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La Voix du feu

Alan MOORE

Titre original : Voice of the Fire, 1996
Traduction de Patrick MARCEL
Illustration de Néjib BELHADJ KACEM

CALMANN-LÉVY (Paris, France), coll. Interstices n° (8)
Dépôt légal : janvier 2008
Première édition
Roman, 336 pages, catégorie / prix : 19,90 €
ISBN : 978-2-7021-3753-6
Genre : Science-Fiction



Quatrième de couverture
     C’est à la reconstitution d’un puzzle littéraire qu’Alan Moore, l’extraordinaire auteur des Watchmen et de From Hell, nous invite ici : celui de l’histoire de sa ville natale, Northampton. Dans chacun des douze chapitres, de — 40 000 av. J.-C. jusqu’à nos jours, la cité britannique nous apparaît à travers le regard d’un nouveau narrateur, témoin de son époque et de l’évolution d’une région qui semble condamnée à baigner entre mythe et réalité.
     Douze voix, donc, pour douze récits de vie et de mort : un simple d’esprit, abandonné par les siens, découvre l’amour et le mensonge dans le néolithique ; un chasseur médite sur la disparition soudaine des gens de son clan ; en trouvant une fausse pièce de monnaie, un envoyé de Rome prend conscience de l’imminence du déclin de l’Empire romain ; une vieille nonne visionnaire revit la mort d’un martyr ; de retour des Croisades, un chevalier fait ériger une mystérieuse église ronde dans son village ; une sorcière relate son parcours avant de finir sur le bûcher avec son amante ; un vendeur de jarretelles itinérant en instance de procès s’efforce de justifier ses penchants polygames... Jusqu’à l’auteur, enfin, qui nous expose ses réflexions et nous offre une visite guidée de la ville qui l’a tant inspiré.

     Il est ici beaucoup question de sorcellerie, de vérité et de mensonge ; du feu, bien sûr, celui qui immole les coupables comme les victimes et par lequel se forge toute civilisation. Une réflexion inoubliable sur la versatilité du réel et sa propension à pencher à tout instant vers le surnaturel, sur la mort, l’au-delà, la réincarnation et l’immortalité, sur l’histoire enfin, inséparable compagne des mythes et des légendes.

     « C’est un plaisir de lecture, et de relecture. Commencez où vous voudrez : le début et la fin sont deux bons choix, mais un cercle commence n’importe où, comme un bûcher. »
Neil Gaiman

     Né en 1953, Alan Moore est l'auteur le plus révolutionnaire et le plus acclamé du monde de la narration graphique. Il a récolté de nombreuses récompenses, pour des ouvrages souvent adaptés au cinéma par la suite (V pour Vendetta, From Hell, LGX, et bientôt Watchmen, pour lequel il a obtenu le premier prix Hugo BD de l'histoire en 1989). Il réside aujourd'hui au coeur de l'Angleterre, à Northampton, où après avoir oeuvré plusieurs années sur Filles perdues, roman graphique pour adultes mettant en scène quelques grandes figues féminines de la littérature anglo-saxonne, il travaille sur un second roman : Jerusalem.
Critiques
     On ne présente plus Alan Moore, scénariste de BD pour le moins productif à qui l'on doit quantité de séries aussi délirantes qu'intelligentes. Si les Moutons électriques nous avaient déjà offert un exemple d'Alan Moore écrivain (dans une démarche assez putassière, nous vendant pour un roman ce qui, au final, n'était rien d'autre qu'une nouvelle), la collection « Interstices » nous propose aujourd'hui un roman véritablement décalé qui peut se lire comme un recueil de nouvelles liées entre elles par plusieurs dénominateurs communs. Magnifiquement servie par la traduction irréprochable de Patrick Marcel, Les Voies du feu est un texte complexe, bizarre, expérimental, parfois lyrique, mais toujours intelligent et somme toute assez vertigineux. Passées les 30 premières pages où un débile léger préhistorique tente de décrire le monde avec un vocabulaire d'une trentaine de mots, le roman décolle véritablement et navigue entre les siècles à mesure que les nouvelles se rapprochent de notre époque (on commence en 4000 avant J.C. pour finir en 1995 après J.C.). Neil Gaiman a beau nous prévenir dans son introduction pour le moins élogieuse, Les Voies du feu n'est pas exactement un texte facile. Pourtant, une lecture attentive et un minimum de concentration suffisent pour faire de l'expérience un modèle de lisibilité. On est très loin des circonvolutions formelles d'un Danielewski ou des monologues intérieurs propres à Joyce. Alan Moore livre ici quelque chose qui n'appartient qu'à lui, avec comme symbole récurrent le thème de l'oiseau, démon ailé ou simple mortel déguisé. De fait, Les Voies du feu ne relève d'ailleurs pas vraiment du fantastique ou de la littérature générale, d'où sa présence dans la collection « Interstices ». On y décèle des éléments fantasmés ou hallucinatoires, des évocations grotesques (comme les pensées mort-vivantes d'un pendu au XVIIe siècle), des descriptions historiques rigoureuses, tous entrecroisés dans une danse de mort où l'humanité n'a plus franchement son mot à dire. On ne résumera évidemment pas les récits qui forment l'ossature d'un tout cohérent, mais on peut se limiter à les évoquer. Un homme-oiseau qui rencontre une patrouille romaine, un supplicié philosophe, une nonne éclopée qui confond Dieu et Diable, un croisé traumatisé par une momie, un enquêteur romain aux prises avec les Écossais les plus arriérés du monde civilisé, autant de personnages qui se perdent, se trouvent et se transfigurent sous les yeux du lecteur parfois amusé, souvent horrifié, mais toujours emballé et finalement convaincu. Alan Moore maîtrise une narration dense et son roman casse-gueule évite soigneusement les écueils inhérents à ce genre d'exercice. On sait bien évidemment que le concept de « scénario » n'a plus vraiment de secrets pour lui, mais on reste assez estomaqué par cette capacité proprement stupéfiante de ne jamais se répéter tout en saisissant son lecteur à la gorge. Preuve que le talent d'Alan Moore possède plusieurs facettes, même si les mêmes thèmes et l'ambiance reviennent assez régulièrement. A ce titre, on pourrait parler d'obsession. Une obsession épatante, tout simplement.

Patrick IMBERT (site web)
Première parution : 1/1/2008 dans Bifrost 49
Mise en ligne le : 25/1/2009

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