Site clair (Changer
 
    Fiche livre     Connexion adhérent
La Peau froide

Albert SÁNCHEZ PIÑOL

Titre original : La pell freda, 2002
Traduction de Marianne MILLON
Illustration de Leonor FINI

ACTES SUD (Arles, France), coll. Lettres hispaniques
Dépôt légal : septembre 2004
Première édition
Roman, 268 pages, catégorie / prix : 19,80 €
ISBN : 2-7427-5163-7
Genre : Fantastique


Quatrième de couverture
     Sur un îlot perdu de l'Atlantique sud, deux hommes barricadés dans un phare repoussent les assauts de créatures à la peau froide. Ils sont frères par la seule force de la mitraille, tant l'extravagante culture humaniste de l'un le dispute au pragmatisme obtus de l'autre. Mais une sirène aux yeux d'opale ébranle leur solidarité belliqueuse.

     Comme les grands romanciers du XIXe siècle dont il est nourri — Conrad, Lovecraft ou Stevenson — , l'auteur de La Peau froide mêle aventure, suspense et fantastique. Et, dans la droite lignée de ses prédécesseurs, c'est l'étude des contradictions et des paradoxes du comportement humain qui fonde ce roman, véritable jeu de miroir aux espaces métaphoriques.
     Les protagonistes pensent être au "cœur des ténèbres" quand les ténèbres sont dans leur cœur. Civilisation contre barbarie, raison contre passion, lumière contre obscurité : autant de pôles magnétiques qui s'attirent et se repoussent dans une histoire parfaitement cyclique, car l'homme toujours obéit aux mêmes craintes, aux mêmes désirs ataviques. Et depuis la nuit des temps, c'est, à la vérité, la peur de l'autre — plutôt que l'autre — qui constitue la plus dangereuse des menaces, le plus monstrueux des ennemis.

     Né à Barcelone en 1965, Albert Sanchez Piñol est anthropologue. Il est l'auteur d'un essai et d'un recueil de nouvelles. La Peau froide, qui a reçu le prix Ojo Critico de Narrativa 2003, est en cours de traduction dans une quinzaine de langues.
Critiques
     Vous voici perdu sur un îlot sans nom, minuscule virgule au beau milieu de l'Atlantique Sud. Un an. Imaginez un peu. Un an à assumer les fonctions de climatologue. Sur l'île, une cabane : la vôtre. Et un phare. Occupé par un personnage taciturne et enfermé dans un mutisme apparemment inébranlable. Est-il fou ? Et au loin le bateau qui s'éloigne, que vous ne reverrez plus avant douze longs mois. Peut-être. Et la nuit tombe vite sous ces latitudes boréales. Et le froid. Et avec les ténèbres, les monstres. Des créatures surgies du fond de l'océan, sveltes, élancées, glaciales... Et visiblement affamées... Maintenant, il faut survivre.

     Un huis clos. Deux hommes entourés de monstres marins. A moins que les monstres ne soient les hommes eux-mêmes. Sartre n'est pas si loin. Conrad non plus, bien sûr, ni Lovecraft, dont on ne peut oublier tout au long du livre l'image obsédante de ses Profonds monstrueux.

     La Peau froide est le premier roman d'Albert Sanchez Pinol, anthropologue de quarante ans à peine. Un premier roman aussi froid que les monstres qu'il décrit, servi par une écriture serrée, maîtrisée, qui met en œuvre des figures romanesques d'une force rare et un personnage de Batis trouble et inoubliable, manière d'Achab melvillien sur son bateau île, possédé et possédant, qui a abandonné tout ou presque de sa nature d'homme dans l'unique but de survivre — à moins que sa nature d'homme ne se révèle finalement dans cet abandon même... Ouf ! Voici un livre qui, une fois refermé, n'en finit pas d'infuser ; on reste sous le coup de cette cruauté implacable, de ces scènes d'attaques où les monstres, nuit après nuit, se ruent par centaines, par milliers, à l'assaut du phare, de ces ambiances de terreur pure, ces constats sans appel sur la nature humaine, ces rapports ambigus entre les deux personnages, duo qui se fait trio en la personne d'un monstre féminin et muet d'une sensualité malsaine, bref, de son âpreté, de sa profondeur. Rapport à l'autre, rapport à soi, pulsions animales, solitude, amour, réflexion miroir sur la civilisation... Un livre marquant, sans doute, dense (250 pages et tout est dit, enfin ! — nous sommes ici bien loin de ces fantasy sans fin et pleines et de rien), un livre à lire, bien sûr, un très bon livre, quoi, dont on se gardera ici d'en dévoiler davantage tant il mérite d'être découvert.

