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Le Dit d'Aka

Ursula K. LE GUIN


Cycle : Ekumen  vol. 4

Traduction de Pierre-Paul DURASTANTI & Henry-Luc PLANCHAT
Illustration de Jackie PATERNOSTER

LIVRE DE POCHE (Paris, France), coll. SF (2ème série, 1987-) n° 7275
Dépôt légal : juin 2005
Recueil de romans, 544 pages, catégorie / prix : 8,50 €
ISBN : 2-253-11092-2   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Sutty, l'Indienne, est envoyée par la confédération galactique sur une planète récemment contactée, Aka.
     Aka connaît un équilibre fragile. La découverte de l'existence d'une civilisation galactique, l'Ekumen, a tiré Aka de sa culture demeurée statique depuis des millénaires.
     Une société furieusement scientiste a entrepris de rattraper ce qu'elle tient pour son retard, et est allée jusqu'à éradiquer les anciens contes et livres, vecteurs de superstition selon ses dirigeants.
     Sutty elle-même vient de la Terre, un monde qui a connu une violente réaction fondamentaliste et antiscientifique dont il s'extrait à peine. Peut-être, pour cette raison, est-elle la mieux placée pour retrouver et sauver ce qui peut l'être de la vieille culture contenue dans le Dit d'Aka.
     Et réconcilier le passé et l'avenir.
     Ce roman d'Ursula Le Guin, l'un des principaux auteurs américains de science-fiction et de fantasy, est suivi dans ce volume de Le nom du monde est forêt (Prix Hugo 1973) et d'un dossier critique dû à Gérard Klein.
     Ces deux romans s'inscrivent dans le cycle de l'Ekumen qui comprend aussi La Cité des illusions, Le Monde de Rocannon et Planète d'exil, publiés dans la même collection, ainsi que La Main gauche de la nuit et Les Dépossédés qui ont également obtenu le Prix Hugo.

    Sommaire    
1 - Le Dit d'Aka (The Telling), pages 7 à 260, Roman, trad. Pierre-Paul DURASTANTI
2 - Le Nom du monde est forêt (The Word for World is Forest), pages 261 à 438, Roman, trad. Henry-Luc PLANCHAT
3 - Gérard KLEIN, Malaise dans la science-fiction américaine, pages 439 à 539, Essai

    Prix obtenus    
Locus, roman de Science-Fiction, 2001
 
    Critiques    
     La publication du dit d'Aka a inspiré à Gérard Klein, le directeur de collection, un intéressant projet éditorial : adjoindre à ce court roman récent dUrsula Le Guin un texte plus ancien de l'auteur, Le nom du monde est forêt, ainsi que la réactualisation d'un essai (signé Klein lui-même) consacré à la place singulière de l'œuvre de Le Guin dans la science-fiction américaine. Une densité bienvenue puisqu'elle offre aux lecteurs deux textes majeurs de l'auteur (Le dit d'Aka a reçu le prix Locus du meilleur roman de SF en 2001 ; Le nom du monde est forêt fut quant à lui couronné par le Hugo de la meilleure novella en 1973), en plus d'un appareil critique largement plus fourni que ceux qu'on trouve dans la plupart des volumes (une centaine de pages).

