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Millenium People

James Graham BALLARD

Titre original : Millenium People, 2003

Traduction de Philippe DELAMARRE

DENOËL (Paris, France), coll. & d'ailleurs
Dépôt légal : janvier 2005
368 pages, catégorie / prix : 22 €
ISBN : 2-207-25599-9   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Parce qu'il veut connaître la vérité sur l'attentat qui a coûté la vie à son ex-femme, le psychologue David Markham infiltre un mouvement clandestin curieusement basé dans le quartier résidentiel cossu de la « Marina de Chelsea ». Sous l'égide d'un médecin charismatique, ce groupuscule cherche à tirer les classes moyennes de leur torpeur et à les libérer de leur prétendue servitude. Markham se trouve rapidement embarqué dans une série d'actions d'éclat qui prend des proportions alarmantes lorsque les symboles mêmes de l'Angleterre bourgeoise sont pris pour cible et que la révolte gronde dans la capitale...
     En dénonçant la brutalité et la vacuité de nos vies, Millenium People revient sur les thèmes de prédilection de Ballard : les mythes médiatiques et la crise de la société d'abondance. Ce « futur immédiat » est trop proche de notre réalité pour que le lecteur puisse échapper au malaise que l'auteur instille avec maestria.

     De nationalité anglaise, né en Asie, J.G. Ballard a été, avec l'équipe de New Worlds, l'un des chefs de fil du renouveau de la S.-F. britannique. Avec près de trente livres à son actif, il est, à soixante-quatorze ans, l'un des romanciers les plus célèbres de notre époque.
 
    Critiques    
[Chronique portant sur Crash ! et Millenium People]

     A l'origine influencé par le surréalisme, James Graham Ballard est décidément l'auteur de science-fiction ayant le mieux cerné notre monde contemporain, mieux que n'importe quel auteur, au-delà des étiquettes et des genres. Depuis Crash ! et La Foire aux atrocités, ses romans se situent véritablement au cœur du réel.

     Né à Shangaï en 1930, Ballard n'a jamais joué la carte des futurs ou espaces lointains. La séparation d'avec ses parents pendant son enfance explique peut-être ce parti pris : livré à lui-même dans Shangaï, interné dans un camp de prisonniers japonais à onze ans, en Mandchourie, c'est vivre un exotisme radical dans l'ici et maintenant ; L'Empire du soleil (disponible chez Folio), adapté à l'écran par Spielberg, relate de façon romanesque cette période dramatique, à la troisième personne. La distanciation par la fiction, déjà. Ballard ne s'embarque pas pour les étoiles, estimant le rêve mort sitôt après avoir commencé. Sa première période littéraire est catastrophiste, comme tout Britannique qui se respecte, avec notamment une tétralogie mettant successivement en scène les quatre éléments : Le Monde englouti, La Forêt de cristal, Le Vent de nulle part, Sécheresse. Les paysages surréalistes qu'il y décrit se rapprochent déjà des paysages intérieurs, oniriques, qui annoncent la période suivante, faite d'expériences narratives, de jeux d'écriture, décrivant par fragments les restes d'un mythe brisé où la conquête spatiale est abandonnée, où plages et hôtels déserts sont le signe de la lente déliquescence de la société, comme en témoignent maints titres de recueils de nouvelles : La Plage ultime, Vermillion Sands, Mythes d'un futur proche.

     Crash !, en 1973, suit ce constat d'échec : le premier volume de la trilogie de béton (avec L'île de béton et I.G.H.) tente d'explorer la mythologie du monde moderne, sur fond de prolifération du béton et de prolongation technologique du corps. Prophétique par de maints aspects, le roman explore jusqu'au bout les obsessions contemporaines ; nul besoin de vernis S-F : celle-ci est passée dans la réalité et nous vivons dans une sorte de fiction permanente.

     [...] 1

     Millenium people, son dernier roman, ne fait que confirmer ce constat trentenaire. Après un détour par la littérature générale, Ballard est revenu en force dans la science-fiction avec Super-Cannes et La Face cachée du soleil, qui poursuivent sa description de la décadence lente de nos sociétés. Dans Millenium people, ce sont les bourgeois, classe très conservatrice, qui se révoltent : dans la coquette banlieue londonienne de la Marina de Chelsea, médecins et cadres supérieurs refusent de payer leur loyer, volent leur nourriture dans les supermarchés et saccagent leurs biens. Ce ras-le-bol de la société de consommation est justifié par la paupérisation de la classe moyenne qui perd ses repères en même temps qu'elle perd son train de vie. Comme l'observe l'auteur dans un entretien à Lire, « la consommation entraîne, tôt ou tard, l'insatisfaction. Et de l'insatisfaction naît l'ennui. Or, de l'ennui peut naître la révolte » (n°332, février 2005). Les « prolos en costume trois pièces » plastiquent donc les vidéothèques et incendient la Cinémathèque. Le pathétique et le grotesque se mêlent dans cette révolution qui serait réellement une farce dérisoire si des éléments extrémistes n'avaient joué aux terroristes.

