonisateurs : eux n'hésitaient pas à perturber profondément tout le fonctionnement de la société heureuse qu'ils venaient de découvrir pour imposer leurs tabous religieux, leur sens du péché et leur ordre moral. Moorcock nous donne là une belle leçon de tolérance et prône un mode de vie différent, révolutionnaire.
     Il insiste particulièrement là-dessus dans l'épisode situé au XIXe siècle, à Londres. Au passage, on voit qu'il connaît ses classiques, le Dickens d'Olivier Twist n'est pas loin. C'est un compliment. Dans ce monde plein de fog et de juges en perruques, on assiste à une série rocambolesque de scènes réalistes, rendues comiques par l'incompréhension du voyageur du temps. C'est un procédé habituel à la SF, mais ça fait toujours rire. Ce réalisme donne l'occasion à Moorcock de mettre en relief le misérable de la réalité londonienne, la nôtre, en fait, si nous transposons rien qu'un tout petit peu, et c'est facile : vol, meurtre, saoulerie, erreurs judiciaires, peine de mort — tout y passe, toute la panoplie contemporaine de nos perversions sociales. Jherek n'y comprend rien, le pauvre, il y a longtemps que ces choses n'existent plus dans son paradis. Mais nous, nous comprenons, et nous faisons la différence. Sur le mode de l'humour énorme, Moorcock fait fonctionner un système très utopique, c'est vrai, mais dont nous avons envie très fort, et tout de suite.
     L'une des préoccupations essentielles de cette société idéale, c'est la sexualité. Une certaine SF d'avant-garde, depuis « les Monades Urbaines » (Silverberg, « Ailleurs et Demain ») n'a plus peur de la chair qui n'est plus triste. Moorcock montre que le plaisir sexuel est un des bonheurs de la vie, ce n'est pas exactement ce qu'on apprend aux gosses des écoles, on préfère leur parler de la capacité industrielle de l'Allemagne et du réseau hydrographique du Bassin Parisien. Plaisir sous toutes ses formes, en plus : hétéro et homosexualité, inceste, rapports avec des animaux. Il y a de la provocation, là-dessous, à un moment où bon nombre de space-opera en sont encore au baiser chaste et rougissant. Mais il y a aussi une vérité d'importance : chacun est (ou devrait être) libre de son corps et de ses désirs. Silverberg montre comment la sexualité devient moyen d'oppression des masses, Moorcock donne l'autre côté de la médaille : une sexualité libre et assumée dans la sérénité permet à l'individu de s'épanouir à toute vitesse. L'ombre de Wilhelm Reich montre le bout de son nez, et c'est l'occasion de lire (ou relire) « La lutte sexuelle des jeunes » (Petite Collection Maspero).
     « Une chaleur venue d'ailleurs », avec son air de grosse rigolade, est un livre important. On attend avec impatience les deux autres volumes de la trilogie annoncée par Denoël. Et en attendant on peut lire la nouvelle folle et pleine de drogues que Moorcock a consacrée à la gloire de Jimmy Hendrix, « Un chanteur mort », illustrée par de très belles photos mouvantes d'Horace, dans le « Rock and Folk » de juillet 75 (n° 102). On peut s'informer aussi des rapports SF/pop music avec l'article de Jean-Noël Ogouz dans le 1e n° de « Chroniques Terriennes » qui accorde une belle place à Moorcock et Hawkwind, avec des photos du Maître, bedonnant et barbichu. Il mange trop de saucisses.

Bernard BLANC (lui écrire)
Première parution : 1/10/1975
dans Fiction 262
Mise en ligne le : 5/1/2015




 
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