     Tous ceux qui ont déjà parcouru la biographie d'Ursula Le Guin savent qu'elle est la fille du grand ethnologue américain Alfred Kroeber (et, fait plus souvent négligé, de son épouse Theodora Kroeber-Quinn, elle-même éminente ethnologue et femme de lettres). Nul ne sera donc surpris de voir les thématiques ethnologiques tenir un grand rôle dans l'œuvre d'Ursula Le Guin en général, et dans ces deux textes en particulier, bien qu'ils aient été écrits à près de trente ans d'intervalle.
     Une thématique semble se détacher de la réunion de ces deux textes : la résistance d'une culture au phénomène d'acculturation (c'est à dire la confrontation d'une culture dominée avec une culture dominante, la seconde finissant par englober la première, par la violence ou par la seule influence). Dans Le dit d'Aka, c'est une terrienne, Sutty, qui par sur le monde d'Aka pour tenter de retrouver des traces de la tradition orale de cette planète, dont les dirigeants ont impitoyablement rejeté l'héritage pour tenter de s'élever à un niveau de civilisation soi-disant supérieur. Dans Le nom du monde est forêt, on assiste à la révolte des indigènes d'une planète forestière cruellement colonisée par les humains et qu'ils ont baptisée Nouvelle Tahiti.
     Deux textes sensibles, forts, intelligents, qui sont de subtils plaidoyers humanistes pour la différence et la tolérance, mais qui soulignent également le danger inhérent au processus de soumission d'une culture à une autre. Car Ursula Le Guin a compris, et fait comprendre au lecteur avec une empathie évidente, qu'une société ou une culture n'est rien d'autre qu'une somme d'individus. Et que lorsqu'une culture souffre, ce sont avant tout ses individus qui connaissent l'oppression, la douleur ou la mort.
     On se souviendra au passage que l'une des œuvres maîtresses de Theodora Kroeber-Quinn, Ishi, testament du dernier Indien sauvage de l'Amérique du Nord (1961), décrivait l'acculturation agressive de la tribu Yahi, puis son inéluctable destruction, après sa rencontre avec l'homme blanc (Alfred Kroeber travailla lui-même avec l'amérindien Ishi au début du siècle). Cet ouvrage fut d'ailleurs l'une des sources d'inspiration principales du mouvement contestataire des native Americans des années 60 et 70 (à l'instar d'Enterre mon cœur à Wounded Knee, de Dee Brown).

     D'un point de vue formel, on pourra enfin remarquer que le rapprochement des deux textes, qui s'insèrent tous deux dans le cycle de l'Ekumen, fait largement ressortir leurs différences de ton, de style, de registres narratifs : Le dit d'Aka tient davantage du roman initiatique et se caractérise par une narration plus apaisée que Le nom du monde est forêt, qui décrit un affrontement violent et met en scène des militaires. De plus, Le dit d'Aka décrit largement le travail de terrain d'une ethnologue, et possède par conséquent une tonalité plus scientifique puisque sa narration s'enrichit de considérations sur les mœurs et la linguistique de la population étudiée par la protagoniste (louons au passage le travail du traducteur, qui a certainement eu fort à faire avec cette dimension du récit). Une nouvelle preuve, s'il en manquait, du talent d'Ursula Le Guin et de la largeur de sa palette.

     Voici donc un volume qui ravira les admirateurs d'Ursula Le Guin (qui ne se seraient pas encore précipités sur l'édition grand format, publiée par Robert Laffont en l'an 2000). Cependant, il constitue également, pour ceux qui en seraient peu familiers, et qui seraient friands d'une science-fiction à portée intellectuelle, une excellente façon d'aborder l'œuvre d'un auteur dont les rééditions ne sont finalement pas si fréquentes dans notre pays.

Julien RAYMOND (lui écrire)
Première parution : 20/2/2006 nooSFere


     Remercions Gérard Klein de reprendre dans la collection de poche qu'il dirige ce texte d'Ursula Le Guin publié il y a cinq ans dans « Ailleurs et Demain ». Comme dans nombre des romans de SF de Le Guin, Le dit d'Aka se situe dans l'univers de l'Ekumen, confédération galactique, qui utilise l'ansible. Aka est une planète que les Hainiens, dirigeants de l'Ekumen, ont récemment découverte et dont les dirigeants ambitionnent de s'adapter d'urgence à la société « moderne ». Pour cela les bureaucrates d'Aka sont prêts à sacrifier comme obsolètes les coutumes, les traditions, les racines culturelles anciennes, et au besoin à les détruire. L'Ekumen a envoyé une observatrice, elle-même indienne terrienne, dont le monde a vécu auparavant des drames culturels de même sorte. Elle est la mieux à même de comprendre et de faire comprendre l'absurdité qui résulterait de l'application d'une politique de la terre culturelle brûlée. Au long d'un voyage avec des représentants des élites anti-tradition, elle parvient à sauver, en liaison avec des autochtones traditionalistes — et après l'avoir sauvé — leur monument littéraire. Avec ce texte, Le Guin se situe aussi dans une perspective idéologique. Celle-ci comprend au moins La Main gauche de la nuit, qui présente l'arrivée des commerçants de l'Ekumen sur une planète féodale, mais rien n'est dit des conséquences de cette rencontre. Puis Le nom du monde est forêt. C'est une illustration des rapports de violence infligée aux autochtones par les exploitants de l'Ekumen aux peuples dits « inférieurs » et qui se termine par une mise à l'écart de la planète afin qu'elle vive selon ses lois. Le dit d'Aka montre que le système Ekumen, — parce qu'il est soumis à la « loi du marché » — sait s'adapter aux circonstances pour son plus grand profit. La violence et l'exploitation directes sont inopérantes comme on le montre dans Le nom du Monde est forêt. L'imitation servile, néocolonialiste, du modèle de l'Ekumen est tout aussi peu profitable. Reste une adaptation subtile de la variété des cultures aux besoins du commerce afin que les touristes de l'Ekumen aient « de l'authentique » à visiter. Cette réflexion sous-jacente de l'œuvre ne doit cependant pas empêcher le lecteur de SF de goûter aux charmes d'un texte, comme toujours plein de surprises. C'est aussi un bon texte pour aborder intelligemment la SF, pour qui l'ignorerait.