     Pour avoir perdu son ex-femme dans un attentat, le psychologue David Markham se lance sur la trace de ses auteurs. C'est ainsi qu'il intègre un mouvement clandestin dirigé par Richard Gould, un charismatique médecin bien décidé à dénoncer le vide de nos existences, à provoquer un sursaut salutaire. Comme dans Crash !, mais aussi Super-Cannes, un déséquilibré éclairé permet de voir au-delà de la surface des choses et l'enquêteur neutre, désireux de comprendre, est initié à la logique perverse des révolutionnaires. Ceux-ci n'ont même pas de véritable cible : « Nous n'aimons pas le genre de personnes que nous sommes devenues », clament-ils ; ils ne peuvent que s'attaquer à ce qu'ils ont adoré. Une fois de plus, le narrateur est en quête de sens : le spectre du 11 septembre et des attentats aveugles plane sur ce roman. La gratuité, la mort frappant au hasard effraie car elle renvoie à la vacuité de l'existence comme à la fragilité de la civilisation qu'un moindre grippement des rouages peut mettre à mal.

     Cette fois, le détachement ballardien disparaît sous l'humour, très pince-sans-rire. La charge est féroce, la satire au vitriol. Le récit grinçant ne suscite pas moins le malaise, car si le diagnostic prête à rire, il n'existe aucun remède apparent. Tout le monde s'accorde à penser que nous multiplions les actions dépourvues de sens pour notre plus grand désarroi, mais personne ne sait plus quoi faire pour rendre le monde moins dangereux.

     Pour Ballard, la S-F est morte depuis que l'homme a marché sur la lune. Il définit ce qu'il écrit comme de la fiction réaliste extrême. A y bien réfléchir, n'est-ce pas précisément une belle définition de la science-fiction ?

     S-F ou pas, Millenium People est un roman aussi jubilatoire qu'enrichissant par sa réflexion sur les contradictions de nos sociétés et leur avenir. Quant à Crash !, non seulement il n'a pas pris une ride, mais sa relecture de nos jours le fait briller d'éclats nouveaux.

Notes :

1. La partie plus spécifiquement consacrée à Crash ! n'est pas reproduite ici.


Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/4/2005 dans Bifrost 38
Mise en ligne le : 4/8/2006


     Vers la Révolution ? 1

     « Respecter les lois n'a rien à voir avec être un bon citoyen. Ça signifie ne pas embêter la police. »
     Dans Millenium People, son dernier roman, on constate aisément que J.G. Ballard n'a rien perdu de son mordant. Ni de son style, toujours aussi percutant. Violence, sexe et tourments psychologiques restent la marque de fabrique de l'auteur de Crash !
     Poussé par sa seconde femme, le psychologue David Markham part enquêter sur un attentat terroriste qui a coûté la vie à sa première épouse. Ce faisant, il va infiltrer un groupe qui apparaît d'abord comme une bande de soixante-huitards attardés. Sans le vouloir, David Markham va s'enfoncer de plus en plus dans la voie de la violence et du terrorisme, au point de ne plus savoir où il en est lui-même.
     Comme toujours, chez Ballard, les relations entre les personnages sont troubles. Tromperies, infidélités, mensonges, motivations perverses tissent des liens obstrués par des nœuds sur lesquels les personnages trébuchent.
     Reste le thème. Si actuel, si brûlant, qu'il inquiète. Encore une fois, Ballard touche la cible. « La Révolution française a été déclenchée par la classe moyenne », dit l'un des personnages principaux. Et si cela se reproduisait ? La fiction de Ballard, si proche de nos observations actuelles sur les difficultés économiques d'une classe sociale qui s'appauvrit, laisse comme un arrière-goût de malaise.