ORG
Première parution : 1/1/2005 dans Bifrost 37
Mise en ligne le : 30/1/2006

Critiques des autres éditions ou de la série
Edition ACTES SUD, Babel (2014)

            Début du XXe siècle, un républicain irlandais fuyant son passé est déposé sur une petite île de l’Atlantique Sud, non loin de l’Antarctique. Il doit y occuper le poste de météorologue, seul et loin de tout, pour une année entière. Une année, ça, oui. Mais seul… non. Malheureusement pour lui. Assiégé dès la première nuit par des hordes de monstres amphibies, il trouve un improbable allié dans le « gardien du phare », Cafis Batto, homme dur et bourru, sans doute fou, mais entrainé à la survie. Jusqu’à ce qu’un amour étrange pour un monstre femelle fasse basculer les alliances…

            La Peau froide est un livre d’un élégant classicisme dans l’écriture. Maîtrise et richesse de la langue, préjugés racialistes énoncés comme des évidences, ce roman pourrait passer sans difficulté pour un ouvrage écrit il y a cent ans ou plus, ce qui, sous ma plume, est toujours laudatif.

            Sur le plan narratif, l’histoire est de bon aloi pendant au moins deux bons tiers. L’isolement absolu, le retrait hors de l’Humanité, vécu par les deux naufragés encalminés sur leur île minuscule, sans moyen de communication et loin des routes maritimes, a quelque chose de vertigineux. Tekeli-li !

            Réduits à focaliser toutes leurs actions, puis tout leur être, sur les nécessités de la survie par la guerre, les deux hommes finissent par se réduire à un vouloir vivre où l’intelligence n’est qu’un outil au service de l’anéantissement de l’Autre. Même plus le temps de lire le Frazer, pourtant disponible dans le phare, qui pourrait peut-être les éclairer. Dans un contexte fantastique qui rappelle Lovecraft et ses Profonds, La Peau froide a les attributs d’un roman post-apocalyptique.

            Puis il y a le contact, émotionnel. Un monstre femelle vit dans le phare avec les deux hommes, servante volontaire, étrangement attirante, à la sexualité hypnotique et vénéneuse, qui amène progressivement le météorologue à dessiller les yeux.

            Et là, le roman bascule dans un didactisme regrettable. Jusqu’alors, les deux niveaux de lecture n’interféraient pas. Roman effrayant d’un côté, métaphore du racisme et de la guerre de l’autre. Volonté d’anéantissement, dépersonnalisation et déshumanisation de l’ennemi, privé même de nom, solidarité « biologique » dépassant les antagonismes moraux, c’était plutôt fin, et surtout, ça laissait au lecteur le choix de la lecture souhaité ; j’y ai plaqué le conflit israélo-palestinien. Mais quand le « héros » découvre, comme une épiphanie, que, sous la peau froide des monstres, il y a un petit cœur qui bat, ça m’a rappelé un vieux sketch de Fernand Raynaud intitulé « L’Étranger ». Et c’est au contact des enfants des monstres que se produit le miracle ; rien ne nous sera donc épargné… La suite est prévisible, entre ceux qui voient plus loin, assez pour chercher à faire la paix, ceux qui refuseront ce que leurs sens leur disent, jusqu’au suicide, et la relève, fraîche et enthousiaste, qui empêchera la guerre de cesser.

            Au final, si on aime le bien et le bon, il faut lire La Peau froide. Pour qui préfère un peu de finesse, mieux vaut éviter en revanche, on s’épargne la déception.

Éric JENTILE
Première parution : 1/1/2014
Bifrost 73
Mise en ligne le : 28/3/2020

Adaptations (cinéma, télévision, BD, théâtre, radio, jeu vidéo...)
Cold skin , 2017, Xavier Gens

retour en haut de page

Dans la nooSFere : 72579 livres, 86315 photos de couvertures, 67905 quatrièmes.
8501 critiques, 39064 intervenant·e·s, 1500 photographies, 3731 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous contacter.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2021. Tous droits réservés.