Roger BOZZETTO
Première parution : 1/10/2005 dans Galaxies 38
Mise en ligne le : 31/1/2009

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition Robert LAFFONT, Ailleurs et demain (2001)


     Le nouveau roman d'Ursula Le Guin étant plutôt court, Gérard Klein y a fort judicieusement ajouté une réédition d'un autre roman court, prix Hugo 1973, Le nom du monde est forêt, qu'il n'est pas utile de résumer ici. Il existe un lien entre les deux romans, c'est la force du mythe et du récit. Mais là où, dans Le nom du monde est forêt, le mythe menait à une révolution, dans Le Dit d'Aka, c'est la Révolution qui met à bas le récit.
     Le dit d'Aka est une prolongation subtile et dense du livre de Ray Bradury Fahrenheit 451. Sur la planète Aka qu'étudient les envoyés de l'Ekumen, on brûle les livres, les poèmes, on bannit les porteurs de l'ancienne tradition au profit de la “ Marche vers les Etoiles ”, le credo du gouvernement d'Aka appelé “ La Corporation ”. En une génération, depuis l'arrivée des premiers envoyés de l'Ekumen (la Confédération galactique résultant des retrouvailles des différentes branches de l'Humanité sous le patronage des Hainiens), une politique de développement technologique sans précédent a balayé les anciennes traditions, qualifiées de réactionnaires.
     Dans cette ambiance, une envoyée terrienne, Sutty, est chargée d'étudier ce qui peut subsister de l'ancienne tradition, ainsi que de comprendre ce qui a déclenché cette terrible révolution culturelle. Elle s'aperçoit très vite que sa désignation n'est pas due au hasard. La Terre vient tout juste de sortir d'une Révolution culturelle inverse de celle d'Aka, et si la bibliothèque du Congrès à Washington a été bombardée par ceux que l'on nomme les Unistes, ce fut pour assurer le règne de Dieu contre la Science et la technologie venue de Hain.
     Dans son périple au village d'Okzat-Ozkat, Sutty gagnera la confiance des habitants, et ainsi pourra étudier les livres interdits. Surtout, elle rencontrera les maz, ceux qui “ Disent ”. Car sur Aka, la tradition n'est pas fondée sur une religion, mais sur un Dit. Tout le travail de l'envoyée de l'Ekumen sera de comprendre le rôle du Dit, de ses variations infinies à ses impasses. Si Dire c'est Faire, dans le livre d'Ursula Le Guin, Faire c'est aussi Dire.