Notes :

1. Article rédigé pour 24 Heures, mais non publié, un papier sur le même livre ayant déjà été publié par le journal.


Jean-François THOMAS (lui écrire)
Première parution : 3/1/2009 nooSFere


     Depuis ses premiers romans, Ballard a fait subir les pires outrages à notre société de consommation, prenant un plaisir sadique à la détruire par des catastrophes naturelles (Le Vent de nulle part, Le Monde englouti...) ou à lui inventer de « nouvelles psychopathologies » : accidents automobiles comme stimulants sexuels dans Crash ! (lire la critique en réédition), ou violence organisée et désinhibée dans La Face cachée du soleil et Super-Cannes... Dans ces deux derniers textes déjà, des classes privilégiées se rebellaient contre leur habitus déshumanisé. Millenium People, son nouveau roman, semble radicaliser — politiser ? — sa démarche : faire éclater les schémas sociétaux contemporains sous les coups de boutoir d'une discrète révolution. L'échappatoire à la zombification générale, pour Ballard, serait-elle donc l'insurrection ? Pas si sûr, vous allez le voir...

     Le pessimisme terminal de Millenium People, adouci par un humour constant, rend le roman rétif aux enthousiasmes qui a pourtant déjà donné naissance à plusieurs chefs-d'œuvre ; tandis que dans Crash ! ou IGH, Ballard jouait l'entomologiste sur un échantillon soumis à des conditions extrêmes — nous ménageant ainsi quelque espoir — , il prétend cette fois étendre son observation clinique à la « Middle Class » dans toute sa normalité même s'il concentre l'action sur un quartier résidentiel, la « Marina de Chelsea », où, sous l'impulsion d'un psychiatre exalté, les riverains organisent la révolution — ils refusent de payer leurs factures, incendient des voitures... — et forment une cellule terroriste qu'infiltre le psychologue David Markham, sur la piste des assassins de son ex-femme tuée dans un attentat.

     Le roman, autant annoncer la couleur, pèche par sa forme minimaliste — un style transparent, fantomatique, ayant supplanté la froide poésie urbaine de Crash ! — , au point qu'on s'ennuierait presque... Et pourtant, Millenium People (dont la pertinence — à défaut du génie — , ne se révèle qu'après-coup et revient railler nos « molles complaisances » quotidiennes...) ne saurait être jugé sur sa seule incapacité à « divertir » : si Ballard se fait aujourd'hui volontiers cynique — « je suis vivant et vous êtes morts » — , il n'en reste pas moins prophétique : « Pour la première fois dans l'histoire humaine, un ennui féroce régnait sur le monde, scandé par des actes de violence dénués de sens ». Ennui, violence gratuite : les clés d'un monde-parc à thème nihiliste « où tout est transformé en spectacle. » Markham lui-même est plus agi qu'agissant, acteur-spectateur d'un son et lumière à l'intention du « nouveau prolétariat ».

     Par certains aspects Millenium People peut être rapproché du récent Identification des schémas de William Gibson. Ces deux auteurs, cela ne surprendra personne, sont en train d'inventer sous nos yeux la science-fiction post-11 septembre, la SF de l'ère de la mondialisation (ou du simulacre, dirait Baudrillard), où le spécifique, l'individu sont gommés par la standardisation généralisée, victimes du « désenchantement du monde » qui contamine d'ailleurs jusqu'au style lui-même : Millenium People souffre de dialogues démonstratifs et, nous l'avons dit, d'un certain effacement formel, comme si Ballard avait voulu, par l'écriture, simuler cet aplatissement du réel.

     Dès lors, la violence seule, comme dans Crash !, semble à même de redonner corps au monde, voire de l'érotiser. Les attentats du World Trade Center constituent logiquement, pour Ballard, une « courageuse tentative de libérer l'Amérique du XXe siècle ». Courageuse, mais inutile ; de même une bombe meurtrière ravive un temps l'ardeur sensuelle de Markham. Le terrorisme n'est pas tant ici la marque d'un choc des civilisations que celle d'une guerre du sens, ce qui nous vaut d'ailleurs les plus belles pages du roman, où Ballard retrouve son art de la métaphore et sa scansion prophétique : « Une bombe terroriste [...] produisait une violente déchirure dans le temps et l'espace, brisant la logique qui maintenait le monde en place. » Le monde moderne selon Ballard ressemble à une banlieue sans fin, à un centre commercial peuplé de morts-vivants, cadavre du XXe siècle que seule une secousse de l'ampleur du 11 septembre 2001 pourrait ranimer. C'est pourquoi les résidents de la Marina, s'en prennent d'abord à des symboles — la Cinémathèque, la Tate Gallery (du « Walt Disney pour classes moyennes » !) — avant de leur préférer des cibles totalement gratuites. Ils cherchent à nous faire réintégrer le réel à coups de bombes incendiaires, sans se rendre compte qu'ils sont eux-mêmes partie intégrante du spectacle ! Comme le narrateur de Glamorama de Bret Easton Ellis (roman halluciné dans lequel des people s'improvisent poseurs de bombes...), Markham ne cesse de s'interroger sur son identité sociale, incapable de trouver un sens à ses actes. Et comme chez Ellis encore, ces derniers paraissent mis en scène, joués dans un décor factice : Londres prend ici des allures de cliché hollywoodien, signe que la bataille est déjà perdue. Pour les figurants de Millenium People, la révolution n'est en définitive qu'une nouvelle lubie, à peine plus excitante que les autres. Même Crash !, devenu fétiche socioculturel, y est parodié (par l'entremise de la femme de Markham, qui simule un handicap) et les soubresauts sexuels du héros — plus absent que jamais — ne sont rien de plus qu'un réflexe post-mortem.

