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L'Enjomineur - 1792

Pierre BORDAGE


Cycle : L'Enjomineur vol. 1 


Illustration de GESS

L'ATALANTE (Nantes, France), coll. La Dentelle du Cygne n° (109)
Dépôt légal : octobre 2004
416 pages, catégorie / prix : 28 €
ISBN : 2-84172-287-2   
Genre : Fantasy

Reliure rigide en toile avec jaquette et tirage limité à 2000 exemplaires numérotés.



    Quatrième de couverture    
     « Ta qu'as appris à lire, Milo, te pourrais trouver bérède meu qu'un failli travail de commis. »

     Emile ne l'entend pas ainsi ; lui qu'on dit l'enfant d'une fée, élevé par un prêtre ouvert aux idées nouvelles, s'engage comme saisonnier dans une ferme de la plaine de Luçon.
     Nous sommes en 1792. Dans le bocage vendéen ulcéré par la Constitution civile du clergé, agité par une aristocratie crispée sur ses privilèges, la révolte couve...
     Cornuaud, lui, rentre au pays. Deux ans qu'il s'est embarqué sur un négrier. La Guinée, le Bénin, puis Saint-Domingue. Retour à « la Fosse » auprès d'une pègre nantaise qui s'investit désormais dans le club révolutionnaire Saint-Vincent. Les temps ont changé. Lui aussi, d'ailleurs. Une sorcière vaudoun l'a enjominé pour avoir violé une captive africaine...
     A Paris, le rue est en ébullition. Mais derrière les affrontements oeuvre une société secrète, la secte de Mithra, dont les maîtres demeurent dans l'ombre.

     La trilogie de L'enjomineur s'inscrit entre Paris, Nantes et la Vendée, de 1792 à 1794. Au roman historique se mêle la fantasy, à l'engrenage des événements la quête et le combat contre les forces du mal.
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition L'ATALANTE, La Dentelle du Cygne (2004)


     1792. La Révolution entre dans une nouvelle phase. Peu à peu, les restes du système monarchiste s'effondrent et les campagnes commencent à comprendre les implications que le changement aura sur le quotidien. Qu'en sera-t-il de la figure du Roi, Guide sacré choisi par Dieu lui-même pour le peuple ? Comment accepter ces jeunes prêtres assermentés, vendus au nouveau pouvoir, que l'on envoie prendre la place des vieux curés rétifs, ces oreilles discrètes et familières de tous les menus péchés ? Quelle est donc cette nouvelle Patrie, abstraite, insolite, qui nous prétend ses enfants et qui détruit toutes les figures paternalistes traditionnelles, comme si elle redoutait la concurrence ? Pourquoi des desseins si obscurs chez ces adeptes des Lumières, si prompts à accuser les autres d'obscurantisme ? Autant de questions que l'on se pose rarement quand on évoque la Révolution française, trop pleine d'images d'Epinal pour prendre la pleine mesure de la Terreur en train de naître.

     Ce que nous montre Pierre Bordage, dans ce roman, c'est que la Révolution n'a pas eu pour seul effet de raccourcir d'une tête quelques aristocrates arrogants, mais qu'elle a atteint le peuple dans son identité la plus profonde, détruisant les uns, donnant aux autres l'occasion d'assouvir leurs plus viles pulsions. Notons que l'auteur n'éprouve guère plus de sympathie pour un camp que pour l'autre : qu'ils prônent l'amour mystique de Dieu ou l'amour équitable des hommes, tous torturent, pillent et massacrent allègrement, et pour l'amour d'eux-mêmes exclusivement. Et dans tous les cas, dans tous les camps, c'est le peuple qui trinque. Toujours. Du Bordage très sombre, cynique, souvent révoltant, toujours percutant, dans la lignée de L'Ange de l'Abîme.

     Mais L'Enjomineur, 1792, en dépit de son caractère extrêmement documenté, fouillé jusqu'au moindre détail, n'est pourtant pas un roman historique au sens strict du terme. Quelque part à mi-chemin entre les Chroniques d'Alvin le Faiseur, de Scott Card, et la fantasy historique de Guy Gavriel Kay, il mêle histoire et fantastique, mais aussi histoire et merveilleux, au point que l'on a envie, parfois, de se jeter sur la première encyclopédie qui passe pour vérifier un détail de l'intrigue. Cette secte de Mithra, a-t-elle vraiment joué un rôle dans les groupes révolutionnaires ? Et la guillotine, était-elle bien surnommé « la louisette » avant de prendre son appellation définitive ? De telles questions se posent à chaque page, donnant à la lecture un caractère aussi exaltant pour l'intellect qu'agaçant pour l'ego : bon sang, je devrais savoir ça ! La fantaisie traverse aussi la destinée individuelle des personnages. Entre Emile, le jeune journalier élevé dans le culte de la Raison par un curé moderniste, mais que l'on dit fils d'une enjomineuse, une sorcière du bocage, quand ce n'est pas directement de la fée Mélusine, et Cornuaud, qui a quitté le trafic d'esclaves pour sauter dans la pègre et le crime et qui se croit (qui est ?) ensorcelé par une sorcière vaudoue, c'est tout le conflit entre la Rationalité née des Lumières et le mysticisme hérité des Anciens qui semble mis en scène.