     Le roman est d'une grande densité, et même s'il est de lecture agréable (et remarquablement traduit), il demande une attention soutenue pour comprendre toute la subtilité du Dit. L'étude ethnologique est précise et évite tous les écueils. Contrairement à nombre de romans de SF à tendance “ ethnologique ” (comme le premier volet de Dune par exemple), celui de LeGuin montre une société qui n'est pas sclérosée dans sa tradition, qui ne possède pas de texte fondateur mythologique, pas de Bible, pas de Coran. C'est une tradition extraordinairement dynamique, qui intègre la nouveauté selon des mécanismes fragiles. Et c'est la confrontation entre l'expérience terrienne de Sutty et le processus révolutionnaire à l'œuvre sur Aka qui livre les règles de ce processus.
     Il serait faux de croire que Le Dit d'Aka n'est qu'une étude sociologique. C'est aussi un grand roman dans la ligne des Chroniques Orsiniennes de LeGuin (recueil de nouvelles de littérature générale). Contrairement à ce que laisse supposer son début, le roman est totalement dénué de manichéisme. La confrontation entre Sutty et le Moniteur (l'envoyé de la Corporation chargé de surveiller Sutty) est poignante d'émotion. La destruction des livres est l'expression d'un désespoir profond, le cri de l'âme d'une civilisation et non un simple acte de dictature scientifique. Lorsque Yara le Moniteur dit à Sutty qui a l'autorisation d'étudier le Dit : “ Ne nous trahissez pas ! ”, c'est un cri d'angoisse adressé à l'Ekumen.
     A la différence de nombre d'ouvrages SF sur le langage (comme Babel 17 de Delany), Le Dit d'Aka est un livre sur la parole, sur le dire, sur la connexion étroite entre société et récit. Et ce lien est au-delà du mythe, il est le témoignage de quelque chose qui est au cœur du livre d'Ursula Le Guin
     En résumé, cet ouvrage est d'une grande richesse, tant sur le plan émotionnel que sur celui des idées. La structure du roman est complexe, et l'on peut saluer le travail de l'auteur dans la construction de ce Dit. Au final, tout se résume à un simple conte du Dit, qui démontre la pleine force du roman, sa remarquable cohérence : les questions qui entourent le Dit trouvent leur réponse dans le Dit lui-même. Et chacun peut chercher le prix des fèves de Takiéki Chéri...

Olivier PAQUET (lui écrire)
Première parution : 7/9/2001
nooSFere


 

Edition Robert LAFFONT, Ailleurs et demain (2000)


     Curieuse carrière française que celle d'Ursula K. Le Guin. Durant les années 70, lorsqu'on a publié ses premiers livres dans notre pays, elle faisait — avec raison — l'unanimité : voilà un écrivain à la thématique riche, au style subtil, qui œuvrait franchement dans la SF tout en dressant une passerelle entre le mainstream et notre genre d'élection. La Main gauche de la nuit, Les Dépossédés et, dans le registre d'une fantasy intelligente et ambitieuse, Terremer, autant de chefs-d'œuvre réunissant tous les publics. En outre, Le Guin joignait la théorie à la pratique en rédigeant quantité d'essais et de critiques qui, s'ils ne nous parvenaient pas toujours, contribuaient à asseoir sa réputation.
     Et puis, lentement, insidieusement, son nom a disparu des rayonnages des librairies, de sorte que, aujourd'hui, la quasi totalité de ses livres sont épuisés et introuvables. Pourtant, elle publie toujours outre-Atlantique nouvelles, romans et recueils. Réjouissons-nous donc de voir paraître Le Dit d'Aka, court roman, couplé pour l'occasion avec une réédition du Nom du monde est forêt, jadis paru dans cette même collection, et espérons qu'il ne s'agit là que d'un (nouveau) début.
     La plupart des récits de SF de Le Guin s'inscrivent dans un cycle, celui de l'Ekumen : jadis, les Hainish ont essaimé dans l'espace, et ils retrouvent peu à peu leurs colonies perdues, dont notre propre planète. Ici, le monde auquel s'intéresse Le Guin s'appelle Aka, et, parmi les envoyés de l'Ekumen se trouve Sutty, une Terrienne, qui a été traumatisée dans son esprit et dans sa chair par les bouleversements subis par la Terre lors de son propre premier contact avec l'Ekumen. Confinée dans la capitale d'Aka, dont le régime totalitaire n'est pas sans évoquer celui de la Chine maoïste, voilà qu'elle reçoit l'autorisation de séjourner dans un village reculé, où elle espère retrouver des traces du savoir d'avant la « révolution culturelle ». Commence alors pour elle une initiation au « Dit », le savoir transmis le plus souvent oralement, que le nouveau régime s'efforce d'étouffer au nom de la Raison.
     Comme il est de coutume chez Le Guin, l'itinéraire suivi par Sutty est multiple, chacune de ses quêtes répondant aux autres, toutes s'enrichissant mutuellement. Le savoir qu'elle recherche, celui que l'auteur veut faire appréhender à son lecteur, n'est pas univoque, tranché — chacune des branches de l'Ekumen est différente des autres, mais toutes ne sont que des facettes d'une même humanité. Le long et difficile dialogue entre Sutty et le Moniteur est à cet égard exemplaire, car il leur permet à chacun d'appréhender leurs différences en même temps que leurs ressemblances.
     Le choc des cultures, la réconciliation des contraires, autant de thèmes qui ne sont guère nouveaux dans la SF ; mais ils ont rarement été abordés avec une telle finesse, une telle élégance. Riche d'échos borgésiens, Le Dit d'Aka est un livre indispensable, l'œuvre d'une grande de la SF, d'un talent généreux et serein.