Olivier NOËL
Première parution : 1/3/2005 dans Galaxies 36
Mise en ligne le : 18/1/2009

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition GALLIMARD, Folio (2010)


     James Ballard est, avant tout, un écrivain. Il a d'abord exploré le domaine habituel de la science-fiction avec ses quatre premiers romans catastrophe, dans la lignée des traditions anglaises de la S-F. Il s'est ensuite intéressé aux catastrophes psychologiques, qui obligent les personnages à changer de vie et d'opinion sur la vie qu'ils mènent, comme on le voit dans L'Île de béton ou dans I.G.H. Dans le sillage de Crash !, l'un de ses chefs-d'œuvre, il prend pour thème la violence et la jouissance qui en résulte. Millenium People est l'ironique vision d'une révolution manquée de la classe moyenne anglaise au tournant du millénaire. Dans la plupart de ses romans, le schéma est celui de l'enquête ou de la quête. Ici, nous avons deux lignes qui s'entremêlent. La première est l'enquête sur un acte de terrorisme (une bombe dans l'aéroport d'Heathrow) qui cause la mort de l'ex-femme du « psychologue industriel » David Markham. La seconde est une révolte urbaine. Cette enquête se déroule alors que les habitants de la Marina de Chelsea, un quartier petit-bourgeois de Londres, sont en révolte contre des taxes fiscales de tout ordre et les parcmètres payants dans la résidence. Dans les deux cas, acte de terrorisme ou révolte de la Marina, David se trouve en contact avec les mêmes personnages troubles. On ne sait pas exactement, jusqu'à la fin du roman, s'ils font tous partie d'un même complot, ou si leurs rencontres relèvent d'une sorte d'affinité entre déjantés. Ils sont pris dans le cadre de la révolte à laquelle ils participent, comme la critique de cinéma Kay se jetant avec sa Polo sur les policiers. Révolte et terrorisme se conjuguent, car le dieu caché et manipulateur de cette révolte est sans doute le psychiatre Gould. Il se sert de cette révolte bourgeoise comme d'un masque pour les actes terroristes qu'il exécute ou fait exécuter ailleurs (aéroport, cinémathèque, Tate Gallery, etc.). Ce pourrait être un bon roman policier, tant l'ancrage dans le paysage londonien actuel est présent. L'enquête aboutit officiellement, sans approcher la vérité. Un trait rattache ce texte à la S-F et rend ainsi au genre une dimension souvent oubliée. C'est le regard d'entomologiste porté sur la société, sur les motivations des individus et des groupes sociaux. Ils sont pris à une distance focale réglée de façon à permettre un léger décalage temporel permettant une vision ironique, comme si le présent était perçu par un archéologue du futur. Il aurait du mal à comprendre, en voyant les mouvements browniens dans la Marina, le sens de ce qui est à la fois une révolte contre ce qui est ressenti comme une injustice, et un vaste mouvement défouloir. Cette révolte sert à remplir, le temps d'une sorte de folie cathartique, le vide existentiel d'une classe bourgeoise qui dans un moment de lucidité ( ?) brûle tout ce pour quoi elle avait lutté. Ceci, avant de retourner, après une sorte de défi, dans son cadre et ses valeurs traditionnelles. Ironie du ton, pessimisme de la pensée. Un roman d'actualité.

Roger BOZZETTO
Première parution : 1/7/2010
dans Bifrost 59
Mise en ligne le : 3/1/2013




 
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