     Le roman, bien sûr, n'est pas exempt d'imperfections. Sa construction, d'abord, qui alterne chapitre après chapitre les pérégrinations d'Emile et les tribulations de Cornuaud, apparaît parfois un rien académique, voire quelque peu convenue. A la fin du roman, le destin des deux hommes ne s'est toujours pas croisé, et l'on se demande un peu si, telles les parallèles, ils devront patienter à l'infini pour se rejoindre. Enfin, l'existence du merveilleux semble parfois un peu extérieure au scénario d'ensemble — notamment l'apparition en guest star, à la fin, de la fée Mélusine, dont on a encore bien du mal à comprendre ce qu'elle apportera. Y avait-il vraiment besoin d'elle pour comprendre que le Mal arpente la terre des hommes ? Ou pour pousser Emile vers son destin ? Etait-il vraiment nécessaire de ressortir l'image quelque peu galvaudée du petit peuple quittant une réalité où les hommes ne savent plus les voir ? Peut-être. Mais pour le moment, on reste encore un peu dans l'expectative.

     Pourtant, ces quelques critiques n'en sont pas vraiment, si l'on songe au fait que 1792 n'est que le premier volet d'une trilogie. On attend même avec impatience de voir comment Bordage parviendra à déployer la carte du merveilleux sans gêner la pertinence et le réalisme historique de l'intrigue. Finalement, donc, et de manière assez subtile, c'est par ses manques autant que par ses forces que ce roman tient en haleine et donne envie de savoir comment l'auteur se tirera de la situation dans laquelle il s'est très volontairement fourré.

Nathalie LABROUSSE (lui écrire)
Première parution : 13/12/2004
nooSFere


 

Edition L'ATALANTE, La Dentelle du Cygne (2005)


     Ce que j'aime chez l'Atalante, c'est qu'ils ne publient pas de « navets » ! Voilà, j'avais envie de le dire, parce que ça fait toujours plaisir d'ouvrir un bouquin en se disant que c'est forcément intéressant, même si ce n'est pas toujours ce qu'on en attendait, ou que ça n'a même carrément rien à voir avec la choucroute garnie...

     Je dis ça — pour la choucroute garnie — parce que c'est un peu le cas pour L'Enjomineur de Pierre Bordage. Il est vrai que la plupart des auteurs de S-F ou de fantasy sont tentés par la « vraie » littérature. On le savait déjà pour Bordage, qui avait fait quelques incursions dans le domaine extra-imaginaire, ou tout au moins dans des contrées plus « respectables », avec des textes comme L'Evangile du serpent. Je ne jugerai pas de la réussite ou non de ces entreprises, mais ce que je peux vous dire, c'est qu'il réitère. Seulement cette fois, c'est publié chez l'Atalante, donc sous le chapeau d'une maison d'édition bien spécialisée tout de même, ce qui peut paraître un peu dérangeant.

     L'Enjomineur — comprenez « possédé », ou « issu du monde des fées » — est un roman historique, consacré à la période post-révolutionnaire. Sous-titré « 1792 », il est le premier volet d'une trilogie qui verra se succéder — dans un accès d'originalité qui laisse rêveur — 1793 et 1794. Il se veut également, comme le souligne l'auteur lui-même, un hommage à ses origines vendéennes, à travers un retour au patois régional de l'époque, et une importante part consacrée à la Chouannerie. Je me permets de citer l'auteur : « ... une forme d'hommage aux miens, paysans depuis des siècles et semblant ployer sous le poids d'une malédiction. [...] Mon propos [est] de les aimer, tout simplement, en saupoudrant le tout d'une pincée de légende. [...] A chacun sa façon de rendre ses devoirs de mémoire. »

     Le récit suit deux destins en particulier, en dehors des digressions plus historiques et des peintures d'époque, d'une précision sur laquelle on n'insistera pas, pour l'excellente raison qu'il n'y a rien à redire, surtout si vous êtes amoureux de cette période de l'Histoire.