Paul DUVAL
Première parution : 1/9/2000
dans Galaxies 18
Mise en ligne le : 1/3/2002


 

Edition Robert LAFFONT, Ailleurs et demain (2000)


     Un roman inédit d'Ursula Kroeber Le Guin traduit en français constitue un événement, son oeuvre étant bien plus prolixe en chefs-d'œuvre qu'en ouvrages de seconde zone. Un événement d'autant plus palpable que les amateurs de l'écrivaine américaine attendaient depuis longtemps un nouveau texte de SF de sa plume : en France, seule la maison Actes Sud avait persisté à nous offrir sa signature, mais au bas de volumes bien plus mainstream, ou à la limite borderline. Des livres remarquables, faut-il préciser (Malafrena, Chroniques orsiniennes, La vallée de l'éternel retour), mais dont l'édition en Arles posait insidieusement la question : l'édition dite « de SF » boudait-elle Le Guin ?
     Gérard Klein et Pierre-Paul Durastanti (avec une traduction d'une étonnante sensibilité) nous en offrent un cinglant démenti au travers de ce Dit d'Aka, un court roman on ne peut plus récent. Astucieusement mais de façon très pertinente, Klein adjoint à ce récit une œuvre plus ancienne et déjà classée parmi les chefs-d'oeuvre, Le nom du monde est forêt (1972), ainsi que son essai de 1975, Malaise dans la science-fiction américaine, dont l'objet, pour être large, n'en prend pas moins l'œuvre de Le Guin comme pivot.
     À nouveau, Le Guin (71 ans...) place une société et les individus qui la composent au coeur de sa réflexion. La persistance d'une vision ethnologique ne devrait plus étonner, même s'il est bon de rappeler que le père de l'écrivaine, Alfred Kroeber, fut effectivement ethnologue — et qu'il étudia au début du siècle l'un des derniers représentants de la tribu amérindienne des Yahis, Ishi. Le regard qu'Ursula Le Guin porte sur l'Ekumen, la confédération galactique qui constitue le fil rouge de son oeuvre, est du même type. Le plus bel exemple en est sans aucun doute La main gauche de la nuit, mais tous les récits du cycle de Hain, qu'ils parlent de l'altérité, de la société et de la révolution (Les Dépossédés) ou des mythes fondateurs (Le nom du monde est forêt), fonctionnent comme des analyses ethnologiques. Le Guin est de ces artistes qui veulent comprendre les autres.
     Ici, elle place son lecteur face à une métaphore transparente de l'aliénation des peuples et de l'acculturation qui se produit lorsqu'une culture dite « primitive » entre en contact avec une société apparemment évoluée, et tente de combler son retard à marche forcée, quitte à renier ses racines. Sur Aka, en effet, la Corporation (un régime tendant à imposer de force le progrès) tente d'éradiquer la Tradition, qu'elle juge responsable du statisme de la planète brutalement révélé par le contact avec les visiteurs venus d'ailleurs, les envoyés de l'Ekumen. A travers ce prisme, à la fois miroir et déformation du classique de Bradbury, Fahrenheit 451, on peut penser que l'on va relire une histoire de résistance désespérée face à cette interdiction totalitaire d'une ancienne culture, et singulièrement des contes, des livres, de la poésie...
     La représentante de l'Ekumen (qui, rappelons-le, est une confédération qui n'impose rien), Sutty, tente d'étudier cette ancienne tradition avant sa disparition totale, et sa présence permet un mouvement de balancier dialectique entre Aka et la Terre, sur laquelle (avant l'ère de l'Ekumen) un mouvement antiscientifique a également tenté de détruire un savoir. Au-delà de l'acculturation, c'est également le fanatisme de tous bords que Le Guin interpelle. Si, à travers Sutty, elle se réserve de ne pas choisir entre progrès et tradition, elle n'en renvoie pas pour autant dos à dos ces choix : pour elle, d'évidence, on n'ampute pas une société, il convient d'y respecter l'éventail des sensibilités.
     Le Dit d'Aka porte pour titre original The Telling. C'est peut dire d'avancer combien ce « Dit » conditionne toute la construction sociale : le conte traditionnel et la société entière se trouvent étroitement imbriqués sur Aka, et si le Dit contient toute la culture, il constitue également la totalité des réponses face à une Tradition qui n'est pas aussi sclérosée ni aussi monolithique que l'on pourrait croire. Par ailleurs, lorsque l'on aborde la conclusion du récit, on ne peut plus penser que la destruction relève d'un pur barbarisme dictatorial : il convient également d'y percevoir l'angoisse d'une culture qui change et son cri à l'adresse des autres mondes, au-delà des étoiles. Là où d'autres contradictions perdurent, là où il a fallu parfois, en son temps, trancher brutalement face aux dérives du fanatisme religieux. Choisir le développement et la modernité implique-t-il forcément de rejeter son passé ? On voit qu'à nouveau, Le Guin est pointue, et que ce roman, s'il est court, n'en demeure pas moins profond et dense.
     C'est aussi une « tradition » équivalant fort peu à celles que nous connaissons sur Terre, que nous dévoile l'auteure : elle n'est pas univoque, scellée dans un livre comme nos trois religions monothéistes. Elle se montre multiple et souple, au contraire de la Corporation qui se croit révolutionnaire et n'est que rigide. Aka est un monde pétri de l'angoisse du contact, un monde qui sans doute appelle au secours. Un appel qui n'est pas sans produire du sens sur notre propre Terre, à la fin d'un millénaire.

Dominique WARFA (lui écrire)
Première parution : 1/12/2000
dans Galaxies 19
Mise en ligne le : 1/3/2002


 

Edition Robert LAFFONT, Ailleurs et demain (2001)


     Le Dit d'Aka, qui s'inscrit dans le « cycle de l'Ekumen », marque le grand retour d'Ursula Le Guin à la science-fiction. Peintre humaniste de cultures différentes dont l'exposition amène à réfléchir sur la nôtre, l'au­teur aborde cette fois le problème de l'intolérance à laquelle peuvent mener le fanatis­me et la honte : le mouvement religieux anti-scientifique dont Sutty l'indienne deve­nue l'émissaire de l'Ekumen, a subi les exactions, trouve un écho dans la nouvelle civilisation scientiste de la planète Aka, qui, impressionnée par la supériorité technolo­gique de l'Ekumen, s'efforce de gommer par la répression des siècles d'immobilis­me et, estime-t-elle, de sous-développement. Parce que le même radicalisme est à l'œu­vre malgré des idéolo­gies opposées, on esti­me que la jeune femme sera à même de sauver les vestiges de la cultu­re Aka dont on a pro­grammé la destruction en interdisant, entre autres, les livres et l'écriture.

     Heureusement pour Sutty, perdurent dans les montagnes des conteurs qui transmet­tent leur culture à travers les infinies varia­tions du Dit d'Aka, « vaste ensemble de dis­cours philosophiques sophistiqués sur l'être et le potentiel, la forme et le chaos ; de médi­tations mystiques sur le Faire et le Fait », admirable série de poèmes célébrant l'har­monieuse union de l'homme et de la nature. Évitant de marcher sur les traces du Bradbury de Fahrenheit 451, Le Guin s'at­tache à dévoiler progressivement cette civi­lisation faite d'humilité plus que de simplici­té, éprise de vérité, et dont les charmes sont autant de réquisitoires contre la civili­sation technologique occidentale.