     Les deux personnages centraux sont deux « enjominés ». Le premier, Emile, est un jeune homme dont la naissance demeure un mystère, car il a été retrouvé devant l'église du village. Beaucoup de paysans le considèrent donc comme un enfant des fées. Elevé par le prêtre de la paroisse, il sait lire et écrire, ce qui fait de lui un être à part — comme le souligne le fait qu'il est le seul à ne pas parler en patois, mais dans un excellent français. Ayant volontairement choisi de rester ouvrier agricole, il porte sur les événements révolutionnaires un regard assez distant, teinté des Lumières. Son intérêt est plus porté sur Perrette, la jeune femme dont il est tombé amoureux, que sur le changement de Régime.

     Le second « enjominé » est d'un tout autre genre. Cornuaud est un garçon de la ville. Engagé sur un négrier, il a violé, comme ses compagnons marins, les esclaves féminines, y compris un jour une enfant de dix ans (le viol en général et celui d'enfant en particulier est décidément un incontournable chez Bordage...), ce qui lui a valu la malédiction d'une des femmes, ancienne prêtresse, qui depuis lui impose régulièrement des pulsions meurtrières envers des hommes blancs, avec une préférence marquée pour les adolescents. De retour en France, il n'a de cesse d'être exorcisé. Il prend une part active à la Révolution, du côté des Sans Culotte, d'abord en Vendée, avec ses anciens compagnons de bande, puis à Paris. D'ailleurs, tout en vous disant qu'il est régulièrement emprisonné et libéré, je ne résiste pas à la tentation d'ajouter qu'il se retrouve une fois en cellule avec messieurs Fourme et d'Ambert. Quel fromage ! Mauvais jeu de mot, mais on ne peut s'empêcher d'y songer, et on se dit que l'auteur aurait pu l'éviter : ça fait désordre, en plein milieu d'un roman au demeurant fort sérieux...

     Une troisième ligne directrice, plus ténue, est davantage historique : on voit régulièrement intervenir une secte, utilisant des références culturelles perses, appelée « Secte de Mithra », qui adore le « Père des Pères », et s'adonne à des sacrifices rituels sanglants dans une ambiance mystique. Ses prêtresses — telles des Cléopâtre ayant survécu à la mort — sont toujours entourées de deux aspics noirs destinés à punir les traîtres. Des nobles et des révolutionnaires se côtoient lors de ces réunions, dont le rôle exact reste assez flou. Cependant, il n'est évidemment pas innocent que ce soit sur l'une de ces assemblées que s'ouvre le roman...

     « Mais pourquoi alors est-ce que l'Atalante a choisi de publier ça ? » Ne niez pas : je sais que vous vous posez la question. Tout simplement parce que quelques farfadets se promènent dans le texte. Ils servent surtout de moyen de transport à Emile, et viennent renforcer son image d' « enjominé ». Pour être honnête, il faut bien avouer qu'ils font figure de cheveu sur la soupe : le roman pourrait parfaitement se passer de leur deux interventions. Et puis, pour renforcer un peu l'aspect « merveilleux », l'extrême fin du récit fait tout de même surgir des eaux Mélusine, venue confier à Emile une dague et l'investir de la lourde mission de tuer l'esprit du Mal sur la Terre. On suppose que la suite va tendre un peu plus vers la fantasy, puisque notre Mimile se trouve également pourvu d'une monture fabuleuse, qui le guidera vers son destin.

     Petit point de détail encore, Bordage a souhaité rendre hommage à son patois. Il restitue donc l'accent et les termes vendéens dans l'écriture. C'est louable, mais très lourd. Il faut pratiquement lire à haute voix, phonétiquement, pour comprendre les dialogues. On s'y fait, mais ce n'est pas toujours facile. Cela dit, un tel procédé confère au roman une « couleur locale » et une authenticité saisissante, en même temps qu'il rend tous les personnages employant cette langue attachants. On doit admettre que l'auteur a parfaitement su rendre l'immense distance qui existait alors entre les parisiens, occupés par les manœuvres politiques et les pillages en tout genre, et ces gens simples, encore profondément enracinés dans leurs traditions et leur langue.

     Au final, voilà un excellent roman « provincial », dans un style balzaco-hugolien très abouti. On pense surtout aux Chouans, pour des raisons historiques, mais il est impossible de ne pas voir dans les destins des personnages de Bordage ceux des Misérables : Marius, Javert, Enjolras et Valjean. Ca se lit d'une traite, et on attend impatiemment la suite. Seulement, et tenez-le vous pour dit : ce bouquin n'a rien à faire à côté des Guerriers du silence. Mais quoi : vous allez bien trouver une place ailleurs dans votre bibliothèque ?

Sylvie BURIGANA
Première parution : 1/4/2005
dans Bifrost 38
Mise en ligne le : 5/8/2006




 
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