     Si, en ethnologue confirmée, elle emprunte largement aux Akha de la forêt thaïlandaise, eux-mêmes menacés par le rejet dont ils font l'objet, ayant perdu l'écri­ture et perpétuant une culture à travers « dix mille vers de poésie, qu'ils se transmettent par voie orale, grâce à une chaîne ininter­rompue de maîtres et de disciples appelés pimas » (« maz » chez Le Guin), c'est pour mieux transcender par la fiction la question des cultures menacées d'extinction et le problème, propre à l'ethnologie, du choc des cultures : la civilisation la plus avancée, toute neutre et bienveillante qu'elle soit, risque fort de générer chez son interlocu­teur des sentiments de honte et de rejet de sa propre culture, de sa propre identité.

     L'intelligence, la sensibilité et le style de Le Guin font du Dit d'Aka un grand roman.

     Il est complété par Le Nom du monde est Forêt, dont la dernière édition française remonte à 1984, où l'intervention de la Ligue des Mondes est plus brutale puis­qu'elle asservit les créâtes, les singes verts de la planète-forêt Athsthe, dans le but de récupérer le bois et de transformer leur monde en un paradis dont ils seront exclus.

     Enfin, est repris en fin de volume, avec un avant-propos pour la présente édition, un essai de Gérard Klein datant de 1975, « Malaise dans la science-fiction américaine », dont la pertinence et la clairvoyance furent célébrées en son temps et qui reste d'ac­tualité un quart de siècle plus tard, étude dans laquelle, après avoir analysé le grou­pe social que constitue la science-fiction, Klein commente abondamment l'œuvre et l'extraordinaire univers de Le Guin, une autrice hors du commun.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/4/2001
dans Bifrost 22
Mise en ligne le : 1/10/2003


 

Edition Robert LAFFONT, Ailleurs et demain (2001)


     Ursula le Guin, ou le Cri vers le dialogue...

     Hain, planète sans doute originale, ensemença l'univers, fut belliqueuse par la Ligue de tous les mondes, puis se convertit à la diversité absolue par l'Ekumen. Et c'est dans ce dernier cadre que se situe Le Dit d'Aka, ultime ( ?) avatar de la recherche humaniste de l'écrivaine (2000). Élevée sur une Terre sortant d'un fondamentalisme antiscientifique, Sutty l'Indienne est observatrice pour l'Ekumen sur la planète Aka. Celle-ci vient de découvrir la civilisation et étouffe toutes traditions ancestrales au nom du modèle moderne. Sutty ira plus loin, et est envoyée en « province », loin de la capitale dominatrice. Elle cherche l'ancienne sagesse, celle que l'on « dit » dans les bibliothèques perdues, le Dit d'Aka. Qui n'est pas un livre, ni une légende, mais un tout, participant autant de l'intellect que de la nature. Elle partira en pèlerinage vers la Montagne, en un superbe parcours initiatique, et vivra parmi le peuple des grottes, qui conserve le savoir persécuté (souvenir de Fahrenheit 451 ?). Surveillée par un Moniteur, elle finira, après l'émouvante mort de celui-ci, par esquisser l'ébauche d'un dialogue entre les deux mondes déchirés d'Aka.
     Tout aussi poignant, mais peut-être plus poétique, Le nom du monde est forêt est bien antérieur (1972). La même sensibilité extrême, ainsi que le profond respect de l'Autre, s'y retrouve. La cruauté aussi, mais émanant des humains cette fois, qui exploitent sans honte la planète Nouvelle-Tahiti, couverte de forêts, et ses petits humanoïdes à fourrure verte. Seul Lyubov (« amour » en russe) parviendra à comprendre les rêves de ce peuple... Peuple qui massacrera les massacreurs. Confrontation tragique qui aboutira au départ définitif des humains.

Bruno PEETERS
Première parution : 1/2/2001
dans Phenix 56
Mise en ligne le : 5/4/2004




 
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